Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 13:15
 
 
à francis carco
 
 
 
Prends ta pipe que vêt, précieuse, la crasse
Des bons tabacs anglais et, fumant, nous irons
Nous asseoir sur le banc où peinent les cirons
Au forage du bois. Sur notre double trace,

Deux filles, dont nos vers ont reflété la grâce,
Viennent. Pour célébrer leurs seins et leurs bras ronds
Il nous faudrait patients, nos mains serrant nos fronts,
Chercher la métaphore — et ce pourchas nous lasse.

Mais le désir nous tient, chaque soir plus brutal,
De caresser à cru leurs cuisses, sur l'étal
De nos cuisses que le banc trop dur exagère...

... Elles s'esquiveront : (« Très chères, vos valets »)...
Et nous demeurerons, à la chanson légère
De ta pipe juteuse au doux tabac anglais.
 
 
 
jean pellerin (1885-1921). Le Bouquet inutile (Gallimard, 1923).
 
 
la grosse dame chante
 
 
 
Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L'on murmure...
Elle racle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un oeil fixant le ciel

— L'autre suit le papier, secours artificiel
— Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ?
Ses rancoeurs d'incomprise et de femme trop mure ?
Qu'importe I C'est très beau, très long, substantiel.

La note de la fin monte, s'assied, s'impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
« Après, le concerto ?... — Mais oui, deux clavecins. »

Des applaudissements à la dame bien sage...
Et l'on n'entendra pas le bruit que font les seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.
 
 
 
jean pellerin (1885-1921). Le Bouquet inutile (Gallimard, 1923).
 
 
la romance du retour
 
 
 
A Roger Allard.
 
Paris, milliers de promesses,
Appels de taxis inviteurs,
Aveux de nocturnes prouesses
Dans les corbeilles des facteurs,
Milliers de maisons, de femmes,
Sarabande d'hommes infâmes,
Tournois de mauvaises raisons !
Le ciné donne Forfaiture.
La marchande, sur sa voiture,
N'a pas plus de quatre saisons.

Foutons ses huit jours au poète !
Moi, j'ai copié des chansons.
La femme du plombier, coquette,
Ne sort pas avec ses chaussons.
Drap blanc, satin cardinalice,
Dans l'ombre du car dîne Alice.
Elle regrette ses péchés
Quand son âme, cendre légère
D'une cigarette étrangère,
Tombe sur les fruits épluchés.

Aux aurores de Macédoine
Où glissait l'auto de Sarrail,
Que l'adjudant cherche un idoine
A la pose d'un nouveau rail.
Reviens au square de Laborde
Émouvoir ton sein qui déborde
Selon mon rêve de Corfou.
En mutilant un chant d'Église
Le rémouleur immobilise
La moitié d'un cycliste fou.

J'ai pleuré par les nuits livides
Et de chaudes nuits m'ont pleuré.
J'ai pleuré sur des hommes vides
A jamais d'un nom préféré.
Froides horreurs que rien n'efface !
La terre écarte de sa face
Ses longs cheveux indifférents,
Notre vieux monde persévère.
Douze sous pour un petit verre !
Combien va-t-on payer les grands ?
 
 
 
jean pellerin (1885-1921). Le Bouquet inutile (Gallimard, 1923).
 
 
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche