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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 09:41
Une France
sans rivages
 

 

HISTOIRE
L'Empire
colonial français.
Dimitri Casali
et Nicolas Cadet.
Gründ.
Septembre 2015.
208 pages.
 

 
Dimitri Casali, né en 1960, est historien et essayiste. Passionné par Napoléon et l'épopée du Premier Empire, auteur de nombreux ouvrages, il est à la pointe du combat pour sauvegarder l'enseignement de l'histoire nationale. Il a récemment publié : Histoire de France. De la Gaule à nos jours. (Armand Colin, 2013), L'Histoire de France de l'ombre à la lumière. (Flammarion, 2014), Qui a gagné Waterloo ? Napoléon. (Flammarion, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
La France a longtemps éclairé le monde. Après avoir été, pendant quatre siècles, une puissance dominante, son influence n'a cessé de décroître depuis 1940. Pourtant, l'importance de la culture française reste aujourd'hui encore considérable. La communauté francophone représente 274 millions de personnes réparties sur les cinq continents, héritage d'un immense empire colonial. La découverte et la colonisation de ces territoires sont une épopée bien plus complexe que ne nous l'explique la plupart des livres et des manuels scolaires : incontestable œuvre éducative et sanitaire, la colonisation a entrainé l'éradication des maladies équatoriales, des progrès démographiques sans précédent, la construction d'infrastructures gigantesques et, après 1848, un combat contre l'esclavage bien oublié aujourd'hui, mais elle a aussi donné lieu à une part d'exploitation commerciale, politique et philosophique… Loin de tout esprit de repentance et d'autoflagellation, cet ouvrage souhaite réconcilier les Français avec leur histoire coloniale, reflet d'une France plurielle et ouverte, expliquant sereinement la diversité de notre société. Dans ce monde globalisé qui est le nôtre, la richesse de ce passé est une chance extraordinaire pour la France de demain, car cette histoire de France, c'est aussi l'histoire du monde à venir.
 
Recension de Maurice Faivre. - Nouvelle Revue d'Histoire. - juillet-août 2016.
Ce magnifique ouvrage de synthèse est une œuvre de relecture de l’histoire de France, qui refuse toute idée de repentance. Sont ainsi passés en revue les deux empires français, celui des XVIe-XVIIe siècles en Amérique et dans l’Océan indien, et celui dont l’histoire s’étend de 1830 à 1931. Le soleil ne se couche alors jamais sur un empire de 12 millions de kilomètres carrés, et 50 millions d’habitants. Les auteurs ne méconnaissent pas les erreurs et les excès qui ont été commis, mais ils les mettent en relation avec la lutte contre les esclavagistes africains et les conquérants ottomans ou chinois. Aucun territoire ou thème de réflexion n’est oublié : la Louisiane, les Caraïbes, les Mascareignes, l’Égypte, la protection des chrétiens d’Orient, l’œuvre des missionnaires, le loyalisme des troupes indigènes. L’épopée des Cartier, Champlain, Montcalm, Dupleix, Gallieni, Faidherbe, Mangin, Brazza et Lyautey est mise en valeur, ainsi que l’œuvre sanitaire des Laveran, Foley, Calmette et Yersin, et le prodigieux développement des infrastructures (routes et voies ferrées, hôpitaux, ports et aéroports, écoles, barrages et canaux). L’histoire s’arrête aux années 30, quand les colonies deviennent un fardeau économique (cf. les ouvrages de Jacques Marseille et Daniel Lefeuvre) et quand on remet en cause l’idéologie humaniste qui justifiait l’Empire et le projet sous-jacent d’assimilation. Ce livre devrait être acquis dans toutes les familles où les enfants sont le plus souvent ignorants de ces questions ou désinformés par des cours d’histoire plombés par la partialité et la repentance.
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Histoire
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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 14:41
 Malraux
 
Un lecteur passionné
 
Notre revue publie régulièrement des textes de référence sur Maurice Barrès. Il s’agit souvent d’articles ou d’essais, certains anciens, d’autres plus récents, qui apportent un éclairage particulier sur son œuvre littéraire ou politique. Dans cet esprit, nous publierons prochainement une étude de Ramon Fernandez, un essai de Drieu La Rochelle et un article de Montherlant paru en 1953 dans Les Nouvelles Littéraires pour le trentième anniversaire de la mort de Barrès.
Le document qui suit est d’une autre nature. Il s’agit d’un entretien d’André Malraux avec Fréderic Grover, publié en juillet 1968 par La Nouvelle Revue française. C’est d’abord un texte d’hommage et de témoignage. L’hommage est réel même s’il est nuancé : Malraux assume ses choix, les aspects de l’œuvre qui continuent de le fasciner, ceux qui l’irritent, ceux sur lesquels il a rapidement tourné la page. Il s’empresse d’ajouter que d’autres que lui succombèrent aux charmes du barréssisme : Proust, Gide, Montherlant et Aragon sont appelés à la barre des témoins, Mauriac évoqué, mais plus furtivement, Drieu curieusement oublié. Le témoignage sur le climat de l’époque est celui d’un bon connaisseur. Malraux souligne à juste titre ce que la pensée de Barrès doit à Renan : même passion, même égotisme à l’origine, même pessimisme à la fin ; il évoque des parcours parallèles – ceux de Suarès et de Loti – et l’autre grande figure de l’époque, Anatole France, qui marqua, elle aussi, profondément la génération d’avant 1914.
Mais l’héritier et le témoin laissent vite la place au lecteur passionné. Après avoir donné l’impression d’effleurer son sujet, Malraux rentre de plein pied dans l’œuvre de Barrès, qu’il connait visiblement très bien. Vues originales, formules qui visent juste, souci du détail, jugements et rapprochements saisissants… on retrouve, tout au long de l’entretien, la puissance du Malraux critique, lorsqu’il parle d’un auteur ou d’un artiste qu’il affectionne, sa capacité à restituer l’homme et l’œuvre avec leurs zones d’ombre et de lumière. Sur le nationalisme de Barrès – qu’il juge accidentel – : « il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident » ; sur le sens profond de l’œuvre : « le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe persique. » ; sur le style de Barrès, comparé à celui de Proust : « Voyez comme Barrès domine son œuvre toujours – alors que Proust est dominé par elle, se découvre et se crée en l’écrivant, en la créant… Et le style de Barrès est un style très écrit alors que Proust a un style parlé… Barrès est très dessiné : dans Le Culte du moi il apporte ses dessins : c’est du Botticelli. Alors que Proust est diffus… il parle. ».
On notera également la pudeur, la retenue presque gênée avec laquelle Malraux aborde certains aspects de l’œuvre barrésienne. Sur plusieurs points, il prend clairement ses distances – le Barrès journaliste qu’il sous-estime, le chantre de la « petite patrie lorraine » qu’il minimise – ; sur d’autres, le jugement est plus curieux : Malraux affiche une affection presque exagérée pour Le Culte du moi, alors qu’il fait peu de cas de la trilogie de L’Energie nationale, dont l’inspiration est pourtant très proche de la plupart de ses romans d’action. On s’étonne qu’il glisse aussi vite sur le parallèle, très judicieux, qu’esquisse Frédéric Grover entre Les Noyers de l’Altenburg et La Colline inspirée, peut-être parce que le rapprochement est trop judicieux ! Comme s’il cherchait à cacher ses principales dettes à l’égard de Barrès. Ce n’est qu’à la fin de l’entretien que l’admiration pour Barrès s’exprime sans détour : pour le styliste et pour le voyageur, celui des impressions d’Espagne, d’Italie et de Grèce, où il se montre selon Malraux, « supérieur à Chateaubriand » – ce qui n’est pas un mince compliment quand on sait l’admiration que l’auteur des Antimémoires portait à celui des Mémoires d’Outre Tombe.
Reste l’Orient. Là encore, Malraux veut marquer sa différence : celui de Barrès « s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. ». Il n’empêche. Rien ne pourra nous faire croire qu’Un Jardin sur l’Oronte et, peut-être plus encore, cette Enquête aux pays du Levant, qu’il signale à plusieurs reprises comme une œuvre majeure, n’ont été pour rien dans ses vocations d’écrivain et d’aventurier. Il a beau protester que son Orient à lui, était d’abord chinois, sa protestation sonne faux. Il est difficile d’oublier les pages illuminées de La Reine de Saba et du Démon de l’absolu, où la tentation des sables et l’appel du destin se mêlent aux souvenirs de Rimbaud et du colonel Lawrence [1]. Et il est impossible de ne pas faire le lien avec d’autres pages illuminées, celles où Barrès évoque le destin désespéré d’Henriette Renan en Syrie, ou celles des derviches de Konia et du château des Assassins, pages dont Malraux souligne d’ailleurs la beauté. Non, l’Orient de Malraux et celui de Barrès n’étaient pas de nature différente, l’un et l’autre commençaient sur l’Oronte et si l’Inde les sépare, c’est qu’elle apparaissait à Barrès comme une énigme indéchiffrable alors que Malraux y voyait une autre figure de nous-mêmes.
Nous conclurons sur un regret. Dans cet entretien qui date de 1968, Malraux appelle de ses vœux la publication, chez La Pléiade, d’un recueil des essais de Barrès, sous le titre de « Paysages passionnés ». Près d’un siècle plus tard, ce vœu est toujours lettre morte. L’auteur de La Colline inspirée figure fait partie des grands absents de l’illustre collection, alors qu’elle accueille des auteurs plus mineurs ou des écrivains à la mode dont la production sera vite oubliée. Malraux, Aragon, Montherlant, Mauriac, Bernanos, Proust, de Gaulle sont depuis longtemps au catalogue de La Pléiade et Drieu vient d’y faire une apparition remarquée. Faudra-t-il attendre qu’un nouveau Paulhan émerge chez Gallimard pour que cet oubli soit réparé et pour que le maître d’une grande lignée d’écrivains rejoigne enfin ses « héritiers » ? Ce ne serait que justice.
  la revue critique.
 
