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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 10:33
Fagus
 
 
confection d'un sonnet
 
 
 
I
 
Pour résoudre l'obscur sonnet
Qui fermente en ton mésentère
De toi suffira-t-il de traire
Deux quatrains, deux fois un tercet

Selon le dessin qu'en traçait
Boileau monté sur Despautère
(Six, et sept il est salutaire
De compter huit) voyez, ce n'est

Rien de plus, et tel le souhaite
(Neuf, et dix) le maître poète
Avec le maître menuisier;

On assemble, et cheville et rogne,
Et Minerve au fond du panier
En pénitence grogne, grogne.

 
II
 
Sertir en quatorze vers
Selon des règles concises
Aux prescriptions précises
Le discobole univers,

Revers trouble, absurde avers,
Esthétiques indécises,
Éthiques sur rien assises,
Érotiques à l'envers,

Toutes aurores qu'on lève,
Et toutes bulles qui crèvent,
Démons qu'on ne sait bannir,

Tout ce qui nous fait maudire
La vie et la vient bénir,
Tout ce qu'un sonnet doit dire.

 
III
 
Gloire humaine offerte aux vers,
Calme extase des églises,
Chant des gouffres, chœur des brises,
Tout ce que l'orbe univers

Roule, angélique ou pervers,
Neige au cul des Cydalises,
Aubes en fleur, ailes grises,
L'empreindre en ce rien de vers,

Cœurs déclos, âmes fermées,
Cieux qui s'ouvrent, joies, fumées,
Ce qui meurt, ce qui renaît,

Tout espoir et toute envie,
C'est beaucoup pour une vie,
C'est assez pour un sonnet.
 
 
 
fagus (1873-1933). Clavecin (1926).
 
 
carolle fleurie
 
 
 
— Voici pour joindre la Guirlande
Des fiançailles fleur sur fleur :
Voici la Sauge et la Lavande;
Voici la Bruyère des brandes;
C'est pour nos haltes sur la lande
Où la mer grande boit ses pleurs;

Au fond des neiges nuptiales
Voici la Violette frileuse
Et ses fourrures, mousses vertes,
Blottie en timide amoureuse
Que son seul parfum déconcerte :
Ainsi vos puretés s'exhalent;

Voici, filleule des hivers
Et du printemps la fiancée,
La glaciale Primevère;
Voici la céleste Pervenche :
Et c'est l' amante qui se penche,
Vers l'amant tremblant et glacé;

Voici l'alerte Coucou jaune,
Chapeau-chinois du messager
Avril, qui lustre sa couronne
Qu'effeuille mai, dès que fleuronne
L'Aubépine, où vient voltiger
Ton amour au souffle léger;

Voici la reine Renoncule,
Auréole à l'étang qui dort :
Pour le crépuscule et l'essor
De nos rêves où s'accumule,
Tandis que sombre un passé mort,
Un avenir d'immense aurore;

Voici l'étoile Marguerite,
D'or toute, aux vibrements d'argent
Qu'un halo de rubis agite,
Qu'iront nos voeux interrogeant :
C'est pour les transes que suscitent
Les bourrasques d'un sort changeant;

Milliers de prunelles pensives
Où s'égouttent des coeurs blessés,
Voici, des légendes plaintives,
Les Myosotis des délaissés :
C'est pour nos coeurs qu'ont traversé
Si cuisants deuils pour joies si vives

Voici, Veilleuses de Marie,
Les fleurs des vierges sans mari,
Lampes des veuves palpitant
Au catafalque des prairies
Quand tinte l'automne expirant :
Et c'est pour nos mélancolies;

Et voici le Lys pour l'histoire
Du lys qui s'entrouvre vers moi;
Voici la Pensée en mémoire
Du soir qui l'a promis à moi;
Et voici la Rose en sa gloire,
Pour l'autre soir que j'entrevois !

Et voici des Pensées encore :
C'est pour que vous pensiez à moi.
 
 
 
fagus (1873-1933). Guirlande à l'épousée (1921).
 
 
ballade de la grande pitié
 
 
 
A Maurice Allem.
 
- Où est Rutebœuf, où Verlaine,
Où Touroulde, où François Villon,
Tristan l'Hermite, La Fontaine,
Jean de Meung et son compagnon,
Clément Marot, Pierre Dupont,
Alain Chartier, Marie de France,
Jean Lorrain, René Ghil, Degron ?
Mais, où est la chanson de France ?

Où est Laforgue, où est Verlaine,
Où sont Stéphane Mallarmé,
Rimbaud à l'âme plus qu'humaine,
Hello, Cros du Yanki pillé,
Signoret, le divin Villiers,
Et Jarry, et Tristan Corbière,
Georges Périn et Cuvilliez ?
Mais on est Charles Baudelaire ?

Et, où sont Glatigny, Verlaine
Et Maurice de Faramond ?
Deubel que but ou Marne ou Seine,
Humilis mort sous son haillon,
André Gill mort au cabanon,
André Chénier, tronche sa tête,
Le grand Bruant, et Châtillon,
Et ceux dont on ne sait le nom :
Où sont-ils, les divins poètes ?

 
envoi
 
- 0 Vierge Marie, espérance
De tous les trouveurs de chanson,
Les poètes sont en souffrance
Et les lys sont à l’abandon :
Prends en pitié le beau parler de France !
 
 
 
fagus (1873-1933). La Muse française (octobre 1930).
 
 

 
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 10:59
La tentation
des sables
  
LETTRES
André Malraux
et la reine de Saba.
Jean-Claude Perrier.
Ed. du Cerf.
Août 2016.
180 pages.
 

 
Jean-Claude Perrier, né en 1957, est écrivain et critique littéraire. Auteur d’une quarantaine d'ouvrages, dont plusieurs essais remarqués sur Gide, Malraux, Loti et Saint-Exupéry, il collabore régulièrement au Magazine littéraire, au Figaro, et à l’Orient-Le Jour. Il a récemment publié : André Gide ou la tentation nomade. (Flammarion, 2011), Le Voyageur de papier. (Héloïse d’Ormesson, 2012), Comme des barbares en Inde. (Fayard, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Une légende vivante part à la découverte d'un mythe englouti. Un aventurier du XXe siècle se met en quête d'une souveraine qui régna trois mille ans plus tôt. Un lauréat du Prix Goncourt accomplit son rêve d'enfance en recherchant dans les sables le fantôme d'une femme couronnée et les vestiges oubliés de sa cité fabuleuse. Il fallait l'écrivain et voyageur qu'est lui-même Jean-Claude Perrier pour ressusciter l'expédition que mena André Malraux, en 1934, au Yémen, pour retrouver la Reine de Saba. Rejoindre l'Orient littéraire, replonger dans la Bible et le Coran, relire Flaubert et Lawrence d'Arabie, compulser encore une fois des cartes muettes, emprunter à nouveau les ailes de Mermoz et de Saint-Exupéry, tutoyer l'aviateur Corniglion-Molinier par-delà la mort, arpenter inlassablement le désert et rêver les ruines : le cadet refait ici le voyage de l'aîné. Et en dénoue le secret intérieur : avec son reportage publié dans L'Intransigeant, Malraux signa l'adieu à sa jeunesse. De la montée des totalitarismes dans l'Europe d'hier à l'incendie qui ravage aujourd'hui le berceau de l'écriture, entre la Méditerranée et la mer Rouge, cet essai, à la croisée de la chronique et de l'histoire, de la biographie et de la critique, mené à grand train et avec style, nous interroge sur l'abyssal rétrécissement du monde et de notre imaginaire.
 
L'article de Stéphane Barsacq - Service littéraire - septembre 2016.
Une voie royale. En 1933, André Suarès, le condottière, offre son portrait de la ville de Marseille à son ami : « A mon cher Malraux de qui l’Art soutient et étend la force. » Quelques mois plus tard, Malraux est couronné par le prix Goncourt. Le succès de « La Condition humaine » est contemporain de l’inhumanité que mettent en place, toujours en 1933, Hitler et les siens. Malraux est célèbre, il est engagé, il introduit la politique dans le roman. Il ne sépare plus le verbe de l’action. Mais plutôt que e donner dans le militantisme exclusif, il décide en 1934 de s’offrir une échappée belle : s’envoler à la recherche de la cité mythique de la Reine de Saba. Le monde craque certes de toute part, mais cela n’empêche pas Malraux de suspendre son activisme, de faire un pas sur le côté et, tel d’Annunzio, de prendre l’avion pour vivre l’aventure. De nombreux voyageurs et écrivains français l’ont précédé sur cette voie, depuis Jean Chardin au XVIIe siècle jusqu’à Michel Vieuchange, mort en 1930, le premier européen, vanté par Paul Claudel, à avoir visité les ruines de la cité interdite de Smara dans l’Ouest saharien. La folle équipée de Malraux a une dimension non moins mythique : elle rappelle celle de Rimbaud auprès de Ménélik, le descendant de la Reine, mais aussi le rêve d’Atlantide de Pierre Benoit. Jean-Claude Perrier en explique tous les ressorts au long de son roman – une contre-enquête serrée avec, en son cœur, une mise en abyme fascinante : aux articles de Malraux répondent, sur le mode du feuilleton de presse, les mises au point érudites de l’auteur. Plutôt que de dénoncer les affabulations prêtées à Malraux, Jean-Claude Perrier fait le pari de la noblesse et de l’élégance : il parvient à replacer l’aventure yéménite dans son œuvre et dans sa quête. Il montre le désir de Malraux de s’appuyer sur le mythe pour le renouveler. Après son retour en France, en mars 1934, Malraux écrivit : « Il faut risquer de mourir, non pour mourir mais pour vivre. » Jean-Claude Perrier nous révèle avec brio un monde où la légende le dispute à la vérité. Aux confins de nos origines, alors même que l’univers menace, comme en 1934, de basculer.
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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 08:12
Klingsor
 
 
monsieur de la gandara
 
 
 
La lune se lève sur le marronnier,
Monsieur de La Gandara rêve au Luxembourg ;
La lune se lève sur le marronnier
Et monsieur de La Gandara la regarde ;
On entend au loin battre le tambour
De garde.

Dans la douceur de ce soir printanier
Le vent léger transporte une odeur de lilas ;
Le sergent de ronde fait sonner ses clefs ;
Les couples s'isolent dans les allées
Et monsieur de La Gandara qui s'attarde
A contempler la couleur rose-thé
Des balustrades,
A son tour s'en va.

De sorte qu'au fond du vieux parc déserté
Où le fantassin de la République
Veille et s'engourdit,
Les belles reines de marbre,
Droites et mélancoliques,
Restent seules à rêver du temps jadis,
Au clair de lune sous les arbres.
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Humoresques (1921).
 
 
bougival
 
 
 
Beau canotier de Bougival
Tout est chansons :
Le poisson bleu fait un ovale
Autour de ton bouchon.

Par l’accroc de son manteau gris
Le ciel montre un lambeau d’azur :
Le goujon de cette friture
N’est pas encore pris.

Et cependant déjà la barque nage
Vers le port.
Et ton rêve s’enfuit avec ce fin nuage
Ourlé de rose et d’or.
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Le Divan (1929).
 
 
schéhérazade
 
 
 
Douce Schéhérazade encor un conte !

Où l’on cueille des bouquets d’Engaddi
ou des roses noires d’Endor
où se rencontre
le magicien d’amour maudit
avec Miryamie au jardin, qui dort.

Douce Schéhérazade encor un conte !

Où viennent pépier les bengalis
en leurs robes adorables d’oiseaux,
où l’on rencontre
avec leurs cinnors aux airs jolis
les couples ennoués des damoiseaux.

Douce Schéhérazade encor un conte !

Ou bien où songe en sa forêt d’Orient,
comme un mort qui serait paré d’oranger,
quelque vieux comte
d’Assur ou de Tripoli, souriant
dans sa blanche barbe de chanvre léger...
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Schéhérazade (1903).
 
 

 
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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 14:46
Les ombres
et la lumière
  
LETTRES
Deux remords
de Claude Monet.
Michel Bernard.
La Table ronde.
Août 2016.
224 pages.
 

 
Michel Bernard, né en 1958, est romancier et essayiste. Grand styliste, héritier d’une longue lignée d’écrivains lorrains, il a consacré une dizaine d’ouvrages à son barrois natal, à ses souvenirs d’enfance, à la grande guerre et à l’identité française. Il a récemment publié : Le Corps de la France. (La Table ronde, 2010), Pour Genevoix. (La Table ronde, 2011), Les Forêts de Ravel. (La Table ronde, 2015), Visages de Verdun. (Perrin, 2016).
 
Présentation de l'éditeur.
« Lorsque Claude Monet, quelques mois avant sa disparition, confirma à l’État le don des Nymphéas, pour qu'ils soient installés à l'Orangerie selon ses indications, il fit ajouter une ultime condition au contrat : l’État devait lui acheter un tableau peint soixante ans auparavant, Femmes au jardin, et l'exposer au Louvre. A cette exigence et au choix de ce tableau, il ne donna aucune explication. Deux remords de Claude Monet raconte l'histoire d'amour et de mort qui, du flanc méditerranéen des Cévennes au bord de la Manche, de Londres aux Pays-Bas, de l'Ile-de-France à la Normandie, entre le siège de Paris en 1870 et la tragédie de la Grande Guerre, hanta le peintre jusqu'au bout »
 
Recension de Françoise Le Corre - Études - octobre 2016.
Dans le paysage littéraire actuel, Michel Bernard est un auteur qui diffère. Les lecteurs des Forêts de Ravel (La table ronde, 2015) le savent. Ils retrouveront dans ce nouvel ouvrage la belle mesure d'un récit installant en douceur le rythme de la méditation, de la mémoire, des lumières héritées, des tragédies communes sous les destins singuliers. Amateurs de prose convulsive : s'abstenir ! Mais, pour les autres, quel bienfait ! Si la longue existence de Claude Monet est au centre du livre, la guerre, une nouvelle fois, est aux deux bords. Celle de 1870 avec le siège de Paris, celle de 1914-1918 avec la dernière offensive allemande et, de l'une à l'autre, la terre de France, son corps un et multiple, ses veines, ses beautés et ses tares, ses plaies, ses renaissances, ses ciels, ses pluies, ses jardins des temps de paix. Qui de l'homme ou de la terre, à laquelle il appartient, est le reflet de l'autre ? D'où vient l'empreinte ? Approcher un tant soit peu le mystère de ces singulières osmoses est ici source de poésie où se déploie la sensualité d'une géographie, d'une époque, d'une histoire, d'un esprit. Donner à sentir… les ardeurs de la jeunesse, les lenteurs de l'âge, toutes les douleurs enfouies tenues au secret. Ainsi suit-on Claude Monet et Georges Clemenceau en leurs promenades tardives: « Ils allaient par deux, bord à bord, à pas lents à travers le jardin. On ne les dérangeait pas, on les regardait. Sous le bord de curieux chapeaux ronds, leurs traits, pétris par le chagrin et la force d'aimer, avaient la sérénité du sommeil. Ils rêvaient ensemble. » Nous rêvons aussi : Frédéric Bazille, le jeune, talentueux, timide et généreux Bazille, fraîchement engagé, revient au domaine familial. Le soir venu, il voit s'allumer les lumières de Montpellier… Un jour glacé, jour de neige, Camille, son grand amour, sous sa capeline rouge « de conte de Perrault » passe dans le jardin et regarde à la vitre… Frédéric, Camille, comment Claude eût-il pu oublier ces deux-là, si lointaine fût leur mort ?
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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 10:34
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Automne 2016
Le retour
de Tintin
 
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- Tintin et notre Europe, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- La politique à l'ère primaire, par Hubert de Marans. [lire]
- La mondialisation en panne, par Claude Arès. [lire]
- Le retour de Tintin, textes présentés par Paul Gilbert. [lire]
- Alain Corbin et l'école du silence, par Vincent Maire. [lire]
- Malraux et la tentation des sables, par Eugène Charles. [lire]
- La retraite de Russie, un conte de Marcel Aymé. [lire]
- Le jardin français, poèmes de T. Klingsor, Fagus, G. P. Garnier. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Macron ou l'insignifiance. - Les procès du régime. - M. Squarcini. - Faux débats.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Juncker et ses junckies. - Peur sur l'UE. - Merkel fragilisée ? - L'intéressante Mme May.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
La guerre du lait - L'armée et la rigueur. - Alstom, hélas. - Reconversions industrielles.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Bernard. - Maulin. - du Boucheron. - Makine. - Hoffmann. - Bouvier.

- Idées et histoire, par Pierre Gilbert et Jacques Darence.
Jaume. - Le Bras. - Guilluy. - Barrès. - Rome. - Empire colonial. - Jules Verne.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe et Louis du Fresnois.
Fantin-Latour. - Magritte. - Comédie française.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
L'arme à gauche. - Institutions. - Proudhon. - Retour des religions. - Paul Reynaud. - Ligety.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Le négationnisme économique. (Pierre Cahuc et André Zylberberg). - Les pathologies politiques françaises. (Alain Duhamel). - L'illusion du consensus. (Chantal Mouffe). - La démocratie universelle. Philosophie d'un modèle politique. (Florent Guénard). - Charles Quint. (Denis Crouzet). - Verdun. (Claude Franc). - Une histoire des best-sellers. (Frédéric Rouvillois). - Tout a une fin, Drieu (Gérard Guégan). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

Accès à la revue

la Revue critique des idées et des livres - dans Sommaire Revue
30 septembre 2016 5 30 /09 /septembre /2016 17:53
Dumas
 
 
l'escale
 
 
 
Gars d'Audierne et de Cancale,
Ils ont aujourd'hui débarqué.
Le navire dort à la cale.
Eux ils traînent le long du quai.

La nuit est lentement venue.
Ils restent graves, à songer.
Dans la grande ville inconnue
Que tout leur paraît étranger !

Un mot, un regard de tendresse
Leur manquent depuis si longtemps
Que le besoin d'aimer oppresse
Leurs coeurs de marins de vingt ans.

Alors ils s'en vont vers les filles
Qui rôdent dans le soir brumeux,
Comme eux seules et sans familles,
Dolentes et mornes comme eux.

Et demain dans des lits trop vastes,
Pèlerins d'un monde trop grand,
Les pauvres Bretons aux coeurs chastes
Se réveilleront en pleurant.
 
 
 
andré dumas (1874-1943). Roseaux (1927).
 
 
regret d'avril
 
 
 
Voici qu'avril vient de renaître.
D'autres songent à leurs amours.
Mais quelle est au fond de mon être
Cette voix qui pleure toujours ?

D'où vient qu'en tous lieux, à toute heure,
Malgré le printemps et l'été,
Cette voix dolente qui pleure
Et qui s'obstine ait persisté ?

Quel est ce regret monotone,
Si vague, si triste, si doux ?
Pourquoi cette plainte ? L'automne,
L'automne serait-il en nous ?
 
 
 
andré dumas (1874-1943). La Revue de Paris (novembre 1900).
 
 
le vieux parc
 
 
 
Dans le parc délaissé dont j'ai poussé la porte,
L'automne se prolonge indécis et charmant.
Un peu de vie encor frissonne sur l'eau morte,
Les arbres , dans le soir s'effeuillent lentement.

C'est ici qu'elle et moi, couple heureux, nous rêvâmes,
Et depuis, bien des jours, bien des mois ont passé.
Mais ce que deux enfants ont laissé de leurs âmes,
La suite des saisons ne l'a point dispersé.

Au fond de chaque allée un peu d'elle subsiste,
Comme un charme subtil qui ne s'efface pas.
Et le soir qui descend, le doux soir mauve et triste,
Reflète encore un peu sa robe de lilas.

C'est en vain que l'absence et l'oubli me l'ont prise.
Partout je la retrouve et partout je la vois.
Un peu de son parfum s'attarde dans la brise,
Et l'eau morte tressaille encore de sa voix.
 
 
 
andré dumas (1874-1943). La Revue hebdomadaire (mai 1901).
 
 

 
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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 09:41
Une France
sans rivages
 

 

HISTOIRE
L'Empire
colonial français.
Dimitri Casali
et Nicolas Cadet.
Gründ.
Septembre 2015.
208 pages.
 

 
Dimitri Casali, né en 1960, est historien et essayiste. Passionné par Napoléon et l'épopée du Premier Empire, auteur de nombreux ouvrages, il est à la pointe du combat pour sauvegarder l'enseignement de l'histoire nationale. Il a récemment publié : Histoire de France. De la Gaule à nos jours. (Armand Colin, 2013), L'Histoire de France de l'ombre à la lumière. (Flammarion, 2014), Qui a gagné Waterloo ? Napoléon. (Flammarion, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
La France a longtemps éclairé le monde. Après avoir été, pendant quatre siècles, une puissance dominante, son influence n'a cessé de décroître depuis 1940. Pourtant, l'importance de la culture française reste aujourd'hui encore considérable. La communauté francophone représente 274 millions de personnes réparties sur les cinq continents, héritage d'un immense empire colonial. La découverte et la colonisation de ces territoires sont une épopée bien plus complexe que ne nous l'explique la plupart des livres et des manuels scolaires : incontestable œuvre éducative et sanitaire, la colonisation a entrainé l'éradication des maladies équatoriales, des progrès démographiques sans précédent, la construction d'infrastructures gigantesques et, après 1848, un combat contre l'esclavage bien oublié aujourd'hui, mais elle a aussi donné lieu à une part d'exploitation commerciale, politique et philosophique… Loin de tout esprit de repentance et d'autoflagellation, cet ouvrage souhaite réconcilier les Français avec leur histoire coloniale, reflet d'une France plurielle et ouverte, expliquant sereinement la diversité de notre société. Dans ce monde globalisé qui est le nôtre, la richesse de ce passé est une chance extraordinaire pour la France de demain, car cette histoire de France, c'est aussi l'histoire du monde à venir.
 
Recension de Maurice Faivre. - Nouvelle Revue d'Histoire. - juillet-août 2016.
Ce magnifique ouvrage de synthèse est une œuvre de relecture de l’histoire de France, qui refuse toute idée de repentance. Sont ainsi passés en revue les deux empires français, celui des XVIe-XVIIe siècles en Amérique et dans l’Océan indien, et celui dont l’histoire s’étend de 1830 à 1931. Le soleil ne se couche alors jamais sur un empire de 12 millions de kilomètres carrés, et 50 millions d’habitants. Les auteurs ne méconnaissent pas les erreurs et les excès qui ont été commis, mais ils les mettent en relation avec la lutte contre les esclavagistes africains et les conquérants ottomans ou chinois. Aucun territoire ou thème de réflexion n’est oublié : la Louisiane, les Caraïbes, les Mascareignes, l’Égypte, la protection des chrétiens d’Orient, l’œuvre des missionnaires, le loyalisme des troupes indigènes. L’épopée des Cartier, Champlain, Montcalm, Dupleix, Gallieni, Faidherbe, Mangin, Brazza et Lyautey est mise en valeur, ainsi que l’œuvre sanitaire des Laveran, Foley, Calmette et Yersin, et le prodigieux développement des infrastructures (routes et voies ferrées, hôpitaux, ports et aéroports, écoles, barrages et canaux). L’histoire s’arrête aux années 30, quand les colonies deviennent un fardeau économique (cf. les ouvrages de Jacques Marseille et Daniel Lefeuvre) et quand on remet en cause l’idéologie humaniste qui justifiait l’Empire et le projet sous-jacent d’assimilation. Ce livre devrait être acquis dans toutes les familles où les enfants sont le plus souvent ignorants de ces questions ou désinformés par des cours d’histoire plombés par la partialité et la repentance.
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Histoire
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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 14:41
 Malraux
 
Un lecteur passionné
 
Notre revue publie régulièrement des textes de référence sur Maurice Barrès. Il s’agit souvent d’articles ou d’essais, certains anciens, d’autres plus récents, qui apportent un éclairage particulier sur son œuvre littéraire ou politique. Dans cet esprit, nous publierons prochainement une étude de Ramon Fernandez, un essai de Drieu La Rochelle et un article de Montherlant paru en 1953 dans Les Nouvelles Littéraires pour le trentième anniversaire de la mort de Barrès.
Le document qui suit est d’une autre nature. Il s’agit d’un entretien d’André Malraux avec Fréderic Grover, publié en juillet 1968 par La Nouvelle Revue française. C’est d’abord un texte d’hommage et de témoignage. L’hommage est réel même s’il est nuancé : Malraux assume ses choix, les aspects de l’œuvre qui continuent de le fasciner, ceux qui l’irritent, ceux sur lesquels il a rapidement tourné la page. Il s’empresse d’ajouter que d’autres que lui succombèrent aux charmes du barréssisme : Proust, Gide, Montherlant et Aragon sont appelés à la barre des témoins, Mauriac évoqué, mais plus furtivement, Drieu curieusement oublié. Le témoignage sur le climat de l’époque est celui d’un bon connaisseur. Malraux souligne à juste titre ce que la pensée de Barrès doit à Renan : même passion, même égotisme à l’origine, même pessimisme à la fin ; il évoque des parcours parallèles – ceux de Suarès et de Loti – et l’autre grande figure de l’époque, Anatole France, qui marqua, elle aussi, profondément la génération d’avant 1914.
Mais l’héritier et le témoin laissent vite la place au lecteur passionné. Après avoir donné l’impression d’effleurer son sujet, Malraux rentre de plein pied dans l’œuvre de Barrès, qu’il connait visiblement très bien. Vues originales, formules qui visent juste, souci du détail, jugements et rapprochements saisissants… on retrouve, tout au long de l’entretien, la puissance du Malraux critique, lorsqu’il parle d’un auteur ou d’un artiste qu’il affectionne, sa capacité à restituer l’homme et l’œuvre avec leurs zones d’ombre et de lumière. Sur le nationalisme de Barrès – qu’il juge accidentel – : « il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident » ; sur le sens profond de l’œuvre : « le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe persique. » ; sur le style de Barrès, comparé à celui de Proust : « Voyez comme Barrès domine son œuvre toujours – alors que Proust est dominé par elle, se découvre et se crée en l’écrivant, en la créant… Et le style de Barrès est un style très écrit alors que Proust a un style parlé… Barrès est très dessiné : dans Le Culte du moi il apporte ses dessins : c’est du Botticelli. Alors que Proust est diffus… il parle. ».
On notera également la pudeur, la retenue presque gênée avec laquelle Malraux aborde certains aspects de l’œuvre barrésienne. Sur plusieurs points, il prend clairement ses distances – le Barrès journaliste qu’il sous-estime, le chantre de la « petite patrie lorraine » qu’il minimise – ; sur d’autres, le jugement est plus curieux : Malraux affiche une affection presque exagérée pour Le Culte du moi, alors qu’il fait peu de cas de la trilogie de L’Energie nationale, dont l’inspiration est pourtant très proche de la plupart de ses romans d’action. On s’étonne qu’il glisse aussi vite sur le parallèle, très judicieux, qu’esquisse Frédéric Grover entre Les Noyers de l’Altenburg et La Colline inspirée, peut-être parce que le rapprochement est trop judicieux ! Comme s’il cherchait à cacher ses principales dettes à l’égard de Barrès. Ce n’est qu’à la fin de l’entretien que l’admiration pour Barrès s’exprime sans détour : pour le styliste et pour le voyageur, celui des impressions d’Espagne, d’Italie et de Grèce, où il se montre selon Malraux, « supérieur à Chateaubriand » – ce qui n’est pas un mince compliment quand on sait l’admiration que l’auteur des Antimémoires portait à celui des Mémoires d’Outre Tombe.
Reste l’Orient. Là encore, Malraux veut marquer sa différence : celui de Barrès « s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. ». Il n’empêche. Rien ne pourra nous faire croire qu’Un Jardin sur l’Oronte et, peut-être plus encore, cette Enquête aux pays du Levant, qu’il signale à plusieurs reprises comme une œuvre majeure, n’ont été pour rien dans ses vocations d’écrivain et d’aventurier. Il a beau protester que son Orient à lui, était d’abord chinois, sa protestation sonne faux. Il est difficile d’oublier les pages illuminées de La Reine de Saba et du Démon de l’absolu, où la tentation des sables et l’appel du destin se mêlent aux souvenirs de Rimbaud et du colonel Lawrence [1]. Et il est impossible de ne pas faire le lien avec d’autres pages illuminées, celles où Barrès évoque le destin désespéré d’Henriette Renan en Syrie, ou celles des derviches de Konia et du château des Assassins, pages dont Malraux souligne d’ailleurs la beauté. Non, l’Orient de Malraux et celui de Barrès n’étaient pas de nature différente, l’un et l’autre commençaient sur l’Oronte et si l’Inde les sépare, c’est qu’elle apparaissait à Barrès comme une énigme indéchiffrable alors que Malraux y voyait une autre figure de nous-mêmes.
Nous conclurons sur un regret. Dans cet entretien qui date de 1968, Malraux appelle de ses vœux la publication, chez La Pléiade, d’un recueil des essais de Barrès, sous le titre de « Paysages passionnés ». Près d’un siècle plus tard, ce vœu est toujours lettre morte. L’auteur de La Colline inspirée figure fait partie des grands absents de l’illustre collection, alors qu’elle accueille des auteurs plus mineurs ou des écrivains à la mode dont la production sera vite oubliée. Malraux, Aragon, Montherlant, Mauriac, Bernanos, Proust, de Gaulle sont depuis longtemps au catalogue de La Pléiade et Drieu vient d’y faire une apparition remarquée. Faudra-t-il attendre qu’un nouveau Paulhan émerge chez Gallimard pour que cet oubli soit réparé et pour que le maître d’une grande lignée d’écrivains rejoigne enfin ses « héritiers » ? Ce ne serait que justice.
  la revue critique.
 
Entretien sur Maurice Barrès
 
1er juillet 1968.
 
André Malraux me reçoit le 1er juillet à 15 h 30 précises au ministère. Il fait très chaud ce jour-là mais les grandes salles du Palais-Royal sont relativement fraîches.
Malraux, que j’ai rencontré dans le même bureau pour la première fois en octobre 1959, il y a neuf ans, me paraît assez changé. Il est plus tassé, plus massif. Je suis plus conscient de son regard. Sans doute parce qu’il n’a plus de tics de visage et que je le regarde davantage au visage, ne craignant pas de l’embarrasser. Il me semble qu’il ne fume plus. Le visage est plus lourd mais s’anime encore de temps en temps. Ce qui m’avait frappé la première fois que j’avais rencontré Malraux, c’était sa fragilité – à laquelle je ne m’attendais pas – et sa mobilité de tigre ou de félin : il m’assiégeait de tous les côtés : passait de derrière son bureau à ma droite, à ma gauche -, il s’asseyait, se levait, arpentait la chambre, laissant tomber la cendre de sa cigarette sur les tapis. Aujourd’hui, il me paraît au contraire très « solide », très substantiel -, un peu lent dans ses mouvements. Je ne sais pourquoi il me fait penser à un Renan en plus mince.
Il est vêtu d’un costume de drap très sombre, peut-être même noir. Il m’invite à m’asseoir sur un des trois fauteuils en face du bureau et s’assoit lui-même sur l’un d’eux. Je prends celui qui est le plus proche du sien. Chaque fois que je lèverai les yeux du bloc où je prends des notes, je le verrai ainsi de très près. L’expression de son visage est d’une grande bonté (un peu paternelle ou grand-paternelle) mais les yeux surveillent et sont sur le qui-vive. Oui, décidément il y a quelque chose d’ecclésiastique chez cet homme : dans le meilleur sens du terme : un homme qui médite et qui s’est consacré au spirituel -, un homme que son éminente intelligence n’empêche pas d’être bon, plein d’attentions gentilles même.
Alors que, il y a neuf ans, il m’avait paru galvanisé par de Gaulle et animé d’un enthousiasme qui lui faisait mentionner « le Général » à tout propos, il n’en sera pas question une seule fois au cours de notre entretien de cinquante ou cinquante-cinq minutes. A la fin seulement, comme on lui rappelle, au téléphone, qu’il doit se rendre à une réunion de « commission », il me parlera très brièvement des élections : nous sommes au lendemain du second tour et de ce que les journaux appellent « un raz de marée gaulliste ». Le peu qu’il me dit prouve qu’il est lucide, sans illusions : « Ce triomphe électoral est un triomphe apparent : la réalité est différente ; c’est dans trois mois qu’on se trouvera en face de la réalité », et comme je lui exprime l’espoir qu’il va y avoir des changements dans l’Université, il me dit : « Oui, c’est la première des choses. Le ministre de l’Education nationale est l’ancien chef de cabinet du ministre, ce qui veut dire que le Premier ministre [Pompidou] a pris les choses et main et est en fait le vrai ministre de l’Education nationale. »
Dès le début, il oriente la discussion sur Barrès (je lui avais adressé le texte d’un article sur l’héritage barrésien où il était longuement question de Gide, de Montherlant, de Drieu, d’Aragon et de lui-même – et même du général de Gaulle) – je lui explique brièvement comment j’ai été amené à m’intéresser à Barrès pour lui-même, après avoir étudié ses « descendants ».
Il déblaie tout de suite le terrain. Le Barrès journaliste lui paraît négligeable – ou même illisible (les 14 volumes des Chroniques de la Grande Guerre, par exemple). Il reste le romancier et surtout le Barrès de la jeunesse : l’auteur du Culte du moi et l’auteur des Essais jusqu’à et y compris Du sang, de la volupté et de la mort, et Amori et dolori sacrum, le styliste et essayiste qui est très important.
Gide doit énormément à Barrès, en particulier le Gide des Nourritures terrestres. Développement à ce sujet. J’abonde dans sons sens (c’est ce que je disais moi-même dans mon article).
Mais Barrès a été la victime d’un malentendu. Il a voulu se persuader qu’il y avait en lui deux hommes : disons, pour emprunter la terminologie de Montherlant, un Barrès du Tibre et un Barrès de l’Oronte. Il s’est voulu défenseur des positions latines contre les positions germaniques.
Or, le vrai dialogue, le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe persique.
Je fais observer que si Barrès ne s’était pas choisi lorrain, il n’aurait pas été nationaliste, que c’est le trauma de la défaite de 1870, quand il avait huit ans, qui a déterminé ses sentiments pour la France humiliée.
« Oui, sans doute, mais il n’empêche que ce soit là quelque chose d’accidentel. Et il y a quelque chose d’accidentel dans son nationalisme.
« Vous vous souvenez de l’anecdote de sa mère qui va lire l’article de Barrès sur Dreyfus au cimetière, sur la tombe de son mari. C’est bien cela : on croit lire Barrès, le grand esprit, le grand écrivain : il s’agit du petit Maurice.
« Pourquoi avoir choisi la Lorraine ? Vous savez que Barrès s’intéressait beaucoup à Mistral ; mais Mistral était dans une situation bien différente. Si Barrès avait été parisien, s’il était né sur les bords de la Loire ou de la Garonne… Imaginez la description de la vallée de la Loire au lieu de la promenade à vélo le long de la Moselle dans L’Appel au soldat. Et Jeanne d’Arc n’était pas « lorraine » au sens où Barrès l’entendait.
« Non, comme Renan – qui est, malgré tout, un esprit plus grand que lui – il aurait pu se vouloir frontalier des frontières de l’Occident.
Je fais observer que c’est en effet peut-être regrettable, mais que c’est ainsi, et que si Barrès était né sur la Garonne il n’aurait pas été nationaliste, il n’aurait pas été Barrès.
« Oui, mais il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident.
« Et ceci à des conséquences graves : la pensée de Barrès ne se développe pas dans son conflit avec l’Allemagne. Elle est circonscrite. Ce n’est pas un vrai conflit.
« Prenez Colette Baudoche. Nancy, la ville de Stanislas Leczinski, n’est pas un « bastion avancé ». Barrès est « grossier » (vous savez ce que j’entends par là), « gros » dans son dialogue avec l’Allemagne parce que ce n’est pas un vrai dialogue. Il fait l’Allemand caricatural. Alors que dans l‘Enquête aux pays du Levant, il est plus profond, plus subtil et surtout plus romanesque, et il réussit à exprimer ce romanesque dans Un jardin sur l’Oronte.
« Dans Une enquête…, il faut bien entendu mettre à part les chapitres politiciens (ceux du député qui doit justifier son ordre de mission) et les chapitres poétiques : ceux-ci contiennent ce que Barrès a écrit de plus beau. Ainsi le passage sur les Assassins…
- …
- … Oui, pour notre génération c’était le plus grand écrivain. On se jetait sur le dernier livre de Barrès comme on allait à la dernière pièce de Bataille – seulement Barrès c’était bien et Bataille c’était mauvais. Pour Gide, le grand rival, c’était Barrès. On a souvent opposé Claudel à Gide, mais Claudel était loin, était à part, c’est seulement à partir de 1927, après son retour en France, qu’il a compté.
« Non… il y avait alors pour nous Barrès, Gide, un peu Suarès (qui s’éloigne beaucoup maintenant).
« Seulement Gide, c’était la N.R.F. et Barrès c’était La Revue des Deux Mondes, c’est-à-dire la revue des écrivains académiques. N’empêche que Barrès était plus grand que ceux de la N.R.F.
« Ce qui a été catastrophique c’est que Barrès est mort quatre ou cinq ans trop tôt, avant d’avoir écrit ses Mémoires, parce que ce qu’il y avait de dangereux dans ses autres écrits, de boursouflé, de faux, n’aurait pas joué ici, il n’y aurait pas eu d’idéologie.
« … Vous savez comment Barrès est mort ? Il avait horreur du téléphone, des interruptions que causaient les sonneries du téléphone. Il l’avait donc fait supprimer. Et il est mort d’une angine de poitrine. S’il avait eu le téléphone, il aurait probablement pu être sauvé. »
Je parle alors de la tentation de suicide chez Barrès, de la crise qu’il a dû traverser aux alentours de sa vingtième année – des lettres tronquées du Départ pour la vie.
« Oui, c’est possible. Mais vous savez, le suicide est une maladie infantile… enfin… c’est aussi une maladie infantile…
« Outre le choix malheureux de l’Allemagne en tant qu’Asie, il y a quelque chose de très difficile à comprendre, c’est le rôle de la politique dans la vie de Barrès : à l’Assemblée, il est député, il n’a jamais été ministre. Il était caporal en politique alors que dans le domaine de la littérature, il était général.
« De plus, il n’était pas éloquent et il aurait voulu parler comme Jaurès ou Albert de Mun. Les Cahiers montrent que cela le préoccupait beaucoup. Il en parle constamment.
- Oui, mais est-ce que le personnel politique de cette IIIe République et surtout de cette période n’était pas plutôt médiocre ? Barrès aurait-il pu trouver quelqu’un avec qui dialoguer ?
- Ah oui, tout de même, quelqu’un comme Briand était très intelligent…
« Non, Barrès a toujours été marginal en politique. Par son élection même : pendant la plus grande partie de sa vie parlementaire, il était député du 1er arrondissement, du quartier des Halles : c’étaient les secrétaires qui faisaient tout le travail …
« Il se voulait aussi représentant à la Chambre de la Lorraine mais les députés de Lorraine, de Champagne n’appartiennent à aucun groupe normal. Quand on est de gauche à Bar-le-Duc, on est à droite à Paris (voir Poincaré). Il avait ainsi les mains liées.
« Il voulait être ministre. Or, un ministère, c’est avant tout une organisation. Il était grand écrivain. Aurait-il été grand organisateur ? C’est douteux. Même s’il avait été ministre, ça n’aurait pas duré plus de quinze jours… Et ministre de quoi ? Mais à l’époque tous les ministres de l’Education nationale étaient francs-maçons. Il n’avait aucune chance : même ministre, il n’aurait pas eu les contacts nécessaires.
- Que pensez-vous de sa campagne pour les églises de France ?
- Mais ce sont des églises modernes qu’il défend… C’est très bien… mais à quoi ça sert ? Ce n’est pas une campagne des Monuments historiques. Ce n’est pas la cathédrale de Reims.
« C’est comme sa campagne pour les laboratoires … C’est très honorable mais ça n’est pas bien important. N’importe quel autre député consciencieux aurait pu faire la même chose. Relisez les discours qu’il a prononcés au cours de ces campagnes : ils sont pertinents, sérieux, excellents pour la publication dans le Journal officiel mais parfaitement inefficaces.
- Vous ne trouvez pas touchant qu’il défende ainsi les petites églises de campagne, de village, sans souci de leur beauté architecturale… moi je trouve ça très bien …
- Oui, c’est très curieux parce qu’enfin il était un écrivain reconnu. Or il fait des discours, toutes sortes de démarches : pour aboutir à quoi ? Aller voir le ministre qui l’écoute et l’éconduit gentiment !
« Pourquoi n’a-t-il pas cherché à alerter le monde des Lettres, l’Académie française : en tant que parlementaire, il n’était qu’un parmi sept cents et il n’était pas ministre, il ne faisait pas le poids. Alors qu’à l’Académie française il était un sur quarante, et un des plus importants, un de ceux qui comptaient vraiment …
« Non… si j’étais docteur psychiatre, j’étudierais la fascination qu’exerçaient sur Barrès les domaines d’échec.
« On dit souvent que s’il avait écrit ses Mémoires, ils auraient été dignes de Saint-Simon… Non, il n’était pas Saint-Simon. Son lien avec la Chambre est très mystérieux. Vous connaissez sa boutade : « On ne peut pas écrire toute la journée… il faut bien passer son temps… alors on va à la Chambre. » D’abord c’est à voir : peut-être qu’on peut écrire toute la journée… Des écrivains comme Anatole France consacraient toute leur vie à écrire…
« Non, il y a quelque chose de très difficile à comprendre dans la façon dont Barrès a aimé la politique. Car enfin, même à supposer que la période était médiocre lorsque la France est entrée dans la guerre, Barrès ne s’est pas engagé. Il n’a pas participé à l’Histoire. Pourquoi ?
- Oui, il y a quelque chose d’un peu étriqué dans Barrès, surtout en politique.
- Le vrai rival pour lui, c’était France. Il y avait Loti et France… Mais Loti s’éloignait déjà. Alors que France a publié en 1913 La Révolte des anges. (Ce que France écrit par la suite c’est moins important… c’est surtout autobiographique.) Mais ce livre-là a compté.
- Mais Barrès n’a-t-il pas publié vers la même époque La Colline inspirée ?
- Non, c’était en 1912… En définitive c’est peut-être son roman le plus intéressant.
- Oui, en lisant Les Noyers de l’Altenburg, j’ai pensé à La Colline inspirée, j’ai mieux compris et apprécié La Colline inspirée.
- Quel choix curieux de sujet… et le ton… ce n’est pas un récit à la première personne, il ne peut s’identifier complètement au personnage. Il s’est beaucoup documenté mais ce n’est pas non plus un récit objectif. Livre très curieux… le mysticisme de Barrès…
« C’est pourtant avec Un jardin sur l’Oronte que Barrès a atteint une grande audience. Les méthodes publicitaires que nous connaissons n’existaient pas encore mais il y avait des petites affiches de kiosque et partout on voyait des affiches qui annonçaient Un jardin sur l’Oronte.
« Non, il faudrait faire un volume (Pléiade ou autre) qui comprendrait : la moitié d’Un homme libre, Du sang, de la volupté et de la mort, Amori et dolori sacrum, la moitié d’Une enquête aux pays du Levant. Cela pourrait s’intituler « Paysages passionnés », comme a dit un des critiques de Barrès.
« Remarquez bien que les rapports passionnés de Barrès sont avec des femmes : Astiné Aravian est une créature romanesque des plus remarquables, très vivante…
- Vous trouvez ? Il me semble au contraire que les rapports de Barrès avec les femmes sont biens ambigus ? Ainsi la comtesse de Noailles… Quel choix curieux… masochiste. Cette femme qui veut lui faire du mal, qui l’atteint cruellement en causant le suicide de son neveu Demange…
- Il y a des chances qu’elle n’a jamais été sa maîtresse. Vous savez ce qu’il disait à quelqu’un : « Qu’est-ce que je ferais de ce petit corps de Christ byzantin ? … » Elle était follement vaniteuse. Elle était peut-être tout simplement flattée d’être aimée par un jeune homme (le neveu Demange).
« Quels sont vos liens avec la politique ? Avec la réalité physique de la politique ? Assistez-vous aux débats de la Chambre des communes ?
- Non, et je n’ai jamais mis les pieds à la Chambre des députés non plus.
- Eh bien, la Chambre, comme vous le savez, est un amphithéâtre : c’est un lieu où il y a toujours quelqu’un qui parle. Si l’on n’est pas éloquent… c’est comme si quelqu’un qui ne sait pas nager allait constamment à des réunions de natation…
- Ce que vous dites là rejoint pour la politique de Barrès ce que dit Montherlant sur l’amour, le sport et les autres activités : Barrès était un voyeur.
- Eh oui, il y a du vrai…
- Pourtant, lorsque je lis Montherlant sur Barrès, je ne suis pas convaincu, j’ai l’impression qu’il y a déformation, dénigrement et déformation d’après les propres défauts de Montherlant : ce dont Montherlant accuse Barrès, ce sont ses propres défauts…
- Oui, c’est vrai. Montherlant se conduit comme un rival de Barrès… on se demande pourquoi… c’est peut-être à cause de ce qu’ils ont de commun avec Chateaubriand.
« Montherlant non plus n’est pas éloquent. Il n’est pas député. Mais ils sont tous les deux romanesques : chez tous les deux on sent un effort pour créer des personnages romanesques qu’ils ne sont pas. »
Je dis un mot de La Guerre Civile, des allusions à de Gaulle qui révèlent une curieuse rivalité avec le chef de l’Etat…
Malraux ne relève pas, il se lance dans des considérations plus générales :
« Remarquez combien les écrivains ont des rapports bizarres avec la politique : prenez le cas de J.- P. Sartre : le parti qu’il a cherché à créer était absurde, ridicule. Ils peuvent écrire sur la politique – ce n’est pas la même chose. Les poètes devraient être éloquents. Ils le sont rarement…
- Il y a eu Lamartine…
- Oui, c’est vrai, mais Lamartine (je l’ai appris très récemment en lisant une étude sur lui) avait une voix de basse et il parlait lentement. D’après son fameux discours sur le drapeau tricolore et sa poésie on imaginerait plutôt un alto. Il n’en est rien. Et on l’imagine jeune. Or il avait soixante ans ! … Si on avait un enregistrement de sa voix, ce serait une voix de basse, alors que Hugo (dont les vers évoquent le violoncelle) avait une voix haute… »
Cette question de l’éloquence des poètes intéresse évidemment Malraux et je songe à la cérémonie Jean Moulin où son discours devant le Panthéon m’avait paru très réussi.
J’essaie de ramener la discussion sur un terrain plus littéraire.
« Alors, vous ne croyez pas que Barrès a créé une forme romanesque du roman politique, que Aragon, par exemple, a exploitée, utilisée ?
… - Mais je suis gêné en lisant Aragon… Ainsi Blanche… Il cherche à faire « nouveau roman », comme les jeunes… alors que l’Aragon des débuts était très aigu. Ainsi Le Libertinage (un livre très barrésien entre parenthèses)… Mais non, Les Voyageurs de l’impériale, c’est du journalisme sentimental… ce n’est pas de la qualité intellectuelle de Barrès, ni du premier Aragon. Je mets à part La Semaine sainte… C’est un tableau. C’est de la peinture.
- Une chose me frappe, plus je lis Barrès et Proust : c’est combien Proust doit à Barrès. Le Culte du moi et surtout Sous l’œil des barbares, c’est déjà un roman circulaire qui se mange la queue, c’est déjà le même idéalisme subjectif… Bien sûr, il y a des différences : c’est le premier roman de Barrès alors que c’est pour Proust la culmination artistique de sa carrière.
- Je n’avais pas pensé à ça… mais vous savez combien de fois Proust a écrit à Barrès ce qu’il lui doit… Mais il y a des différences… Voyez comme Barrès domine son œuvre toujours – alors que Proust est dominé par elle, se découvre et se crée en l’écrivant, en la créant… Et le style de Barrès est un style très écrit alors que Proust a un style parlé… Barrès est très dessiné : dans Le Culte du moi il apporte ses dessins : c’est du Botticelli. Alors que Proust est diffus… il parle.
- Pourrait-on faire un livre sur Barrès en n’étudiant que les romans ?
- C’est à voir, il faudrait le faire pour le savoir mais il me semble qu’il faudrait tenir compte des essais et des Cahiers pour éclairer les romans…
« Et on ne se représente pas assez que Barrès a été surtout un journaliste : il s’est astreint à l’article quotidien : est-ce que vous vous représentez ce que cela peut-être ? Mauriac écrit un article par semaine. Barrès en écrivait un tous les jours. Et il ne devait pas écrire facilement. Ses rapports avec le langage étaient plutôt du genre de ceux de Flaubert : il songe à la page imprimée, écrite.
- Croyez vous qu’il serait intéressant d’étudier l’évolution d’un certain type romanesque dont l’archétype serait le Philippe du Culte du moi et dont un des représentants serait, par exemple, le Claude Vannec de votre Voie royale ?
- Oui, peut-être, on pourrait essayer, mais il est à craindre que vous perdiez Philippe en cours de route… Et puis il ya la tradition du roman européen : Stendhal et Dostoïevski… Le vrai ancêtre, le vrai modèle, c’est Julien Sorel…
« Mais il ne faut pas me demander ça à moi, car les écrivains ne sont pas les meilleurs juges de leur œuvre et il faut vous méfier de ce que je vous en dis car, inconsciemment, je peux chercher à brouiller les traces…
« Ceci dit… Il me semble que le Barrès qui a le plus compté pour moi, c’est le styliste et… le voyageur. Ses impressions d’Italie et d’Orient m’ont frappé… plus que Chateaubriand. Mon admiration a été d’abord pour le Barrès voyageur.
- Il y a tout un aspect de l’œuvre de Barrès que j’ai du mal à accepter, à apprécier… c’est le Barrès décadent du Jardin de Bérénice et surtout d’Un amateur d’âmes.
- Oui, bien sûr, moi aussi j’éprouve la même répugnance, c’est un style d’époque, c’est l’aspect 1900 de Barrès, le style « bouches de métro ». Il n’empêche que dans le même livre, il y a de très belles pages sur Grenade… - Est-ce que le Barrès voyageur, le goût de Barrès pour l’Orient a influencé votre propre intérêt pour l’Orient ?
- Je ne crois pas, parce que l’Orient de Barrès était pour moi un demi-Orient. Son Orient s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. L’Islam me paraissait proche, accessible ; ce qui me paraissait différent de l’Occident, c’était la Chine et surtout l’Inde.
« Je connaissais très mal l’Islam mais j’avais été en Tunisie et j’avais l’illusion qu’il était proche. Barrès connaissait lui aussi très mal la littérature islamique. Mais à cette époque-là la littérature coranique était inaccessible alors que, pour l’Inde, les travaux de Burnouf avaient permis une connaissance beaucoup plus directe. »
Les dix dernières minutes de l’entretien se sont passées debout : Malraux a été appelé au téléphone et, comme il a répondu « Oui, j’y vais » ou « je vais y passer », je me suis levé de moi-même. Pourtant il continue à répondre à mes questions et c’est ainsi qu’il me reconduit jusqu’à la grande salle contiguë et m’indique la porte par où l’on sort. Il me souhaite bonne chance et je lui dis en prenant congé le plaisir que j’ai eu à le revoir. Quittant la fraîcheur du Palais-Royal, je retrouve la fournaise de ce 1er juillet à Paris que j’avais oubliée.
frédéric grover,
Nouvelle Revue Française, n° 295 - juillet 1977.
 

