Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 21:32
Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz
(1877-1939)
 
Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz est né à Czéréia (Russie impériale), le 28 mai 1877. Il est issu d'une famille de nobles lithuaniens qui possédait de vastes domaines où il passa une enfance de rêve et de solitude. Il arrive à paris à l'âge de douze ans et suit les cours du lycée Janson-de-Sailly puis, à partir de 1896 ceux de l'Ecole des langues orientales. Il effectue ensuite plusieurs voyages dans son pays natal, avant de s'installer définitivement en France en 1906. Il prend part à la Conférence de la paix en 1919, en tant que représentant de la Lithuanie. En 1920, il est nommé chargé d'affaires de la Lithuanie en France, puis, en 1925, il devient ministre résident. Il prend la nationalité française en 1931 et s'installe à Fontainebleau à partir de 1938. Il y meurt brutalement le 2 mars 1939.
La nostalgie de l'enfance, la Lithanie perdue, la solitude et l'appel de la mort sont à la source d'une poésie très personnelle, évoluant de l'alexandrin au vers libre, qui a fasciné Appolinaire et influencé de nombreux poètes du début du siècle dernier. Milosz se convertit au catholicisme en 1927 et son oeuvre évolue peu à peu vers le mysticisme et l'ésotérisme. Sur sa tombe, on peut lire : "Nous entrons dans la seconde innocence, dans la joie, méritée, reconquise, consciente."

Le Poème des Décadences (Girard et Villerelle, 1899); Les Sept Solitudes (Jouve, 1906); Les Eléments (Bibliothèque de l'Occident, 1911); Poèmes (Figuière, 1915); Adramandoni (Menalkas Duncan, 1918); La Confession de Lemuel (La Connaissance, 1922); Dix-sept poèmes (Tunis, Armand Guibert, 1937) .

 
 
 
Tous les morts sont ivres
 
Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine;
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten,

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
— Le nom sonne à mon oreille étrange et doux,
Vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous ?

— Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine,
Des histoires plus charmantes ou moins folles;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
— Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten —
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi…
 
     
 
O.V. de Lubicz-Milosz. (1877-1939), Les Sept Solitudes. (1906)
 
 
Il nous faut
 
Il nous faut un aubergiste bien rond,
Sautillant, au bonnet saluant preste,
Aux boutons de métal doux sur sa veste.
Il nous faut, il nous faut, mon cœur profond.

Une vallée un peu de vieille estampe.
Des Peterborough aux habits de plaids,
Les amours de Newstead au gris des lampes,
Un grand vent qui déclame du Manfred.

Il nous faut l'oubli le plus implacable,
(C'est comme si nous n'avions pas été)
Des noms de jadis gravés dans les tables;
Voilà ce qu'il nous faut, en vérité.

— Comme plus haut : un aubergiste rond
Et des chambres discrètement baignées
De demi-jour de toiles d'araignée.
— Il nous faut, il nous faut, mon cœur profond.
 
     
 
O.V. de Lubicz-Milosz. (1877-1939), Les Sept Solitudes. (1906). 
 
 
Vieille gravure
 
L'ombre sévère et mal imprimée
De la Sierra Morena me cache
Mon mélancolique ami Gamache
En veste de singe et de fumée.

Plus loin je n'aperçois que le tiers
De la jambe gauche de Sancho
Sur ce fond d'Estrémadure amer
Dont mon âme esseulée est l'écho.

Non moins indécise est cette morne
Lune de jamais dont le doux clair
Géométrique fait danser l'air
Poudreux du grenier de Maritorne.

La Roche Pauvre aussi, ce me semble,
Intervient ici mal à propos
Qui dévore la moitié du dos
D'un Cardénio, rêveur sous le tremble.

Et ce ciel est trop bas pour la lance
De ce de la Manche exagéré,
Qui fait tendrement rire et pleurer
Les vallons de l'éternel silence.

— Dehors la neige et presque demain,
La Solitude toujours nouvelle.
Allons ! Un ou deux verres de vin
Et puis, et puis soufflons la chandelle.
 
     
 
O.V. de Lubicz-Milosz. (1877-1939), Les Sept Solitudes. (1906).
   
 

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Publié dans : Le jardin français
Vendredi 13 janvier 2012 5 13 /01 /Jan /2012 01:02
La fin des dindons ?
 
Rien ne sera donc épargné à M. Guéant et aux dindons de la Place Beauvau ! Après les écoutes téléphoniques de la saga Bettencourt, après les "fadettes" de M. Squarcini, après l'affaire Hortefeux, voilà que remonte à la surface une nouvelle histoire de barbouzes qui en dit long sur les moeurs de la Sarkozie policière. Selon des sources concordantes, l'Inspection générale des services (IGS) est soupçonnée d'avoir truqué une enquête administrative afin de nuire à plusieurs haut-fonctionnaires de police proches du PS. L'affaire aurait débuté en janvier 2007, alors que l'actuel chef de l'Etat était encore ministre de l'intérieur. Elle se serait terminée, fin 2007, par la suspension des agents incriminés dont un des directeurs de la préfecture de police de Paris. La Justice vient de mettre ces fonctionnaires hors de cause et elle a trouvé dans cette histoire suffisamment de faits troublants pour ouvrir six informations judiciaires à l'encontre de l'IGS. Voilà qui nous promet un beau déballage !
Les premiers détails publiés par la presse sont accablants. Voilà qui n'est pas de nature à améliorer l'image des hommes et des services qui opèrent dans la proximité du pouvoir : mensonges, manipulations, procès-verbaux truqués, intimidations, méthodes de cow-boys, ou de voyous, comme on voudra... Il convient bien évidemment d'attendre les suites que les tribunaux donneront à tout celà mais si les faits sont avérés, nous sommes une nouvelle fois en présence d'une de ces histoires de pieds nickelés qui fait rire la moitié de l'Europe à nos dépens. Les Français, eux, ne rient plus car ces coups tordus à répétitions sont indignes du pays, de sa police et de sa justice. Ce sont en revanche les marques de fabrique d'un pouvoir qui n'a que trop souvent mélangé les affaires de l'Etat et les pantalonnades. Tout celà a assez duré et il faut que ce pouvoir parte. Au plus vite. C'est maintenant une question de salubrité publique car il y va de la réputation de l'Etat, de ceux qui le servent, tout particulièrement dans les domaines où la sécurité des Français est en cause.
Il y a urgence car la police va mal. Nous avons dénoncé ici même, il y a quelques mois, l'ambiance malsaine qui y règne : un état-major politisé à l'extrême, des unités de police judiciaire insuffisamment conrôlées et qui connaissent pour certaines des faits de corruption, une base inquiète, peu valorisée, peu motivée [1]. Certains de nos lecteurs avaient trouvé que nous exagérions. Les affaires de corruption de Lyon, de Grenoble, de Marseille et du Carlton de Lille leur ont, depuis, ouvert les yeux. Les "fadettes" de MM. Squarcini et Péchenard, les déboires que rencontrent aujourd'hui le préfet de police de Paris et le patron de l'IGS confirment ce que nous disions de l'attitude des état-majors proches du ministre.
Quand au moral exécrable du personnel, il ne fait aucun doute et les syndicats en expliquent aisément les causes : le pouvoir a menti aux policiers, comme il a menti à l'ensemble des fonctionnaires. Les effectifs supplémentaires annoncés en 2007 n'ont jamais eu l'ombre d'une réalité et la RGPP a fait sa mauvaise besogne dans la police comme ailleurs.  Bilan : plus de 10.000 postes supprimés depuis 2007. On comprend dans ces conditions que les résultats ne soient pas au rendez-vous et que l'opinion porte un jugement sévère sur l'action des forces de l'ordre : selon une enquête de l'Observatoire de la délinquance parue en décembre dernier [2], moins d'un Français sur deux juge la police efficace et la même proportion considère que sa présence sur le terrain est à peu près inexistante. Constat terrible, après dix ans de sarkozysme policier !
Les Français sont en droit d'attendre des changements rapides dans ce domaine. Il faut, bien sûr, que M. Guéant s'en aille car il est largement à l'origine, hier comme directeur de cabinet à Beauvau puis à l'Elysée, aujourd'hui comme ministre, de cette situation désastreuse. Il faudra aussi, dès l'alternance faite - car elle se fera - limoger les mauvais serviteurs. Ceux qui ont gaspillé leur temps et leur énergie dans les coups tordus et les cabinets noirs, alors que la sécurité du pays aurait du être leur seul et unique souci. Qu'ils s'en aillent, les amis, les comparses, les compères, les complices, les acolytes et tous ceux qui ont démultiplié leur action néfaste dans les services. Il faut une épuration, une sévère épuration de la haute police si l'on veut que l'institution policière soit à nouveau digne de ses traditions.
Il faudra faire plus. Jamais sous la Ve République, le corps préfectoral n'aura eu autant de pouvoirs, autant de leviers entre les mains que sous M. Sarkozy. Une véritable ligne de commandement s'est mise en place de la dernière des préfectures jusqu'à Matignon, jusqu'à l'Elysée, auprès de chaque ministre, moyen, petit ou grand. Pour contrôler les affaires, surveiller l'administration et veiller à ce que l'idéologie du pouvoir se diffuse partout. On sait que le Général de Gaulle se méfiait des préfets et qu'il les avait cantonnés, pour l'essentiel, dans les besognes de représentation et de maintien de l'ordre public. Ce corps est devenu trop puissant au sein de l'Etat. Trop proche du pouvoir, trop politique, il est largement à l'origine de la politisation de la police et des dérives que l'on constate aujourd'hui. Il faudra songer à le dissoudre et l'alternance qui se présente sera, là encore, le bon moment pour agir. Comme partout ailleurs en Europe, la police française doit être affaire de bons professionnels, de bons spécialistes. L'ère des proconsuls, celui du jacobinisme policier, a fait son temps. Il faut résolument tourner cette page.
Il doit en être de même du rattachement pour emploi de la gendarmerie nationale au ministère de l'Intérieur. C'est l'exemple même de la mauvaise réforme, réalisée pour de pures raisons   d'économie budgétaire et qui ne peut conduire qu'au nivellement par le bas des missions de la police nationale et de la gendarmerie. Tout conduit pourtant à reconnaître qu'il existe plusieurs métiers distincts derrière le mot-valise de "sécurité" et que les missions de défense opérationnelle du territoire, de protection civile, de sécurité intérieur, de contre espionnage relèvent davantage d'une logique militaire que policière. Il y a là un vaste champ de réflexion à engager pour aboutir à une vraie réforme de la gendarmerie, dont la présence au sein du ministère de la Défense doit être réaffirmée.
Ces mesures sont indispensables. Elles sont aussi urgentes. Les questions de sécurité sont aujourd'hui parmi les premières priorités des Français. Voilà un sujet que les adversaires du chef de l'Etat auraient tort de négliger, alors que le bilan de M. Sarkozy y apparait chaque jour plus  mince.
Hubert de Marans.
 

[1]. Hubert de Marans, "Dindons, volaille et gros chapons", La Revue Critique du 14 octobre 2011. 
[2]. Enquête réalisée par l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) en décembre 2011 et publiée dans son bulletin statistique Grand Angle n°28. 

Publié dans : Politique
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