Entretien sur Maurice Barrès
 
1er juillet 1968.
 
André Malraux me reçoit le 1er juillet à 15 h 30 précises au ministère. Il fait très chaud ce jour-là mais les grandes salles du Palais-Royal sont relativement fraîches.
Malraux, que j’ai rencontré dans le même bureau pour la première fois en octobre 1959, il y a neuf ans, me paraît assez changé. Il est plus tassé, plus massif. Je suis plus conscient de son regard. Sans doute parce qu’il n’a plus de tics de visage et que je le regarde davantage au visage, ne craignant pas de l’embarrasser. Il me semble qu’il ne fume plus. Le visage est plus lourd mais s’anime encore de temps en temps. Ce qui m’avait frappé la première fois que j’avais rencontré Malraux, c’était sa fragilité – à laquelle je ne m’attendais pas – et sa mobilité de tigre ou de félin : il m’assiégeait de tous les côtés : passait de derrière son bureau à ma droite, à ma gauche -, il s’asseyait, se levait, arpentait la chambre, laissant tomber la cendre de sa cigarette sur les tapis. Aujourd’hui, il me paraît au contraire très « solide », très substantiel -, un peu lent dans ses mouvements. Je ne sais pourquoi il me fait penser à un Renan en plus mince.
Il est vêtu d’un costume de drap très sombre, peut-être même noir. Il m’invite à m’asseoir sur un des trois fauteuils en face du bureau et s’assoit lui-même sur l’un d’eux. Je prends celui qui est le plus proche du sien. Chaque fois que je lèverai les yeux du bloc où je prends des notes, je le verrai ainsi de très près. L’expression de son visage est d’une grande bonté (un peu paternelle ou grand-paternelle) mais les yeux surveillent et sont sur le qui-vive. Oui, décidément il y a quelque chose d’ecclésiastique chez cet homme : dans le meilleur sens du terme : un homme qui médite et qui s’est consacré au spirituel -, un homme que son éminente intelligence n’empêche pas d’être bon, plein d’attentions gentilles même.
Alors que, il y a neuf ans, il m’avait paru galvanisé par de Gaulle et animé d’un enthousiasme qui lui faisait mentionner « le Général » à tout propos, il n’en sera pas question une seule fois au cours de notre entretien de cinquante ou cinquante-cinq minutes. A la fin seulement, comme on lui rappelle, au téléphone, qu’il doit se rendre à une réunion de « commission », il me parlera très brièvement des élections : nous sommes au lendemain du second tour et de ce que les journaux appellent « un raz de marée gaulliste ». Le peu qu’il me dit prouve qu’il est lucide, sans illusions : « Ce triomphe électoral est un triomphe apparent : la réalité est différente ; c’est dans trois mois qu’on se trouvera en face de la réalité », et comme je lui exprime l’espoir qu’il va y avoir des changements dans l’Université, il me dit : « Oui, c’est la première des choses. Le ministre de l’Education nationale est l’ancien chef de cabinet du ministre, ce qui veut dire que le Premier ministre [Pompidou] a pris les choses et main et est en fait le vrai ministre de l’Education nationale. »
Dès le début, il oriente la discussion sur Barrès (je lui avais adressé le texte d’un article sur l’héritage barrésien où il était longuement question de Gide, de Montherlant, de Drieu, d’Aragon et de lui-même – et même du général de Gaulle) – je lui explique brièvement comment j’ai été amené à m’intéresser à Barrès pour lui-même, après avoir étudié ses « descendants ».
Il déblaie tout de suite le terrain. Le Barrès journaliste lui paraît négligeable – ou même illisible (les 14 volumes des Chroniques de la Grande Guerre, par exemple). Il reste le romancier et surtout le Barrès de la jeunesse : l’auteur du Culte du moi et l’auteur des Essais jusqu’à et y compris Du sang, de la volupté et de la mort, et Amori et dolori sacrum, le styliste et essayiste qui est très important.
Gide doit énormément à Barrès, en particulier le Gide des Nourritures terrestres. Développement à ce sujet. J’abonde dans sons sens (c’est ce que je disais moi-même dans mon article).
Mais Barrès a été la victime d’un malentendu. Il a voulu se persuader qu’il y avait en lui deux hommes : disons, pour emprunter la terminologie de Montherlant, un Barrès du Tibre et un Barrès de l’Oronte. Il s’est voulu défenseur des positions latines contre les positions germaniques.
Or, le vrai dialogue, le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe persique.
Je fais observer que si Barrès ne s’était pas choisi lorrain, il n’aurait pas été nationaliste, que c’est le trauma de la défaite de 1870, quand il avait huit ans, qui a déterminé ses sentiments pour la France humiliée.
« Oui, sans doute, mais il n’empêche que ce soit là quelque chose d’accidentel. Et il y a quelque chose d’accidentel dans son nationalisme.
« Vous vous souvenez de l’anecdote de sa mère qui va lire l’article de Barrès sur Dreyfus au cimetière, sur la tombe de son mari. C’est bien cela : on croit lire Barrès, le grand esprit, le grand écrivain : il s’agit du petit Maurice.
« Pourquoi avoir choisi la Lorraine ? Vous savez que Barrès s’intéressait beaucoup à Mistral ; mais Mistral était dans une situation bien différente. Si Barrès avait été parisien, s’il était né sur les bords de la Loire ou de la Garonne… Imaginez la description de la vallée de la Loire au lieu de la promenade à vélo le long de la Moselle dans L’Appel au soldat. Et Jeanne d’Arc n’était pas « lorraine » au sens où Barrès l’entendait.
« Non, comme Renan – qui est, malgré tout, un esprit plus grand que lui – il aurait pu se vouloir frontalier des frontières de l’Occident.
Je fais observer que c’est en effet peut-être regrettable, mais que c’est ainsi, et que si Barrès était né sur la Garonne il n’aurait pas été nationaliste, il n’aurait pas été Barrès.
« Oui, mais il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident.
« Et ceci à des conséquences graves : la pensée de Barrès ne se développe pas dans son conflit avec l’Allemagne. Elle est circonscrite. Ce n’est pas un vrai conflit.
« Prenez Colette Baudoche. Nancy, la ville de Stanislas Leczinski, n’est pas un « bastion avancé ». Barrès est « grossier » (vous savez ce que j’entends par là), « gros » dans son dialogue avec l’Allemagne parce que ce n’est pas un vrai dialogue. Il fait l’Allemand caricatural. Alors que dans l‘Enquête aux pays du Levant, il est plus profond, plus subtil et surtout plus romanesque, et il réussit à exprimer ce romanesque dans Un jardin sur l’Oronte.
« Dans Une enquête…, il faut bien entendu mettre à part les chapitres politiciens (ceux du député qui doit justifier son ordre de mission) et les chapitres poétiques : ceux-ci contiennent ce que Barrès a écrit de plus beau. Ainsi le passage sur les Assassins…
- …
- … Oui, pour notre génération c’était le plus grand écrivain. On se jetait sur le dernier livre de Barrès comme on allait à la dernière pièce de Bataille – seulement Barrès c’était bien et Bataille c’était mauvais. Pour Gide, le grand rival, c’était Barrès. On a souvent opposé Claudel à Gide, mais Claudel était loin, était à part, c’est seulement à partir de 1927, après son retour en France, qu’il a compté.
« Non… il y avait alors pour nous Barrès, Gide, un peu Suarès (qui s’éloigne beaucoup maintenant).
« Seulement Gide, c’était la N.R.F. et Barrès c’était La Revue des Deux Mondes, c’est-à-dire la revue des écrivains académiques. N’empêche que Barrès était plus grand que ceux de la N.R.F.
« Ce qui a été catastrophique c’est que Barrès est mort quatre ou cinq ans trop tôt, avant d’avoir écrit ses Mémoires, parce que ce qu’il y avait de dangereux dans ses autres écrits, de boursouflé, de faux, n’aurait pas joué ici, il n’y aurait pas eu d’idéologie.
« … Vous savez comment Barrès est mort ? Il avait horreur du téléphone, des interruptions que causaient les sonneries du téléphone. Il l’avait donc fait supprimer. Et il est mort d’une angine de poitrine. S’il avait eu le téléphone, il aurait probablement pu être sauvé. »
Je parle alors de la tentation de suicide chez Barrès, de la crise qu’il a dû traverser aux alentours de sa vingtième année – des lettres tronquées du Départ pour la vie.
« Oui, c’est possible. Mais vous savez, le suicide est une maladie infantile… enfin… c’est aussi une maladie infantile…
« Outre le choix malheureux de l’Allemagne en tant qu’Asie, il y a quelque chose de très difficile à comprendre, c’est le rôle de la politique dans la vie de Barrès : à l’Assemblée, il est député, il n’a jamais été ministre. Il était caporal en politique alors que dans le domaine de la littérature, il était général.
« De plus, il n’était pas éloquent et il aurait voulu parler comme Jaurès ou Albert de Mun. Les Cahiers montrent que cela le préoccupait beaucoup. Il en parle constamment.
- Oui, mais est-ce que le personnel politique de cette IIIe République et surtout de cette période n’était pas plutôt médiocre ? Barrès aurait-il pu trouver quelqu’un avec qui dialoguer ?
- Ah oui, tout de même, quelqu’un comme Briand était très intelligent…
« Non, Barrès a toujours été marginal en politique. Par son élection même : pendant la plus grande partie de sa vie parlementaire, il était député du 1er arrondissement, du quartier des Halles : c’étaient les secrétaires qui faisaient tout le travail …
« Il se voulait aussi représentant à la Chambre de la Lorraine mais les députés de Lorraine, de Champagne n’appartiennent à aucun groupe normal. Quand on est de gauche à Bar-le-Duc, on est à droite à Paris (voir Poincaré). Il avait ainsi les mains liées.
« Il voulait être ministre. Or, un ministère, c’est avant tout une organisation. Il était grand écrivain. Aurait-il été grand organisateur ? C’est douteux. Même s’il avait été ministre, ça n’aurait pas duré plus de quinze jours… Et ministre de quoi ? Mais à l’époque tous les ministres de l’Education nationale étaient francs-maçons. Il n’avait aucune chance : même ministre, il n’aurait pas eu les contacts nécessaires.
- Que pensez-vous de sa campagne pour les églises de France ?
- Mais ce sont des églises modernes qu’il défend… C’est très bien… mais à quoi ça sert ? Ce n’est pas une campagne des Monuments historiques. Ce n’est pas la cathédrale de Reims.
« C’est comme sa campagne pour les laboratoires … C’est très honorable mais ça n’est pas bien important. N’importe quel autre député consciencieux aurait pu faire la même chose. Relisez les discours qu’il a prononcés au cours de ces campagnes : ils sont pertinents, sérieux, excellents pour la publication dans le Journal officiel mais parfaitement inefficaces.
- Vous ne trouvez pas touchant qu’il défende ainsi les petites églises de campagne, de village, sans souci de leur beauté architecturale… moi je trouve ça très bien …
- Oui, c’est très curieux parce qu’enfin il était un écrivain reconnu. Or il fait des discours, toutes sortes de démarches : pour aboutir à quoi ? Aller voir le ministre qui l’écoute et l’éconduit gentiment !
« Pourquoi n’a-t-il pas cherché à alerter le monde des Lettres, l’Académie française : en tant que parlementaire, il n’était qu’un parmi sept cents et il n’était pas ministre, il ne faisait pas le poids. Alors qu’à l’Académie française il était un sur quarante, et un des plus importants, un de ceux qui comptaient vraiment …
« Non… si j’étais docteur psychiatre, j’étudierais la fascination qu’exerçaient sur Barrès les domaines d’échec.
« On dit souvent que s’il avait écrit ses Mémoires, ils auraient été dignes de Saint-Simon… Non, il n’était pas Saint-Simon. Son lien avec la Chambre est très mystérieux. Vous connaissez sa boutade : « On ne peut pas écrire toute la journée… il faut bien passer son temps… alors on va à la Chambre. » D’abord c’est à voir : peut-être qu’on peut écrire toute la journée… Des écrivains comme Anatole France consacraient toute leur vie à écrire…
« Non, il y a quelque chose de très difficile à comprendre dans la façon dont Barrès a aimé la politique. Car enfin, même à supposer que la période était médiocre lorsque la France est entrée dans la guerre, Barrès ne s’est pas engagé. Il n’a pas participé à l’Histoire. Pourquoi ?
- Oui, il y a quelque chose d’un peu étriqué dans Barrès, surtout en politique.
- Le vrai rival pour lui, c’était France. Il y avait Loti et France… Mais Loti s’éloignait déjà. Alors que France a publié en 1913 La Révolte des anges. (Ce que France écrit par la suite c’est moins important… c’est surtout autobiographique.) Mais ce livre-là a compté.
- Mais Barrès n’a-t-il pas publié vers la même époque La Colline inspirée ?
- Non, c’était en 1912… En définitive c’est peut-être son roman le plus intéressant.
- Oui, en lisant Les Noyers de l’Altenburg, j’ai pensé à La Colline inspirée, j’ai mieux compris et apprécié La Colline inspirée.
- Quel choix curieux de sujet… et le ton… ce n’est pas un récit à la première personne, il ne peut s’identifier complètement au personnage. Il s’est beaucoup documenté mais ce n’est pas non plus un récit objectif. Livre très curieux… le mysticisme de Barrès…
« C’est pourtant avec Un jardin sur l’Oronte que Barrès a atteint une grande audience. Les méthodes publicitaires que nous connaissons n’existaient pas encore mais il y avait des petites affiches de kiosque et partout on voyait des affiches qui annonçaient Un jardin sur l’Oronte.
« Non, il faudrait faire un volume (Pléiade ou autre) qui comprendrait : la moitié d’Un homme libre, Du sang, de la volupté et de la mort, Amori et dolori sacrum, la moitié d’Une enquête aux pays du Levant. Cela pourrait s’intituler « Paysages passionnés », comme a dit un des critiques de Barrès.
« Remarquez bien que les rapports passionnés de Barrès sont avec des femmes : Astiné Aravian est une créature romanesque des plus remarquables, très vivante…
- Vous trouvez ? Il me semble au contraire que les rapports de Barrès avec les femmes sont biens ambigus ? Ainsi la comtesse de Noailles… Quel choix curieux… masochiste. Cette femme qui veut lui faire du mal, qui l’atteint cruellement en causant le suicide de son neveu Demange…
- Il y a des chances qu’elle n’a jamais été sa maîtresse. Vous savez ce qu’il disait à quelqu’un : « Qu’est-ce que je ferais de ce petit corps de Christ byzantin ? … » Elle était follement vaniteuse. Elle était peut-être tout simplement flattée d’être aimée par un jeune homme (le neveu Demange).
« Quels sont vos liens avec la politique ? Avec la réalité physique de la politique ? Assistez-vous aux débats de la Chambre des communes ?
- Non, et je n’ai jamais mis les pieds à la Chambre des députés non plus.
- Eh bien, la Chambre, comme vous le savez, est un amphithéâtre : c’est un lieu où il y a toujours quelqu’un qui parle. Si l’on n’est pas éloquent… c’est comme si quelqu’un qui ne sait pas nager allait constamment à des réunions de natation…
- Ce que vous dites là rejoint pour la politique de Barrès ce que dit Montherlant sur l’amour, le sport et les autres activités : Barrès était un voyeur.
- Eh oui, il y a du vrai…
- Pourtant, lorsque je lis Montherlant sur Barrès, je ne suis pas convaincu, j’ai l’impression qu’il y a déformation, dénigrement et déformation d’après les propres défauts de Montherlant : ce dont Montherlant accuse Barrès, ce sont ses propres défauts…
- Oui, c’est vrai. Montherlant se conduit comme un rival de Barrès… on se demande pourquoi… c’est peut-être à cause de ce qu’ils ont de commun avec Chateaubriand.
« Montherlant non plus n’est pas éloquent. Il n’est pas député. Mais ils sont tous les deux romanesques : chez tous les deux on sent un effort pour créer des personnages romanesques qu’ils ne sont pas. »
Je dis un mot de La Guerre Civile, des allusions à de Gaulle qui révèlent une curieuse rivalité avec le chef de l’Etat…
Malraux ne relève pas, il se lance dans des considérations plus générales :
« Remarquez combien les écrivains ont des rapports bizarres avec la politique : prenez le cas de J.- P. Sartre : le parti qu’il a cherché à créer était absurde, ridicule. Ils peuvent écrire sur la politique – ce n’est pas la même chose. Les poètes devraient être éloquents. Ils le sont rarement…
- Il y a eu Lamartine…
- Oui, c’est vrai, mais Lamartine (je l’ai appris très récemment en lisant une étude sur lui) avait une voix de basse et il parlait lentement. D’après son fameux discours sur le drapeau tricolore et sa poésie on imaginerait plutôt un alto. Il n’en est rien. Et on l’imagine jeune. Or il avait soixante ans ! … Si on avait un enregistrement de sa voix, ce serait une voix de basse, alors que Hugo (dont les vers évoquent le violoncelle) avait une voix haute… »
Cette question de l’éloquence des poètes intéresse évidemment Malraux et je songe à la cérémonie Jean Moulin où son discours devant le Panthéon m’avait paru très réussi.
J’essaie de ramener la discussion sur un terrain plus littéraire.
« Alors, vous ne croyez pas que Barrès a créé une forme romanesque du roman politique, que Aragon, par exemple, a exploitée, utilisée ?
… - Mais je suis gêné en lisant Aragon… Ainsi Blanche… Il cherche à faire « nouveau roman », comme les jeunes… alors que l’Aragon des débuts était très aigu. Ainsi Le Libertinage (un livre très barrésien entre parenthèses)… Mais non, Les Voyageurs de l’impériale, c’est du journalisme sentimental… ce n’est pas de la qualité intellectuelle de Barrès, ni du premier Aragon. Je mets à part La Semaine sainte… C’est un tableau. C’est de la peinture.
- Une chose me frappe, plus je lis Barrès et Proust : c’est combien Proust doit à Barrès. Le Culte du moi et surtout Sous l’œil des barbares, c’est déjà un roman circulaire qui se mange la queue, c’est déjà le même idéalisme subjectif… Bien sûr, il y a des différences : c’est le premier roman de Barrès alors que c’est pour Proust la culmination artistique de sa carrière.
- Je n’avais pas pensé à ça… mais vous savez combien de fois Proust a écrit à Barrès ce qu’il lui doit… Mais il y a des différences… Voyez comme Barrès domine son œuvre toujours – alors que Proust est dominé par elle, se découvre et se crée en l’écrivant, en la créant… Et le style de Barrès est un style très écrit alors que Proust a un style parlé… Barrès est très dessiné : dans Le Culte du moi il apporte ses dessins : c’est du Botticelli. Alors que Proust est diffus… il parle.
- Pourrait-on faire un livre sur Barrès en n’étudiant que les romans ?
- C’est à voir, il faudrait le faire pour le savoir mais il me semble qu’il faudrait tenir compte des essais et des Cahiers pour éclairer les romans…
« Et on ne se représente pas assez que Barrès a été surtout un journaliste : il s’est astreint à l’article quotidien : est-ce que vous vous représentez ce que cela peut-être ? Mauriac écrit un article par semaine. Barrès en écrivait un tous les jours. Et il ne devait pas écrire facilement. Ses rapports avec le langage étaient plutôt du genre de ceux de Flaubert : il songe à la page imprimée, écrite.
- Croyez vous qu’il serait intéressant d’étudier l’évolution d’un certain type romanesque dont l’archétype serait le Philippe du Culte du moi et dont un des représentants serait, par exemple, le Claude Vannec de votre Voie royale ?
- Oui, peut-être, on pourrait essayer, mais il est à craindre que vous perdiez Philippe en cours de route… Et puis il ya la tradition du roman européen : Stendhal et Dostoïevski… Le vrai ancêtre, le vrai modèle, c’est Julien Sorel…
« Mais il ne faut pas me demander ça à moi, car les écrivains ne sont pas les meilleurs juges de leur œuvre et il faut vous méfier de ce que je vous en dis car, inconsciemment, je peux chercher à brouiller les traces…
« Ceci dit… Il me semble que le Barrès qui a le plus compté pour moi, c’est le styliste et… le voyageur. Ses impressions d’Italie et d’Orient m’ont frappé… plus que Chateaubriand. Mon admiration a été d’abord pour le Barrès voyageur.
- Il y a tout un aspect de l’œuvre de Barrès que j’ai du mal à accepter, à apprécier… c’est le Barrès décadent du Jardin de Bérénice et surtout d’Un amateur d’âmes.
- Oui, bien sûr, moi aussi j’éprouve la même répugnance, c’est un style d’époque, c’est l’aspect 1900 de Barrès, le style « bouches de métro ». Il n’empêche que dans le même livre, il y a de très belles pages sur Grenade… - Est-ce que le Barrès voyageur, le goût de Barrès pour l’Orient a influencé votre propre intérêt pour l’Orient ?
- Je ne crois pas, parce que l’Orient de Barrès était pour moi un demi-Orient. Son Orient s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. L’Islam me paraissait proche, accessible ; ce qui me paraissait différent de l’Occident, c’était la Chine et surtout l’Inde.
« Je connaissais très mal l’Islam mais j’avais été en Tunisie et j’avais l’illusion qu’il était proche. Barrès connaissait lui aussi très mal la littérature islamique. Mais à cette époque-là la littérature coranique était inaccessible alors que, pour l’Inde, les travaux de Burnouf avaient permis une connaissance beaucoup plus directe. »
Les dix dernières minutes de l’entretien se sont passées debout : Malraux a été appelé au téléphone et, comme il a répondu « Oui, j’y vais » ou « je vais y passer », je me suis levé de moi-même. Pourtant il continue à répondre à mes questions et c’est ainsi qu’il me reconduit jusqu’à la grande salle contiguë et m’indique la porte par où l’on sort. Il me souhaite bonne chance et je lui dis en prenant congé le plaisir que j’ai eu à le revoir. Quittant la fraîcheur du Palais-Royal, je retrouve la fournaise de ce 1er juillet à Paris que j’avais oubliée.
frédéric grover,
Nouvelle Revue Française, n° 295 - juillet 1977.
 

[1]. Sur l'Orient de Malraux, nous renvoyons nos lecteurs à l'excellent essai de Jean-Claude Perrier, André Malraux et la Reine de Saba (Le Cerf, août 2016), que nous commenterons prochainement.
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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 09:15
Deubel
 
 
soirs de province
 
 
 
Les soirs de la province avec leurs mêmes bruits
De famille et d'intimité sans confidence,
Le long bourdonnement de guêpe du silence
Sont le précieux remède à tes fièvres, Paris !

La vie est bonne et loin des tenaces instances
De la faim et du froid, du sommeil et des nuits ;
L'heure comme une flaque où du bon soleil luit
Luit, et la messe est dite aux fins de pénitence,

Nous qu'on n'a pas aimé les soirs des grandes fêtes
Et qui marchâmes seuls, pleins de l'amour des choses,
Sous les yeux bigarrés des lampions aux faites,

Mes frères ! revenons au vieil ennui natal
Et sous l'ombrage frais du mail municipal
Aimons les contresens de nos métamorphoses.
 
 
 
léon deubel (1879-1913). Sonnets intérieurs (1903).
 
 
azur
 
 
 
Silencieux acteur du drame de la Nuit,
Mon rêve pèlerin vers l'azur appareille.
Les vents m'ont emporté, léger comme l'abeille,
Sous le regard furtif des lointains paradis.

Dans l'ombre où les cités pendent comme des fruits,
La terre sous mes pieds arrondit sa corbeille.
Et le silence, épris de l'heure qui sommeille,
S'accoude à la margelle antique de son puits.

O charme indéfini des nuits surnaturelles !
Mélodieusement rêvent les chanterelles
Des rayons de la lune amante des bergers.

Le ciel, entre mes doigts, a des fraîcheurs d'eau vive,
Et là-bas, dans l'azur divin de ses vergers,
Bombille l'essaim d'or des étoiles pensives.
 
 
 
léon deubel (1879-1913). La Lumière natale (1922).
 
 
ballade d'extrême automne
 
 
 
Au fond des forêts consacrées
Par la présence du printemps,
Le long des sentes mordorées,
Près des sources et des étangs,
Mon cœur s'écrie et je l'entends
Et c'est comme un appel d'alarme :
Ah ! les matins n'ont plus vingt ans.
Le jour est long comme une larme.

L'automne a repris ses soirées,
La neige a donné ses bals blancs.
Au sein des foules affairées
On vend à cris intermittents
Chrysanthèmes couleur d'antans
Et la violette de Parme ;
Mais les matins n'ont plus vingt ans.
Le jour est long comme une larme.

En vain les œuvres préparées
Et les chefs-d'œuvre miroitants
Tendent leurs voiles bigarrées
Au grand souffle venu des temps,
Ma pensée est lasse et s'étend
Comme un guerrier mort sous son arme ;
Car les matins n'ont plus vingt ans.
Le jour est long comme une larme.

 
envoi

0 mort grelottante va-t'en
Moissonner cette aube sans charme
Et semer celle qu'on attend.
Le jour est long comme une larme.
 
 
 
léon deubel (1879-1913). Régner (1913).
 
 
 
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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 10:35
Un nouveau regard
sur les antimodernes
 

 

IDEES
Les antimodernes.
De Joseph de Maistre
à Roland Barthes.
Antoine Compagnon.
Gallimard, Folio.
Mai 2016.
706 pages.
 

 
Antoine Compagnon, né en 1950, est historien de la littérature française. Professeur à l’université du Maine puis à la Sorbonne, il occupe depuis 2006 la chaire de littérature française moderne au Collège de France. Il a récemment publié : La Littérature, pour quoi faire ? (Fayard, 2007), Un été avec Montaigne. (Éditions des Équateurs, 2013), Baudelaire l'irréductible. (Flammarion, 2014), Un été avec Baudelaire. (Éditions des Équateurs, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Qui sont les antimodernes ? Non pas les conservateurs, les académiques, les frileux, les pompiers, les réactionnaires, mais les modernes à contrecœur, malgré eux, à leur corps défendant, ceux qui avancent en regardant dans le rétroviseur, comme Sartre disait de Baudelaire. Ce livre poursuit le filon de la résistance à la modernité qui traverse toute la modernité et qui en quelque manière la définit, en la distinguant d'un modernisme naïf, zélateur du progrès. Une première partie explore quelques grands thèmes caractéristiques du courant antimoderne aux XIXe et XXe siècles. Ces idées fixes sont au nombre de six : historique, la contre-révolution ; philosophique, les anti-Lumières ; morale, le pessimisme ; religieuse, le péché originel ; esthétique, le sublime ; et stylistique, la vitupération. Joseph de Maistre, Chateaubriand, Baudelaire, Flaubert d'un côté, de l'autre Proust, Caillois ou Cioran servent à dégager ces traits idéaux. Une seconde partie examine quelques grandes figures antimodernes aux XIXe et XXe siècles ou, plutôt, quelques configurations antimodernes majeures : Lacordaire, Léon Bloy, Péguy, Albert Thibaudet et Julien Benda, Julien Gracq et, enfin, Roland Barthes, « à l'arrière-garde de l'avant-garde », comme il aimait se situer. Entre les thèmes et les figures, des variations apparaissent, mais les antimodernes ont été le sel de la modernité, son revers ou son repli, sa réserve et sa ressource. Sans l'antimoderne, le moderne courait à sa perte, car les antimodernes ont donné la liberté aux modernes, ils ont été les modernes plus la liberté.
 
Postface d'Antoine Compagnon.
Qui sont les antimodernes aujourd'hui ? Et d’abord, y en a-t-il ? Question qui permet de revenir à celle du terminus ad quem. L’antimoderne est-il encore d’actualité ? Ma conviction était d’arrêter la tradition avec la Seconde Guerre mondiale, avec Drieu la Rochelle, car l’antimoderne me semblait ensuite interdit de séjour : le double jeu caractéristique de l’antimoderne, toujours dedans et dehors, aurait été rendu impossible après 1940 et la « divine surprise », très étrangère aux aspirations des antimodernes, lesquels ne croient pas, n’ont jamais cru à une quelconque restauration. L’antimoderne est joueur, dandy, agent double, chauve-souris. En France, Vichy aurait donc mis un terme à la tradition du dandysme politico-littéraire antimoderne, ou à la fortune littéraire, à la réception esthétique – non politique – de De Maistre. Caillois jouait avec les idées de ce dernier jusqu’en 1940, mais aussitôt après, il se fit gaulliste fervent. La vogue antimoderne n’aurait donc pas résisté à l’esthétisation du politique par le fascisme, au triomphe du modernisme conservateur ou du conservatisme révolutionnaire.
Mais l’antimoderne a-t-il été rendu illégitime définitivement ou seulement pour un temps ? Les hussards (Nimier, Laurent, Blondin), ou Gracq et Barthes, semblent témoigner d’une permanence ou d’une résurgence d’un tropisme antimoderne, que l’on doit constater et que l’on ne peut ignorer. Contre la doxa de l’engagement chez Gracq. Contre la doxa du politiquement correct chez Barthes, lequel, dans sa chronique du Nouvel Observateur en 1978 et 1979, se moquait du radicalisme large des bobos. La présence de Gracq n’a pas soulevé d’objections. Celle de Barthes a surpris, m’a valu les seules attaques après le livre, attaques personnelles, ad hominem et non ad rem, comme si reconnaître l’antimoderne en Barthes – comme en Chateaubriand, Baudelaire ou Prout pourtant – l’abaissait, le trahissait. « Maistre d’accord, mais Barthes ! » Curieuse attitude ! Barthes se rattachait explicitement au romantisme large en délicatesse avec le radicalisme large. Nietzche prenait le relais de Schopenhauer, et l’on connaît son vœu en 1971, de se situer « à l’arrière garde de l’avant-garde ».
Il n’était pas un homme en colère, mais on peut trouver trace chez lui d’une croyance au péché originel. Ne pourrait-on lire le « degré zéro » - comme notion première – et le Neutre – comme mythe d’eudémonisme – à la manière d’une thèse sur la chute dans le langage ? Barthes ne soutient-il pas dans sa préface aux dessins d’Erté, toujours en 1971 : « D’une certaine façon avec le mot, avec la suite intelligible de lettres, c’est le mal qui commence. » La langue comme Chute : ce soupçon reviendra souvent chez lui par la suite.
Mais aujourd’hui ? Peut-on encore être antimoderne, au sens paradoxal, subtil, excentrique qui m’intéresse et qui a fait la grandeur de cette tradition hétérodoxe au cœur de la modernité ? Le national-républicanisme d’un Régis Debray est-il antimoderne ? Ou le passage du républicanisme à la laïcité positive d’un Max Gallo ? Ou la nostalgie de l’école et de la culture de la Troisième République chez un Alain Finkielkraut ? On n’a pas manqué de m’interroger encore sur Michel Houellebecq ou Philippe Sollers, sur les nouveaux réactionnaires et les néoconservateurs, sur les disciples de Leo Strauss et de Carl Schmitt, sur Philippe Muray, Maurice Dantec, Renaud Camus, Richard Millet, Michel Onfray. Puis-je décerner un label ? Peu après la sortie de mon livre, Jean-Paul II disparut.
Quelques jours après le conclave, on put lire ce titre en première page d’un quotidien: « Benoît XVI, un pape antimoderne ? », au sens, non de la controverse du début du XXe siècle et de la condamnation de l’hérésie moderniste, mais de la résistance aux dérives des comportements actuels. C’était un premier indice du retour du terme, et le diagnostic n’a pas été invalidé depuis cette date, puisque l’épithète est désormais partout.
Je réponds cependant : ni Benoît XVI ni Houellebecq, car pour être antimoderne, il est indispensable d’avoir traversé le moderne, comme Chateaubriand en 1789, comme Baudelaire en 1848, comme Péguy durant l’affaire Dreyfus, comme Gracq avec le surréalisme, comme Barthes avec le brechtisme. Un écrivain qui pense et écrit comme un naturaliste de la fin du XIXe siècle, comme si ni Proust ni Joyce n’avaient existé, n’est pas un antimoderne.
En vérité, je ne vois pas d’antimoderne à l’horizon. La religion moderne a pris un tel coup de vieux depuis vingt-cinq ans, depuis l’entrée dans la condition « postmoderne », comme on l’a qualifiée, depuis la chute du mur de Berlin, avec la fin des grands récits, le dernier ayant été celui du progrès, avec la méfiance de la science, le principe de précaution, etc., que la vieille posture antimoderne n’a plus rien de séduisant. Sans modernité triomphale, plus d’antimoderne viable, plus d’ambivalence, plus de jeu. Le moment postmoderne est aussi, forcément et fâcheusement, un moment post-antimoderne.
Etre vraiment antimoderne aujourd’hui, c'est-à-dire intempestif, ce serait donc, paradoxalement, se battre à front renversé, se montrer réfractaire à la doxa antimoderne érigée de plus en plus en pensée unique, et défendre les valeurs des Lumières, les libertés modernes, l’humanisme civique, la raison pratique, la modernité démocratique, l’Etat de droit. Ce n’est pas le moment de plaisanter avec ces idéaux en des temps de hausse des fondamentalismes de tous bords. Il faut être benoît pur croire que la menace vient aujourd’hui du modernisme, que le triomphe du moderne – non des archaïsmes renouvelés est ce qui doit être craint au début du XXIe siècle. Et s’il s’agit toujours d’être indocile, parce que la littérature, c’est cela – l’opposition -, le moment est venu de chanter les Lumières, non de faire la fine bouche.
 
Recension de Yaël Dagan. [1]. - Revue Mil neuf cent - n°24 - 2006.
Dès la première page, Antoine Compagnon livre la définition de l’objet de son enquête. Les « antimodernes » sont « les modernes en délicatesse avec les Temps modernes, le modernisme ou la modernité, ou les modernes qui le furent à contrecœur, modernes déchirés ou encore modernes intempestifs » (p. 7). Par la suite, l’auteur multiplie les significations. L’antimodernisme désigne le doute, l’ambivalence, la nostalgie, et non pas un rejet pur et simple de la modernité. En effet, entre la réaction traditionaliste (Maurras) et l’adhésion allègre au mythe moderne du progrès, puis à l’idée d’avant-garde artistique, un vaste champ s’ouvre, dans lequel, soutient Compagnon, se trouvent les plus grands écrivains français (et européens) des XIXe et XXe siècles, exprimant une résistance au monde moderne, et en cela même ils sont les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés.
La démonstration se déroule en deux temps. D’abord « Les idées », illustrées notamment par trois « fondateurs » de l’antimodernisme : Joseph de Maistre, Chateaubriand et Baudelaire : contre-révolution, anti-Lumières, pessimisme, péché originel, sublime et vitupération sont les idées clés de cette attitude à la fois hostile et consubstantielle au vrai modernisme. Ensuite, dans la seconde partie de l’ouvrage, une série d’études de cas, où chaque auteur est présenté dans son contexte et toujours en rapport avec ses contemporains, engagés dans une controverse, voire une polémique. Ici le point de départ est l’idée qu’« on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre » (p. 53). Si la lecture des deux parties est toujours passionnante et fort stimulante, on a parfois l’impression que les monographies de la seconde partie ne collent pas toujours à la problématique annoncée ; mais c’est aussi qu’elles la débordent en raison même de leur richesse, parfois au détriment du fil conducteur de la démonstration : l’antimodernisme en tant que marque de la réflexion des « vrais » modernes sur leur période.
Une définition aussi large de l’antimoderne permet de considérer presque chaque écrivain sous cette étiquette, et ainsi de vider la catégorie de sa substance. Compagnon ne le nie pas. Plus qu’une réalité donnée, il s’agit là d’un outil d’analyse. En continuité avec Les cinq paradoxes de la modernité, Compagnon mène une réflexion soutenue, solidement documentée et très précise sur un phénomène historiquement circonscrit, puisqu’il n’appartient qu’à l’époque contemporaine, que les Anglo-saxons appellent moderne, entre pré-moderne et post-moderne. L’événement fondateur en est la Révolution française. Toute la pensée anti-moderne en découle directement, car l’élément contre-révolutionnaire en est essentiel. Il faut en convenir : les plus grands écrivains français des deux siècles passés, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, étaient « sinon de droite, du moins résistant(s) à la gauche » (p. 11), constate Compagnon. Car, à la suite d’Albert Thibaudet, il remarque que plus la gauche s’empare du pouvoir politique, plus la droite se réfugie dans la littérature.
L’antimoderne serait donc de droite, rien que par le fait que la légitimité politique est à gauche et que sa « véritable attitude critique » le place dans une marginalité politique. Ici Compagnon semble hésiter, car, dans sa conclusion, il situe l’antimoderne dans un « ni droite ni gauche », non pas dans le sens de Sternhell, mais dans le sens de « la neutralisation sollicitée par Barthes ». Roland Barthes, penseur de gauche pour la plus longue partie de sa vie, rejoint les antimodernes en raison de son évolution surprenante dans les deux dernières années de sa vie, qui permet à Compagnon une lecture à rebours d’un Barthes plus ambivalent vis-à-vis de l’avant-garde littéraire, plus résistant au modernisme, déclarant, en 1971, que son vœu était de se situer « à l’arrière-garde de l’avant-garde », encore une formule limpide de l’antimodernisme, consistant à aimer encore ce qu’on sait déjà mort. Barthes renoue ainsi avec la tradition antimoderne que Compagnon avait crue morte avec « les horreurs du milieu du xxe siècle », car le jeu antimoderne s’avérait périlleux face aux dérives de Vichy et de la collaboration, incarnées par les trajectoires de Drieu La Rochelle et de Paul Morand, antimodernes tous les deux.
L’ouvrage de Compagnon participe d’une certaine tendance actuelle à réhabiliter une pensée de droite ou, du moins, résistante aux idées de la gauche, comme plusieurs enquêtes sur les « nouveaux réactionnaires » l’ont récemment montré. Soixante et un ans après la libération d’Auschwitz, l’héritage que la gauche a légué de la catastrophe antimoderne de 1939-1945 s’effrite. Compagnon n’hésite pas, en dernier recours, à valoriser les antimodernes comme « réactionnaires de charme », et à revendiquer la liberté que porte en elle la critique antimoderne. Si l’on peut regretter dans cette « histoire des idées » l’absence d’une analyse des conditions matérielles et sociales qui nuancerait peut-être la notion de liberté, on reconnaît dans cet essai la puissance démonstrative d’une analyse fine et clairement argumentée d’un phénomène culturel de longue durée, qui fournit de nombreuses pistes pour aborder les grandes questions à la croisée du politique et du littéraire.
 

 
[1]. Yaël Dagan est l'auteur d'un bel essai sur la première période de la NRF (La NRF entre Guerre et Paix, 1914-1925, Tallandier, 2008). Il y met bien en lumière les échanges passionnés qui opposèrent, au début du siècle dernier, l'équipe de la Revue Critique et celle d'André Gide sur les questions du  « classicisme moderne » et du « nationalisme littéraire ». Questions qui étaient alors au coeur du débat moderne/antimoderne, et dont Antoine Compagnon fait, malheureusement, peu état dans son livre.
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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 14:57
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Eté 2016
Ce que veut
l'Allemagne
 
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- Méfions nous de l'Allemagne, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- Sécurité : la responsabilité des démocrates, par Hubert de Marans. [lire]
- Brexit, la fin du commencement, par Vincent Lebreton. [lire]
- Ce que veut l'Allemagne, textes présentés par Claude Arès. [lire]
- Vico et la sagesse des nations, par Vincent Maire. [lire]
- Des néo-classiques aux antimodernes, par Rémi Clouard [lire]
- Le souper d'Auteuil, une nouvelle de Leo Larguier. [lire]
- Le jardin français, poèmes de P.-J. Toulet, L. Deubel, A. Dumas. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Sarkozy, l'agité. - Nuit dégonflée. - La République en burkini. - Les catholiques et l'islam.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Podemos, un coup trop loin. - Trump. - L'empire du Japon. - Bosphore et mer noire.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Faut-il nationaliser SFR ? - Fractures territoriales. - Fonction publique. - Reconversions industrielles.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Lafon. - De Saint Victor. - Pagnier. - Debray. - Larbaud. - Blondin.

- Idées et histoire, par Pierre Gilbert et Vincent Maire.
Nietzschéens. - Delsol. - Gorz. - Kissinger. - Jansénisme. - Romans grecs et latins. - Valéry.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe et Louis du Fresnois.
Lurçat. - Beckett. - Ionesco.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Happy Brexit. - Régions. - Védrine. - Malaise français. - Traité de versailles. - Lampedusa.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
La société automatique. (Bernard Stiegler). - Un éloge du polythéisme. (Nicolas Bettini). - La force de gouverner. (Nicolas Rousselier). - Au temps de la nouvelle vague. (Philippe d'Hugues). - L'empire colonial français. (Dimitri Casali). - Calonne, la dernière chance de la monarchie. (Emmanuel de Valicourt). - La pensée antiromantique en France. (Hugo Friedrich). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

Accès à la revue

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 23:23
Toulet
 
 
nocturne
 
 
 
O mer, toi que je sens frémir
A travers la nuit creuse,
Comme le sein d'une amoureuse
Qui ne peut pas dormir;

Le vent lourd frappe la falaise...
Quoi ! si le chant moqueur
D'une sirène est dans mon cœur -
O cœur, divin malaise.

Quoi, plus de larmes, ni d'avoir
Personne qui vous plaigne...
Tout bas, comme d'un flanc qui saigne,
Il s'est mis à pleuvoir.
 
 
 
paul-jean toulet (1867-1920). Les contrerimes (1922).
 
 
le coucou
 
 
 
Le coucou chante au bois qui dort,
L'aurore est rouge encore,
Et le vieux paon qu'Iris décore
Jette au loin son cri d'or.

Les colombes de ma cousine
Pleurent comme une enfant,
Le dindon roue en s'esclaffant :
Il court à la cuisine.
 
 
 
paul-jean toulet (1867-1920). Les contrerimes (1922).
 
 
le sonneur
 
 
 
Le sonneur se suspend, s'élance,
Perd pied contre le mur
Et monte : on dirait un fruit mûr
Que la branche balance.

Une fille passe.
Elle rit de tout son frais visage :
L'hiver de ce noir paysage
A-t-il soudain fleuri?

Je vois briller encor sa face,
Quand elle prend le coin.
L'Angélus et sa jupe, au loin,
L'un et l'autre, s'efface.
 
 
 
paul-jean toulet (1867-1920). Les contrerimes (1922).
 
 
 
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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 09:46
Vico, les nations
et l'universel
 

 

IDEES
Vie et mort
des nations.
Lecture de la Science nouvelle de G. Vico.
Alain Pons.
Gallimard.
Septembre 2015.
372 pages.
 

 
Alain Pons, né en 1929, est philosophe et historien des idées politiques. Spécialiste du XVIIIe siècle, membre correspondant de l’Institut à l’Académie des sciences morales et politiques. il est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de l’œuvre de Giambattista Vico – et d’une manière générale de la pensée humaniste italienne. Il est l’auteur d’une traduction de la Science Nouvelle de Vico (Fayard, 2001) qui fait référence.
 
Présentation de l'éditeur.
La place de Giambattista Vico (1668-1744) dans le siècle des Lumières, comme dans l'histoire des idées, est difficile à déterminer. Tenu à l'écart des courants dominants de son époque, il n'a été lu et étudié que bien après sa mort. Sa pensée n'a cessé depuis de faire l'objet d'interprétations diverses et contradictoires : certains la jugent tournée vers le passé, nourrie de l'humanisme grec et latin revivifié par le christianisme ; d'autres y voient la préfiguration des grandes visions modernes de l'histoire. Son oeuvre, écrit Alain Pons, dépasse l'opposition entre Anciens et Modernes ; elle a l'ambition de fonder une science nouvelle, non pas du monde naturel mais du monde des hommes, sous la forme d'une étude des nations. Pour ce faire, le philosophe napolitain unit intimement deux savoirs distincts : une philosophie de l'esprit humain qu'il ne veut pas réduire à la pure raison, et une philologie qui explore le savoir historique accumulé depuis la plus lointaine antiquité. Cette lecture met en lumière la façon dont, selon Vico, naissent, vivent et peuvent mourir les nations, et comment se construisent chez elles les "choses humaines" - religions, langages, coutumes, lois, institutions politiques. Elle donne son relief à l'intuition fondamentale qui fait l'originalité du philosophe : c'est dans le temps de l'histoire et dans la vie des nations que l'homme accomplit son humanité. La Science nouvelle (1744) ouvre certaines voies dans lesquelles vont s'engager la philosophie moderne et les sciences humaines. Elle aide à comprendre les interrogations, les espoirs et les craintes que le destin des nations fait toujours naître.
 