[1]. Sur l'Orient de Malraux, nous renvoyons nos lecteurs à l'excellent essai de Jean-Claude Perrier, André Malraux et la Reine de Saba (Le Cerf, août 2016), que nous commenterons prochainement.
la Revue critique des idées et des livres - dans textes
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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 09:15
Deubel
 
 
soirs de province
 
 
 
Les soirs de la province avec leurs mêmes bruits
De famille et d'intimité sans confidence,
Le long bourdonnement de guêpe du silence
Sont le précieux remède à tes fièvres, Paris !

La vie est bonne et loin des tenaces instances
De la faim et du froid, du sommeil et des nuits ;
L'heure comme une flaque où du bon soleil luit
Luit, et la messe est dite aux fins de pénitence,

Nous qu'on n'a pas aimé les soirs des grandes fêtes
Et qui marchâmes seuls, pleins de l'amour des choses,
Sous les yeux bigarrés des lampions aux faites,

Mes frères ! revenons au vieil ennui natal
Et sous l'ombrage frais du mail municipal
Aimons les contresens de nos métamorphoses.
 
 
 
léon deubel (1879-1913). Sonnets intérieurs (1903).
 
 
azur
 
 
 
Silencieux acteur du drame de la Nuit,
Mon rêve pèlerin vers l'azur appareille.
Les vents m'ont emporté, léger comme l'abeille,
Sous le regard furtif des lointains paradis.

Dans l'ombre où les cités pendent comme des fruits,
La terre sous mes pieds arrondit sa corbeille.
Et le silence, épris de l'heure qui sommeille,
S'accoude à la margelle antique de son puits.

O charme indéfini des nuits surnaturelles !
Mélodieusement rêvent les chanterelles
Des rayons de la lune amante des bergers.

Le ciel, entre mes doigts, a des fraîcheurs d'eau vive,
Et là-bas, dans l'azur divin de ses vergers,
Bombille l'essaim d'or des étoiles pensives.
 
 
 
léon deubel (1879-1913). La Lumière natale (1922).
 
 
ballade d'extrême automne
 
 
 
Au fond des forêts consacrées
Par la présence du printemps,
Le long des sentes mordorées,
Près des sources et des étangs,
Mon cœur s'écrie et je l'entends
Et c'est comme un appel d'alarme :
Ah ! les matins n'ont plus vingt ans.
Le jour est long comme une larme.

L'automne a repris ses soirées,
La neige a donné ses bals blancs.
Au sein des foules affairées
On vend à cris intermittents
Chrysanthèmes couleur d'antans
Et la violette de Parme ;
Mais les matins n'ont plus vingt ans.
Le jour est long comme une larme.

En vain les œuvres préparées
Et les chefs-d'œuvre miroitants
Tendent leurs voiles bigarrées
Au grand souffle venu des temps,
Ma pensée est lasse et s'étend
Comme un guerrier mort sous son arme ;
Car les matins n'ont plus vingt ans.
Le jour est long comme une larme.

 
envoi

O mort grelottante va-t'en
Moissonner cette aube sans charme
Et semer celle qu'on attend.
Le jour est long comme une larme.
 
 
 
léon deubel (1879-1913). Régner (1913).
 
 

 
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 10:35
Un nouveau regard
sur les antimodernes
 

 

IDEES
Les antimodernes.
De Joseph de Maistre
à Roland Barthes.
Antoine Compagnon.
Gallimard, Folio.
Mai 2016.
706 pages.
 

 
Antoine Compagnon, né en 1950, est historien de la littérature française. Professeur à l’université du Maine puis à la Sorbonne, il occupe depuis 2006 la chaire de littérature française moderne au Collège de France. Il a récemment publié : La Littérature, pour quoi faire ? (Fayard, 2007), Un été avec Montaigne. (Éditions des Équateurs, 2013), Baudelaire l'irréductible. (Flammarion, 2014), Un été avec Baudelaire. (Éditions des Équateurs, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Qui sont les antimodernes ? Non pas les conservateurs, les académiques, les frileux, les pompiers, les réactionnaires, mais les modernes à contrecœur, malgré eux, à leur corps défendant, ceux qui avancent en regardant dans le rétroviseur, comme Sartre disait de Baudelaire. Ce livre poursuit le filon de la résistance à la modernité qui traverse toute la modernité et qui en quelque manière la définit, en la distinguant d'un modernisme naïf, zélateur du progrès. Une première partie explore quelques grands thèmes caractéristiques du courant antimoderne aux XIXe et XXe siècles. Ces idées fixes sont au nombre de six : historique, la contre-révolution ; philosophique, les anti-Lumières ; morale, le pessimisme ; religieuse, le péché originel ; esthétique, le sublime ; et stylistique, la vitupération. Joseph de Maistre, Chateaubriand, Baudelaire, Flaubert d'un côté, de l'autre Proust, Caillois ou Cioran servent à dégager ces traits idéaux. Une seconde partie examine quelques grandes figures antimodernes aux XIXe et XXe siècles ou, plutôt, quelques configurations antimodernes majeures : Lacordaire, Léon Bloy, Péguy, Albert Thibaudet et Julien Benda, Julien Gracq et, enfin, Roland Barthes, « à l'arrière-garde de l'avant-garde », comme il aimait se situer. Entre les thèmes et les figures, des variations apparaissent, mais les antimodernes ont été le sel de la modernité, son revers ou son repli, sa réserve et sa ressource. Sans l'antimoderne, le moderne courait à sa perte, car les antimodernes ont donné la liberté aux modernes, ils ont été les modernes plus la liberté.
 
Postface d'Antoine Compagnon.
Qui sont les antimodernes aujourd'hui ? Et d’abord, y en a-t-il ? Question qui permet de revenir à celle du terminus ad quem. L’antimoderne est-il encore d’actualité ? Ma conviction était d’arrêter la tradition avec la Seconde Guerre mondiale, avec Drieu la Rochelle, car l’antimoderne me semblait ensuite interdit de séjour : le double jeu caractéristique de l’antimoderne, toujours dedans et dehors, aurait été rendu impossible après 1940 et la « divine surprise », très étrangère aux aspirations des antimodernes, lesquels ne croient pas, n’ont jamais cru à une quelconque restauration. L’antimoderne est joueur, dandy, agent double, chauve-souris. En France, Vichy aurait donc mis un terme à la tradition du dandysme politico-littéraire antimoderne, ou à la fortune littéraire, à la réception esthétique – non politique – de De Maistre. Caillois jouait avec les idées de ce dernier jusqu’en 1940, mais aussitôt après, il se fit gaulliste fervent. La vogue antimoderne n’aurait donc pas résisté à l’esthétisation du politique par le fascisme, au triomphe du modernisme conservateur ou du conservatisme révolutionnaire.
Mais l’antimoderne a-t-il été rendu illégitime définitivement ou seulement pour un temps ? Les hussards (Nimier, Laurent, Blondin), ou Gracq et Barthes, semblent témoigner d’une permanence ou d’une résurgence d’un tropisme antimoderne, que l’on doit constater et que l’on ne peut ignorer. Contre la doxa de l’engagement chez Gracq. Contre la doxa du politiquement correct chez Barthes, lequel, dans sa chronique du Nouvel Observateur en 1978 et 1979, se moquait du radicalisme large des bobos. La présence de Gracq n’a pas soulevé d’objections. Celle de Barthes a surpris, m’a valu les seules attaques après le livre, attaques personnelles, ad hominem et non ad rem, comme si reconnaître l’antimoderne en Barthes – comme en Chateaubriand, Baudelaire ou Prout pourtant – l’abaissait, le trahissait. « Maistre d’accord, mais Barthes ! » Curieuse attitude ! Barthes se rattachait explicitement au romantisme large en délicatesse avec le radicalisme large. Nietzche prenait le relais de Schopenhauer, et l’on connaît son vœu en 1971, de se situer « à l’arrière garde de l’avant-garde ».
Il n’était pas un homme en colère, mais on peut trouver trace chez lui d’une croyance au péché originel. Ne pourrait-on lire le « degré zéro » - comme notion première – et le Neutre – comme mythe d’eudémonisme – à la manière d’une thèse sur la chute dans le langage ? Barthes ne soutient-il pas dans sa préface aux dessins d’Erté, toujours en 1971 : « D’une certaine façon avec le mot, avec la suite intelligible de lettres, c’est le mal qui commence. » La langue comme Chute : ce soupçon reviendra souvent chez lui par la suite.
Mais aujourd’hui ? Peut-on encore être antimoderne, au sens paradoxal, subtil, excentrique qui m’intéresse et qui a fait la grandeur de cette tradition hétérodoxe au cœur de la modernité ? Le national-républicanisme d’un Régis Debray est-il antimoderne ? Ou le passage du républicanisme à la laïcité positive d’un Max Gallo ? Ou la nostalgie de l’école et de la culture de la Troisième République chez un Alain Finkielkraut ? On n’a pas manqué de m’interroger encore sur Michel Houellebecq ou Philippe Sollers, sur les nouveaux réactionnaires et les néoconservateurs, sur les disciples de Leo Strauss et de Carl Schmitt, sur Philippe Muray, Maurice Dantec, Renaud Camus, Richard Millet, Michel Onfray. Puis-je décerner un label ? Peu après la sortie de mon livre, Jean-Paul II disparut.
Quelques jours après le conclave, on put lire ce titre en première page d’un quotidien: « Benoît XVI, un pape antimoderne ? », au sens, non de la controverse du début du XXe siècle et de la condamnation de l’hérésie moderniste, mais de la résistance aux dérives des comportements actuels. C’était un premier indice du retour du terme, et le diagnostic n’a pas été invalidé depuis cette date, puisque l’épithète est désormais partout.
Je réponds cependant : ni Benoît XVI ni Houellebecq, car pour être antimoderne, il est indispensable d’avoir traversé le moderne, comme Chateaubriand en 1789, comme Baudelaire en 1848, comme Péguy durant l’affaire Dreyfus, comme Gracq avec le surréalisme, comme Barthes avec le brechtisme. Un écrivain qui pense et écrit comme un naturaliste de la fin du XIXe siècle, comme si ni Proust ni Joyce n’avaient existé, n’est pas un antimoderne.
En vérité, je ne vois pas d’antimoderne à l’horizon. La religion moderne a pris un tel coup de vieux depuis vingt-cinq ans, depuis l’entrée dans la condition « postmoderne », comme on l’a qualifiée, depuis la chute du mur de Berlin, avec la fin des grands récits, le dernier ayant été celui du progrès, avec la méfiance de la science, le principe de précaution, etc., que la vieille posture antimoderne n’a plus rien de séduisant. Sans modernité triomphale, plus d’antimoderne viable, plus d’ambivalence, plus de jeu. Le moment postmoderne est aussi, forcément et fâcheusement, un moment post-antimoderne.
Etre vraiment antimoderne aujourd’hui, c'est-à-dire intempestif, ce serait donc, paradoxalement, se battre à front renversé, se montrer réfractaire à la doxa antimoderne érigée de plus en plus en pensée unique, et défendre les valeurs des Lumières, les libertés modernes, l’humanisme civique, la raison pratique, la modernité démocratique, l’Etat de droit. Ce n’est pas le moment de plaisanter avec ces idéaux en des temps de hausse des fondamentalismes de tous bords. Il faut être benoît pur croire que la menace vient aujourd’hui du modernisme, que le triomphe du moderne – non des archaïsmes renouvelés est ce qui doit être craint au début du XXIe siècle. Et s’il s’agit toujours d’être indocile, parce que la littérature, c’est cela – l’opposition -, le moment est venu de chanter les Lumières, non de faire la fine bouche.
 
Recension de Yaël Dagan. [1]. - Revue Mil neuf cent - n°24 - 2006.
Dès la première page, Antoine Compagnon livre la définition de l’objet de son enquête. Les « antimodernes » sont « les modernes en délicatesse avec les Temps modernes, le modernisme ou la modernité, ou les modernes qui le furent à contrecœur, modernes déchirés ou encore modernes intempestifs » (p. 7). Par la suite, l’auteur multiplie les significations. L’antimodernisme désigne le doute, l’ambivalence, la nostalgie, et non pas un rejet pur et simple de la modernité. En effet, entre la réaction traditionaliste (Maurras) et l’adhésion allègre au mythe moderne du progrès, puis à l’idée d’avant-garde artistique, un vaste champ s’ouvre, dans lequel, soutient Compagnon, se trouvent les plus grands écrivains français (et européens) des XIXe et XXe siècles, exprimant une résistance au monde moderne, et en cela même ils sont les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés.
La démonstration se déroule en deux temps. D’abord « Les idées », illustrées notamment par trois « fondateurs » de l’antimodernisme : Joseph de Maistre, Chateaubriand et Baudelaire : contre-révolution, anti-Lumières, pessimisme, péché originel, sublime et vitupération sont les idées clés de cette attitude à la fois hostile et consubstantielle au vrai modernisme. Ensuite, dans la seconde partie de l’ouvrage, une série d’études de cas, où chaque auteur est présenté dans son contexte et toujours en rapport avec ses contemporains, engagés dans une controverse, voire une polémique. Ici le point de départ est l’idée qu’« on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre » (p. 53). Si la lecture des deux parties est toujours passionnante et fort stimulante, on a parfois l’impression que les monographies de la seconde partie ne collent pas toujours à la problématique annoncée ; mais c’est aussi qu’elles la débordent en raison même de leur richesse, parfois au détriment du fil conducteur de la démonstration : l’antimodernisme en tant que marque de la réflexion des « vrais » modernes sur leur période.
Une définition aussi large de l’antimoderne permet de considérer presque chaque écrivain sous cette étiquette, et ainsi de vider la catégorie de sa substance. Compagnon ne le nie pas. Plus qu’une réalité donnée, il s’agit là d’un outil d’analyse. En continuité avec Les cinq paradoxes de la modernité, Compagnon mène une réflexion soutenue, solidement documentée et très précise sur un phénomène historiquement circonscrit, puisqu’il n’appartient qu’à l’époque contemporaine, que les Anglo-saxons appellent moderne, entre pré-moderne et post-moderne. L’événement fondateur en est la Révolution française. Toute la pensée anti-moderne en découle directement, car l’élément contre-révolutionnaire en est essentiel. Il faut en convenir : les plus grands écrivains français des deux siècles passés, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, étaient « sinon de droite, du moins résistant(s) à la gauche » (p. 11), constate Compagnon. Car, à la suite d’Albert Thibaudet, il remarque que plus la gauche s’empare du pouvoir politique, plus la droite se réfugie dans la littérature.
L’antimoderne serait donc de droite, rien que par le fait que la légitimité politique est à gauche et que sa « véritable attitude critique » le place dans une marginalité politique. Ici Compagnon semble hésiter, car, dans sa conclusion, il situe l’antimoderne dans un « ni droite ni gauche », non pas dans le sens de Sternhell, mais dans le sens de « la neutralisation sollicitée par Barthes ». Roland Barthes, penseur de gauche pour la plus longue partie de sa vie, rejoint les antimodernes en raison de son évolution surprenante dans les deux dernières années de sa vie, qui permet à Compagnon une lecture à rebours d’un Barthes plus ambivalent vis-à-vis de l’avant-garde littéraire, plus résistant au modernisme, déclarant, en 1971, que son vœu était de se situer « à l’arrière-garde de l’avant-garde », encore une formule limpide de l’antimodernisme, consistant à aimer encore ce qu’on sait déjà mort. Barthes renoue ainsi avec la tradition antimoderne que Compagnon avait crue morte avec « les horreurs du milieu du xxe siècle », car le jeu antimoderne s’avérait périlleux face aux dérives de Vichy et de la collaboration, incarnées par les trajectoires de Drieu La Rochelle et de Paul Morand, antimodernes tous les deux.
L’ouvrage de Compagnon participe d’une certaine tendance actuelle à réhabiliter une pensée de droite ou, du moins, résistante aux idées de la gauche, comme plusieurs enquêtes sur les « nouveaux réactionnaires » l’ont récemment montré. Soixante et un ans après la libération d’Auschwitz, l’héritage que la gauche a légué de la catastrophe antimoderne de 1939-1945 s’effrite. Compagnon n’hésite pas, en dernier recours, à valoriser les antimodernes comme « réactionnaires de charme », et à revendiquer la liberté que porte en elle la critique antimoderne. Si l’on peut regretter dans cette « histoire des idées » l’absence d’une analyse des conditions matérielles et sociales qui nuancerait peut-être la notion de liberté, on reconnaît dans cet essai la puissance démonstrative d’une analyse fine et clairement argumentée d’un phénomène culturel de longue durée, qui fournit de nombreuses pistes pour aborder les grandes questions à la croisée du politique et du littéraire.
 

 
[1]. Yaël Dagan est l'auteur d'un bel essai sur la première période de la NRF (La NRF entre Guerre et Paix, 1914-1925, Tallandier, 2008). Il y met bien en lumière les échanges passionnés qui opposèrent, au début du siècle dernier, l'équipe de la Revue Critique et celle d'André Gide sur les questions du  « classicisme moderne » et du « nationalisme littéraire ». Questions qui étaient alors au coeur du débat moderne/antimoderne, et dont Antoine Compagnon fait, malheureusement, peu état dans son livre.
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Idées
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