Vendredi 10 février 2012
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Un coin du voile ...
Mme Lauvergeon n'a pas la réputation de parler à la légère ni de s'aventurer dans des combats perdus d'avance. Dans l'entretien qu'elle
a donné hier au Monde , elle monte à nouveau au créneau, arguments à l'appui, contre ceux qui essaient aujourd'hui de salir sa réputation et qui l'ont évincé en
juin dernier de la présidence d'Areva. Les gazettes gouvernementales avaient parlé de "différents stratégiques" avec le pouvoir et "d'incompatibilité d'humeur" avec Henri Proglio, le président
d'EDF. Les choses sont en réalité infiniment plus simples, elles sont aussi beaucoup plus graves, l'argent et l'affairisme y ont une grande part et l'on retrouve à nouveau derrière ce dossier
toute la fine fleur de la Sarkozie.
Mme Lauvergeon confirme les soupçons que nous avions exprimés ici même . M.
Proglio a pris ses fonctions à la tête d'EDF avec une feuille de route parfaitement définie : mettre la main sur la filière nucléaire, démanteler Areva, en récupérer les meilleurs morceaux et
notamment son activité réacteurs et en faire une source de revenus juteux pour EDF à l'export. On n'a pas pardonné à l'ex-patronne d'Areva de s'être opposé à cette "vision commerciale du
nucléaire" et d'en avoir dénoncé les risques pendant près de deux ans. On ne lui a pas pardonné non plus d'avoir refuser de vendre à certains pays des installations "à bas coût et à basse
sûreté", parce que l'on ne plaisante pas avec la sûreté nucléaire. Cette opposition lui a même valu sa place. La catastrophe de Fukushima s'est pourtant chargée depuis de lui donner raison
!
Mais Mme Lauvergeon a la rancune tenace. Elle ne se contente pas d'expliquer les mobiles de son renvoi, elle donne aussi les noms de la
petite clique qui l'a poussée vers la sortie. A la question "Qui vous en voulait tant ?", elle répond :
J'ai catalysé la foudre divine ! Tous ceux qui s'opposaient à ces opérations commerciales devaient disparaître. Je dois dire que
François Fillon n'a jamais soutenu cette politique. Elle était menée par Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée, relayée par François Roussely ex-patron d'EDF, banquier conseil des
Qataris et d'EDF, et chargé par le chef de l'Etat d'une mission pour restructurer la filière nucléaire, et par Henri Proglio. J'ai dérangé des intérêts de toute nature, des réseaux et des
intermédiaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence il y a quelques années.
La foudre divine ? Roussely ? Les Qataris ? Guéant ? Des intérêts de toute nature ? Des réseaux et des intermédiaires insoupçonnables ?
C'est ou trop dire ou pas assez. Mme Lauvergeon ira-t-elle plus loin dans les prochaines semaines ? Se contentera-t-elle de menacer ? Il y a là en tous cas un faisceau de présomptions qui peuvent
intéresser la justice et la presse, à supposer que l'une et l'autre soient libres d'agir. Mme Lauvergeon déclare "apprécier" François Hollande. Attend-t-elle une éventuelle alternance pour en
dire plus ?
Une chose est certaine : l'affaire Proglio continue et elle risque de peser lourd dans le bilan du règne actuel.
Henri Valois.
. Anne Lauvergeon, "J'ai dérangé des intérêts et des réseaux." Le
Monde du 10 février 2012.
. Voir nos précédents articles sur l'Affaire Proglio, La Revue
Critique des 24 octobre 2009, 14 novembre 2009, 27 novembre 2009, 10 décembre 2009, 28 janvier 2010, 29 juillet 2010.
Jeudi 9 février 2012
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00:54
Ils n'ont pas eu l'Hôtel de la Marine !
La République, c'est le gouvernement des imbéciles...
Léon Daudet.