Conclusion d'Alain Pons.
Vico en son temps et dans le nôtre. Les historiens des idées ont du mal à donner à Vico et à son œuvre un statut et une place bien déterminés. D’un côté, on a tendance à voir en lui un humaniste un peu attardé, effrayé par l’esprit « moderne » qui commence à s’imposer non seulement dans les sciences de la nature mais aussi dans les idées philosophiques, morales, politiques et religieuses qui vont s’épanouir dans le siècle dit « des Lumières ». De l’autre, il est impossible de ne pas reconnaître qu’il aborde dans ses écrits la plupart des grands thèmes autour desquels vont se développer ces mêmes idées. Or il faut bien admettre que ses œuvres, dans son temps et plus tard, dans son pays et ailleurs, n’ont eu qu’une diffusion restreinte et une influence difficilement mesurable. Il n’est pas dans nos intentions d’évoquer ici la « fortune de Vico » et en particulier sa « découverte » en France grâce à Michelet. Mais, pour nous en tenir à l’Italie et à l’Europe du XVIIIe siècle, il est certains que ses écrits ont été très peu lus. D’où la vanité des efforts de ces historiens qui, frappés par les ressemblances qu’ils constatent entre bon nombre des idées contenues dans la Science nouvelle et celles des grands auteurs des Lumières, essaient de savoir comment ces derniers auraient pu avoir connaissance de la pensée de l’obscur Napolitain. En admettant même qu’ils aient entendu parler de lui, l’ont-ils lu ? Et s’ils l’ont lu, pourquoi aucune d’entre eux ne l’a-t-il jamais cité ?
Puisqu’il ne saurait être question d’« influence » directe des idées de Vico sur celles de son siècle, on est réduit à parler de « rencontre ». C’est ainsi qu’il est devenu un « précurseur » universel, de sorte que l’intérêt qu’on lui porte a un caractère essentiellement « rétrospectif ». Quant à l’histoire des sciences humaines au siècle des Lumières, tous ceux qui l’étudient sont amenés à reconnaître que les thèmes principaux selon lesquels elle s’organise en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, sont déjà présents chez Vico : la théorie des langues, qui occupe une place si importante dans la pensée du XVIIIe siècle, la genèse des institutions politiques et juridiques, l’évolution du droit naturel moderne, l’interprétation des mythes, les débuts de la société et la place des sauvages dans le devenir de l’humanité, enfin, de manière générale, la conception de l’histoire comme histoire de la civilisation. Mais le fait de reconnaître que sur bien des sujets il anticipait sur ce qui allait être longuement exposé par d’autres risques de fragmenter et de disperser l’attention portée sur l’œuvre et d’en méconnaître l’unité profonde.
Cette unité, nous avons essayé de la faire apparaître dans notre lecture, en montrant qu’il fallait la trouver dans la tentative héroïque d’empêcher, au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle, qu’une fracture définitive ne se produisît entre une tradition de pensée « humaniste », héritée de l’Antiquité grecque et romaine et accueillie par le christianisme, et d’autre part les horizons nouveaux ouverts par la pensée moderne qui, séduite à juste titre par les nouvelles sciences de la nature, risquait de déshumaniser la société des hommes. Que cette fracture soit évitable, Vico a voulu en donner la preuve en fondant une science « nouvelle », c’est-à-dire « moderne », appliquée à un objet précis, à savoir ces unités sociales, politiques et historiques que sont les nations, dont l’existence, à travers les siècles, atteste que c’est en elles que l’on trouve la vérité de la vie des hommes réunis en société
« L’homme n’étant proprement qu’esprit, corps et parole », la possibilité de fonder une telle science repose, nous le savons, sur la mise en accord, sur la constantia, la cohérence des deux grandes manières dont la réflexion de l’home sur lui-même a été menée : la philosophie, qui réfléchit sur l’homme et son esprit, et la philosophie, qui étudie les actions diverses des hommes dans le temps de l’histoire. Ces deux approches de l’humanité de l’homme, jusque-là séparées et souvent opposées, Vico a montré qu’elles étaient non seulement compatibles mais même inséparables, si l’on voulait comprendre comment c’était dans le temps lui-même que l’homme réalisait ce qui était inscrit dans sa nature.
Et c’est là qu’apparaissent la nouveauté et la force de son projet. Nous avons énuméré tous les aspects de ce que l’on peut appeler les futures sciences sociales nées au XVIIIe siècle, et nous avons vu qu’ils se dispersent en d’innombrables recherches touchant les différents aspects de la vie en société. L’intérêt de la tentative de Vico vient de ce qu’il rassemble tous ces aspects dans une étude qui fait apparaître synchroniquement et diachroniquement leur unité organique, et cela pour parvenir à la constitution d’une science effectivement nouvelle des nations. Pour lui, la nation, depuis qu’elle existe, concentre en elle tout ce qui caractérise l’homme dans ce qu’il a de propre en tant qu’individu et en tant qu’être social. Analyser sa « nature commune », c’est mettre au jour les différentes manières dont les hommes, dans le temps de l’histoire, ont construit leur humanité. Toutes les disciplines philosophiques et philologiques sont ainsi convoquées en même temps pour rendre compte de ce mouvement qui a arraché les hommes à l’animalité. L’apparition des dieux, par exemple, est incompréhensible si l’on ne voit pas en elle le résultat d’un acte « poétique » que seule l’étude des rapports de la pensée et du langage permet de comprendre.
Tout se tient chez Vico. La lecture qu’il donne des poèmes homériques ne vise pas à ajouter un chapitre à l’histoire de la littérature grecque, mais fait connaître un état de civilisation sur le plan moral et politique aussi bien qu’esthétique à un moment donné de l’histoire des peuples. De manière plus générale encore, les différents régimes politiques sont liés à la nature des hommes qui sont régis par eux, et leur suite répond à l’évolution de cette même nature humaine. Il y a dans leur succession une logique qui n’est pas rationnelle, mais qui dépend plus profondément de la nature de l’homme, avec ses potentialités et ses faiblesses, qui a besoin du temps pour exprimer et développer ce qui est contenu en elle.
Pour édifier sa science de la nation, Vico a fait appel à tout ce que pouvait lui fournir la culture ancienne, telle qu’elle avait été transmise, sans totale interruption au Moyen Age, revivifiée qu’elle était par le christianisme, jusqu’à la Renaissance ; et d’autre part la culture moderne, dont il constatait avec un mélange d’admiration et de fierté, mais aussi d’inquiétude profonde, les triomphes et les dangers qu’elle risquait d’entraîner pour la culture des esprits et celle des âmes, c’est-à-dire pour ce qui constitue la civilisation. A cet égard, on ne peut qu’être impressionné par l’amplitude de sa vision et la profondeur de sa réflexion qui dépasse de loin celle de ses contemporains et de ses suivants immédiats. Il a compris qu’avec Machiavel, avec Hobbes, avec les théoriciens du droit naturel moderne, avec Bayle, avec Locke, c’est toute la conception traditionnelle de la société et de la politique appuyée sur la religion qui était mise en question. Les meilleurs esprits de l’Europe des Lumières s’en apercevront après lui, et en tireront des conséquences diverses, sans lever les inquiétudes qui ont tourmenté les nations jusqu’à nos jours. Alors qu’il insiste sur la nature « commune » des nations, on verra Herder mettre en avant le caractère individuel de la nation, chaque nation ayant sa personnalité, son sol, son histoire, sa langue, son art, selon une conception que l’on a pu dire typiquement allemande et romantique. Au contraire, en France, Sieyès et les révolutionnaires identifieront la nation à l’Etat et en feront le résultat de l’adhésion libre d’individus citoyens dans le cadre d’une organisation politique donnée, en l’occurrence une république démocratique. Telles sont quelques-unes des questions que la lecture de la Science nouvelle ne cesse de poser.
 
Recension de Laurent Theis. - Le Point - 26 janvier 2016.
Qu'est-ce qu'une nation ? À cette question, on connaît la réponse magistrale qu'apporta Renan en 1887. On sait moins qu'un siècle et demi plus tôt, un professeur de rhétorique à l'université de Naples s'en était emparé dans un livre inclassable, Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations, dont la version définitive parut en 1744. L'ambition de Giambattista Vico était de faire pour la connaissance de l'homme ce que Newton venait de réaliser pour celle de la nature. Distinguant, dans l'histoire du monde, la succession de l'âge des dieux, des héros et des hommes, il voit dans la naissance des nations le cadre dans lequel l'homme atteint le plus haut degré de son humanité. Réfutant Descartes, ce qui explique son succès tardif en France, Vico construit son œuvre sur la rencontre de la philosophie et de la philologie, du temps et du langage. L'impeccable démonstration d'Alain Pons jette une lumière nouvelle sur une entreprise intellectuelle à laquelle l'actualité confère une pertinence aiguë.
 
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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 17:32
Derème
 
 
euterpe
 
 
 
Douce musique sous les branches
Que chauffe un bel après-midi;
La semaine des trois dimanches
N'en est encore qu'au mardi.
Où sont nos vieux soucis ? Où sont nos vieilles peines
Et les tristes espoirs où s'égaraient nos jours ?
Où sont ces époques lointaines
Où nos coeurs soupiraient à tous les carrefours ?
Un air suave et bleu caresse les fontaines,
Balance doucement les grappes des troènes
Et murmure au feuillage où rêvent nos amours.
 
 
 
tristan derème (1889-1941). Le Ballet des muses (1929).
 
 
chanson
 
 
 
- Marchande des quatre saisons,
Ne voulez-vous pas m'en vendre une :
Un printemps heureux sous la lune
Qui rirais au toit des maisons ?

- Je n'ai plus de printemps, dit-elle;
Du printemps comme de l'été
Mes clients ont tout emporté,
Et vainement je les rappelle.

- Pour charmer un coeur trop amer,
Donnez-moi quelque bel automne
Où je chante jusqu'à l'hiver
Ma jeunesse qui m'abandonne.
 
 
 
tristan derème (1889-1941). La Verdure dorée (1922).
 
 
sonnet
 
 
 
A J. Aurélien Coulan.
 
Ni les roses, ni l'air morose que tu siffles
Sous les ifs en gardant ces chèvres et ces buffles
Au crépuscule, vieux berger, joueur de flûte,
Sous la lune que frôle un ibis insolite,

Ni le soir calme, ni ces palmes immobiles,
Ni les astres montant comme de lentes bulles,
Rien ne me distraira de la source où se mire
Son blanc visage au vert de la fraîche ramure.

Et dussé-je mener par les aubes allègres
Le troupeau jaune et noir des tigres et des zèbres
Ou cueillir sur les monts la branche souveraine,

Que j'entendrais sa voix douce sur les fanfares
Et que son souvenir embaumerait mon rêve
Comme une rose à mes couronnes triomphales.
 
 
 
tristan derème (1889-1941). La Verdure dorée (1922).
 
 
 
 
 
tristan derème (1889-1941). Une des principales figures du groupe des poètes fantaisistes avec Francis Carco, Paul-Jean Toulet, Jean-Marc Bernard, Jean Pellerin et Léon Vérane. De son oeuvre prolixe et déroutante se détachent La Verdure dorée (1922), Le Zodiaque ou les étoiles sur Paris (1927), Poèmes des Colombes (1929), Le Poème des Griffons (1938).
 
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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 09:54

Royaumes
intérieurs

 
 
 

 

LETTRES
Géographies
de la mémoire.
Philippe Le Guillou.
Gallimard.
Février 2016.
265 pages.

 

 

 
Philippe Le Guillou, né en 1959, est romancier et essayiste. Après avoir enseigné les lettres à Brest puis à Rennes, il a rejoint en 2002 l'inspection générale de l'éducation nationale. Il a récemment publié : Le Bateau Brume. (Gallimard, 2010), L'Intimité de la rivière. (Gallimard, 2011), Le Pont des anges. (Gallimard, 2012), A Argol, il n'y a pas de chateau. (P.G. de Roux, 2014), Les Années insulaires. (Gallimard, 2014), Le Pape des surprises. (Gallimard, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
On peut se raconter en prenant appui sur les grandes étapes d'une vie, l'enfance, l'adolescence, les années de formation, la maturité, l'âge qui vient... Le parti pris par Philippe Le Guillou dans Géographies de la mémoire est différent : on retrouve certes ces phases capitales d'une existence dont le cheminement affectif et intellectuel se place sous le signe des mots et des livres, mais c'est un parcours à travers les territoires et les lieux d'une vie qui sous-tend ce récit autobiographique. Plutôt que de centrer le regard sur lui, l'auteur l'ouvre aux espaces aimés et inspirateurs, la Bretagne, les bords de Loire, l'Irlande, Rome, Paris. Géographies de la mémoire modifie la perspective autobiographique : il s'agit de se dire à travers les paysages et les villes, dans la pudeur et les intermittences de la mémoire, il s'agit aussi de faire revivre quelques présences essentielles, figures familiales, anonymes capitaux, écrivains admirés, témoins des sutures décisives d'une existence. Passent ainsi les veilleurs ancestraux des confins du Finistère, quelques intercesseurs lus puis rencontrés - Morht, Gracq, Déon, Fernandez, Grainville -, des religieux et des artistes ; défilent surtout les paysages qui, depuis L'Inventaire du vitrail, ne cessent d'inspirer l'écrivain : la rivière du Faou, les grèves de l'Aulne, quelques sanctuaires élus, les berges de la Loire, les quais de la Seine et du Tibre, les tourbières d'Irlande et les proues basaltiques, Paris et son royaume intérieur.Géographies de la mémoire est un livre de souvenirs et de confessions, mais dans lequel la première place revient aux lieux et à ceux qui les habitent.
 
L'article de Bernard Quiriny - L'Opinion du 22 mars 2016.
Le ciel vu de la terre. Les premières pages de Géographies de la mémoire – on a envie d’écrire « la scène d’ouverture », comme pour un film – ressemblent à du poème en prose, tant elles confinent à l’abstraction. L’Homme, les hommes, y sont presque absents ; Philippe Le Guillou y parle d’un paysage, en l’occurrence sa Bretagne natale – la mer, les rivières, les rochers, la lande, les villes, la configuration des lieux, la toponymie. Très vite, on devine ce qui motive cette peinture méditative et scrupuleuse du décor breton : l’attachement affectif de l’auteur à sa terre natale, le mysticisme de l’enracinement, l’idée, assez plausible au fond, selon laquelle les hommes se définissent d’abord par les lieux où ils vivent, « les étendues et les terroirs qu’ils ont parcourus », là où s’est inscrite leur histoire.
Pourquoi, par exemple, associe-t-on toujours les grands écrivains à des lieux-fétiches, Pierre Reverdy à l’abbaye de Solesmes, Julien Gracq aux méandres de la Loire, Michel Déon à la verdure irlandaise ? C’est bien que ces lieux font partie d’eux, qu’ils imprègnent leurs livres, qu’ils résument et contiennent toute leur œuvre. Je ne cite pas ces trois auteurs au hasard : Philippe Le Guillou a beaucoup lu le premier et bien connu les deux autres, et il leur consacre ici des pages magnifiques. Plus qu’une autobiographie, Géographies de la mémoire est un essai littéraire, un livre de souvenirs, une galerie de portraits ; un objet à tiroirs multiples, en somme, organisé savamment autour des paysages et des lieux.
Atmosphère littéraire. Le lecteur peut prendre le livre par le bout qu’il veut. Les amateurs d’histoire littéraire apprécieront les passages sur Gracq, Michel Mohrt et Michel Tournier, les coulisses du milieu de l’édition (le Mercure de France, la NRF, la vieille maison Gallimard) et l’atmosphère littéraire des années 1970-1980, quand Le Guillou commence d’écrire sous l’influence de son modèle de l’époque, Patrick Grainville. Les amateurs de paysages s’intéresseront aux réflexions captivantes sur le génie des lieux, aux chapitres lyriques sur la Bretagne (Argol, Morlaix, Rennes) ou sur le vieux Paris, avant l’arrivée du béton et la destruction du centre historique sous Pompidou, sujet fétiche de l’auteur qui l’a traité dans ses Années insulaires.
Mais le mieux, évidemment, est de ne pas séparer les pièces du puzzle. On découvre alors au fil des pages une autre clef de lecture, une dimension souterraine, plus discrète et plus intime : Géographies de la mémoire est un itinéraire spirituel, le récit d’une aventure intérieure. Le Guillou y raconte comment il a oscillé au cours de sa vie entre l’indifférence religieuse, les religions personnelles (le christianisme de sa jeunesse, « celtique, primitif, lié aux éléments, rugueux, entier ») et le retour au giron du catholicisme romain. Sous ses airs de célébrer la nature et d’exalter le monde visible, ce livre parle en fait de l’invisible et de l’au-delà. Comme s’il fallait écrire un roman de la Terre, pour parler convenablement du Ciel.
 
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 21:29
Gaubert
 
 
offrande à l'automne
 
 
 
Femme au front couronné de lierre et de grenades,
Je te salue, Automne, amante des exils !
Saison du souvenir, de l'oubli, des malades,
Des retours hasardeux et des coeurs en péril !

Comme le coeur mouvant de Chérubin, tu changes
Chaque jour tes décors moroses ou joyeux,
Et tu sembles mêler une langueur étrange
Aux horizons du soir comme au miroir des yeux.

Tu troubles à la fois l'Océan et les âmes.
Déjà d'un doigt léger tu jonches les jardins
De pétales meurtris et, dans le coeur des femmes,
Tu ravives les feux des amoureux chagrins.

Tu réveilles ici la rumeur des vendanges,
L'odeur des raisins bleus et des sureaux pesants,
Et tu te plais, le soir, parmi le foin des granges,
Aux rires de l'amour, maître d'un jeune sang.

Tu guides le départ des tendres hirondelles,
Automne qui te plais aux larmes des adieux,
Et tu sais ajouter une beauté nouvelle
Aux objets bien-aimés, quand nous sommes loin d'eux.

Je t'ai toujours aimé, soutien des exilées,
Bel automne doré des pays occitans,
Automne rouge et bleu des ciels de Galilée,
Heures douces au coeur des penseurs hésitants !

Et je vous offre à vous, déesses de l'Automne,
Qui vous plaisez aux bras robustes des chasseurs,
L'amour inavoué qui fleurit et rayonne,
Dans mon sein rajeuni par la force des pleurs.
 
 
 
ernest gaubert (1880-1945). Les Roses latines (1908).
 
 
terre d'oc
 
 
 
En ce temps, le Midi, riche et libre, au soleil
Dressait, au long des fleuves bleus, ses cités blanches
Et, comme un flot mouvant hors d'une âme s'épanche,
Ses vins rouges faisaient le couchant plus vermeil !

Le fer de la charrue est frère de l’épée !
Seigneurs et paysans cousinaient dans nos bourgs,
Et tous avaient au cœur, alors, un même amour
Pour cette Terre d'Oc que l'on n'a pas domptée.

Pour qu'une terre soit meilleure, il faut du sang !
Un soir de cour d'amour, nos aïeux écoutèrent,
Dominant l'écho des violes et les chants,
Soudain venu du Nord, un sourd fracas de guerre!...

Et, se profilant sur l'azur sombre des monts,
Le pâtre de Gascogne aperçut à l'aurore,
Sur leurs genets d'Anjou, sur leurs cavales mores,
Les chevaliers du Christ, pareils à des démons !

Comme des loups errants, et comme des voleurs.
Et dès l'abord vainqueurs par des trahisons viles,
Ils pillaient les châteaux, incendiaient les villes,
Et nos soirs étaient pleins de flammes et de pleurs.

Comme s'ouvrent parfois les grenades trop mûres,
Les remparts des cités croulaient devant Montfort,
Et sur les murs détruits et les combattants morts
Les Barbares dressaient les croix de leurs armures !

Les Albigeois debout firent face aux Croisés :
Nous luttâmes en vain, de Béziers à Toulouse,
L'Ame des grands tueurs d'hommes était jalouse
Des cadavres couchés sous les cieux embrasés.

Et Pierre d'Aragon parmi leur tourbe immonde
Opposait sa poitrine aux soudards d'Amalric,
Et comme au Golgotha, sur le funèbre pic
De Montségur brûla le bûcher d'Esclarmonde !

O toi, notre Hypathie et notre Jeanne d'Arc,
Vierge platonicienne et guerrière, ô Prêtresse
Qui captivais un peuple en dénouant tes tresses,
Esclarmonde, tu fus une race et son Art !

Que ton ombre sublime et chastement voilée
Se penche sur la tombe où dorment les faidits,
Pour leur apprendre à tous ce que la Voix a dit,
Qui monte de nos cœurs vers la nuit étoilée !

« O toi qui, bien que mort, voulus être debout,
Ecarte ton linceul et soulève ta pierre,
Entends au vent d'avril une chanson de guerre.
La Revanche, ce soir, nous rassemblera tous.

« Lève l'épée, ami, voici nue et divine
La jeune liberté offrant au vent marin
Ses cheveux dénoués et portant dans sa main
L'avenir glorieux des Provinces latines. »
 
 
 
ernest gaubert (1880-1945). Les Roses latines (1908).
 
 
inscription
 
 
 
A Léopold Dauphin.
 
Comme une eau transparente où le ciel se reflète,
Tour à tour, gris ou bleu, joyeux ou menaçant,
Ainsi palpite au gré des amours différents
               Mon âme de poète.

Et suivant le hasard qui fait pencher vers lui
Le sourire d’Eros ou le rictus du faune,
L’orage ou le soleil, mon poème frissonne
               Vers l’aube ou vers la nuit.

Et mon cœur, où j’unis la lumière des larmes
A la clarté des yeux qu’anime le plaisir,
Dans l’orgueil du dédain, dans l’ardeur du désir,
               Trouve les mêmes charmes.

Et la chaste Artémis, Aphrodite au sein nu,
Précipitent mes pas ou calment mes colères
Afin que ne me soit nulle peine étrangère,
               Nul amour inconnu.

L’alcool donneur d’oubli, l’eau des fontaines pures,
L’ivresse du matin parmi les prés mouillés,
Et les soirs de débauche et de rire peuplés,
               Les savantes luxures.

La fraîche volupté de partir sur la mer,
Dans un couchant vermeil plein d’adieux et de roses,
La douleur d’assister à la métamorphose
               De ce qui nous est cher.

Le pas d’un cavalier qui sonne sur la route.
Le pâtre solitaire et le soldat blessé,
Et disant les espoirs en allés du passé,
               Ces voix que l’on redoute.

Le cortège amoureux, ses flûtes, ses flambeaux,
Le myrte nuptial, l’acanthe funéraire,
La coupe du festin, la couronne éphémère,
               La lampe du Tombeau.

Ces choses, ces parfums, ces extases, ces voix,
Ces symboles changeants, ces douleurs éternelles
Frémirent, tour à tour, dans ma strophe où je mêle
               Demain à l’autrefois,

Afin qu’on dise un jour : « Il a vécu sa vie
« Comme un rêve agréable et comme un cauchemar,
« Et vers l’aube il portait à l’heure du départ
               « L’âme claire, assouvie...

« Il fut sage, il fui fou, il pleurait, il a ri,
« Et maintenant il dort et sa tombe est prochaine,
« Sur ce tertre où se mêle, aux roses d’or d’Athènes,
               « Le sang des roses de Paris. »
 
 
 
ernest gaubert(1880-1945). Les Roses latines (1908).
 
 
 
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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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