Voilà une histoire qui a failli tourner au scandale d'Etat et qui se termine bien. Le cas est suffisamment rare sous le régime actuel
pour qu'on le souligne et pour qu'on s'en réjouisse: l'Hôtel de la Marine, ce chef d'oeuvre de l'architecture du XVIIIe siècle, ce haut lieu chargé d'histoire, restera finalement dans le giron de
l'Etat. Mieux encore, c'est désormais le musée du Louvre qui veillera sur son avenir.
Ainsi en a décidé le gouvernement, après des mois d'incertitude où l'on a vu les intérêts les plus vils et les plus bas, tout ce que la
République comporte de ministres affairistes, de trafiquants d'art, de financiers véreux, d'énarques douteux tourner autour de la merveille de Gabriel comme autant de guêpes autour d'un pot de
miel. Il aura fallu des mois de combat aux amis de l'art et du patrimoine français pour empêcher cette sottise. Car c'est d'abord à l'Association des amis de l'Hôtel de la Marine et à son
président, l'intrépide vicomte de Rohan, que l'on doit cette belle victoire. C'est l'Association qui fut à l'origine d'une pétition qui recueillit en quelques mois plusieurs dizaines de milliers
de signatures, c'est elle qui mobilisa les savants, les académiciens, les artistes, les hommes de lettres, des dizaines de personnalités françaises et étrangères contre une décision de
privatisation inique, c'est elle qui informa les médias, qui alerta l'opinion publique contre le mauvais coup qu'on préparait dans son dos.
Car la France a bien failli perdre l'Hôtel de la Marine . Un petit groupe de prédateurs lorgnait
depuis longtemps sur le site. Il a senti venir son heure lorsque l'Etat décida de déménager l'état-major de la marine vers le futur "pentagone" de Balard. Que faire du site historique de la rue
Royale, se lamentait-on alors au ministère de la Défense, et comment couvrir les frais d'un tel ensemble lorsqu'on n'a plus les moyens de faire face aux besoins courants des armées ? On imagine
que nos prédateurs furent rapidement et bien reçus. Grâce à un réseau d'amis proches du pouvoir, ils n'eurent pas beaucoup de mal à convaincre un Etat désargenté et peu imaginatif que leur projet
était le bon : hôtels, restaurants, galeries commerciales, appartements de luxe et argent à gogo,.... Le processus de privatisation, mené dans la plus grande discrétion, aurait sans doute suivi
son cours si le pivot de l'affaire, le ministre de la Défense de l'époque, Hervé Morin, n'avait été débarqué du gouvernement.
On connait la suite : son successeur, Alain Juppé, averti des aspects douteux du dossier, plaida pour qu'on y mette un terme. La presse
et l'opinion commençaient d'ailleurs à s'agiter. Le gouvernement dut faire machine arrière. On désigna rapidement une commission, présidée par M. Giscard d'Estaing, qui conclut que l'Hôtel devait
rester propriété de l'Etat et qu'il fallait adosser son activité sur celle du musée du Louvre, tout proche et qui a des besoins d'espaces. Le bon sens l'emportait. Il aurait pu prévaloir dès le
départ si l'argent n'avait pas, sous le régime sarkozien, une odeur aussi tenace .
Tout revient donc dans l'ordre. Il est même possible qu'en cas d'alternance, le projet ruineux, mal concu et sans doute inutile, du
"pentagone" de Balard soit remis en cause et que le site de la rue Royale conserve quelques temps encore ses fonctions militaires. On s'en réjouira. Après tout, l'art et la marine ont longuement
fait bon ménage et la Royale a rendu suffisamment de services au pays pour qu'elle ait droit, dans Paris, à un monument à sa gloire. Laissons les bons esprits de l'Amirauté et du Musée du Louvre
y réfléchir ensemble et dessiner le meilleur projet. Quant à Louis XV, il peut retrouver le sourire, son Hôtel de la Marine est à nouveau entre des mains sûres.
Sainte Colombe.
. Voir notre article précédent : "Ils n'auront pas l'Hôtel de la Marine !",
La Revue Critique du 25 janvier 2011.