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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 21:29
Gaubert
 
 
offrande à l'automne
 
 
 
Femme au front couronné de lierre et de grenades,
Je te salue, Automne, amante des exils !
Saison du souvenir, de l'oubli, des malades,
Des retours hasardeux et des coeurs en péril !

Comme le coeur mouvant de Chérubin, tu changes
Chaque jour tes décors moroses ou joyeux,
Et tu sembles mêler une langueur étrange
Aux horizons du soir comme au miroir des yeux.

Tu troubles à la fois l'Océan et les âmes.
Déjà d'un doigt léger tu jonches les jardins
De pétales meurtris et, dans le coeur des femmes,
Tu ravives les feux des amoureux chagrins.

Tu réveilles ici la rumeur des vendanges,
L'odeur des raisins bleus et des sureaux pesants,
Et tu te plais, le soir, parmi le foin des granges,
Aux rires de l'amour, maître d'un jeune sang.

Tu guides le départ des tendres hirondelles,
Automne qui te plais aux larmes des adieux,
Et tu sais ajouter une beauté nouvelle
Aux objets bien-aimés, quand nous sommes loin d'eux.

Je t'ai toujours aimé, soutien des exilées,
Bel automne doré des pays occitans,
Automne rouge et bleu des ciels de Galilée,
Heures douces au coeur des penseurs hésitants !

Et je vous offre à vous, déesses de l'Automne,
Qui vous plaisez aux bras robustes des chasseurs,
L'amour inavoué qui fleurit et rayonne,
Dans mon sein rajeuni par la force des pleurs.
 
 
 
ernest gaubert (1880-1945). Les Roses latines (1908).
 
 
terre d'oc
 
 
 
En ce temps, le Midi, riche et libre, au soleil
Dressait, au long des fleuves bleus, ses cités blanches
Et, comme un flot mouvant hors d'une âme s'épanche,
Ses vins rouges faisaient le couchant plus vermeil !

Le fer de la charrue est frère de l’épée !
Seigneurs et paysans cousinaient dans nos bourgs,
Et tous avaient au cœur, alors, un même amour
Pour cette Terre d'Oc que l'on n'a pas domptée.

Pour qu'une terre soit meilleure, il faut du sang !
Un soir de cour d'amour, nos aïeux écoutèrent,
Dominant l'écho des violes et les chants,
Soudain venu du Nord, un sourd fracas de guerre!...

Et, se profilant sur l'azur sombre des monts,
Le pâtre de Gascogne aperçut à l'aurore,
Sur leurs genets d'Anjou, sur leurs cavales mores,
Les chevaliers du Christ, pareils à des démons !

Comme des loups errants, et comme des voleurs.
Et dès l'abord vainqueurs par des trahisons viles,
Ils pillaient les châteaux, incendiaient les villes,
Et nos soirs étaient pleins de flammes et de pleurs.

Comme s'ouvrent parfois les grenades trop mûres,
Les remparts des cités croulaient devant Montfort,
Et sur les murs détruits et les combattants morts
Les Barbares dressaient les croix de leurs armures !

Les Albigeois debout firent face aux Croisés :
Nous luttâmes en vain, de Béziers à Toulouse,
L'Ame des grands tueurs d'hommes était jalouse
Des cadavres couchés sous les cieux embrasés.

Et Pierre d'Aragon parmi leur tourbe immonde
Opposait sa poitrine aux soudards d'Amalric,
Et comme au Golgotha, sur le funèbre pic
De Montségur brûla le bûcher d'Esclarmonde !

O toi, notre Hypathie et notre Jeanne d'Arc,
Vierge platonicienne et guerrière, ô Prêtresse
Qui captivais un peuple en dénouant tes tresses,
Esclarmonde, tu fus une race et son Art !

Que ton ombre sublime et chastement voilée
Se penche sur la tombe où dorment les faidits,
Pour leur apprendre à tous ce que la Voix a dit,
Qui monte de nos cœurs vers la nuit étoilée !

« O toi qui, bien que mort, voulus être debout,
Ecarte ton linceul et soulève ta pierre,
Entends au vent d'avril une chanson de guerre.
La Revanche, ce soir, nous rassemblera tous.

« Lève l'épée, ami, voici nue et divine
La jeune liberté offrant au vent marin
Ses cheveux dénoués et portant dans sa main
L'avenir glorieux des Provinces latines. »
 
 
 
ernest gaubert (1880-1945). Les Roses latines (1908).
 
 
inscription
 
 
 
A Léopold Dauphin.
 
Comme une eau transparente où le ciel se reflète,
Tour à tour, gris ou bleu, joyeux ou menaçant,
Ainsi palpite au gré des amours différents
               Mon âme de poète.

Et suivant le hasard qui fait pencher vers lui
Le sourire d’Eros ou le rictus du faune,
L’orage ou le soleil, mon poème frissonne
               Vers l’aube ou vers la nuit.

Et mon cœur, où j’unis la lumière des larmes
A la clarté des yeux qu’anime le plaisir,
Dans l’orgueil du dédain, dans l’ardeur du désir,
               Trouve les mêmes charmes.

Et la chaste Artémis, Aphrodite au sein nu,
Précipitent mes pas ou calment mes colères
Afin que ne me soit nulle peine étrangère,
               Nul amour inconnu.

L’alcool donneur d’oubli, l’eau des fontaines pures,
L’ivresse du matin parmi les prés mouillés,
Et les soirs de débauche et de rire peuplés,
               Les savantes luxures.

La fraîche volupté de partir sur la mer,
Dans un couchant vermeil plein d’adieux et de roses,
La douleur d’assister à la métamorphose
               De ce qui nous est cher.

Le pas d’un cavalier qui sonne sur la route.
Le pâtre solitaire et le soldat blessé,
Et disant les espoirs en allés du passé,
               Ces voix que l’on redoute.

Le cortège amoureux, ses flûtes, ses flambeaux,
Le myrte nuptial, l’acanthe funéraire,
La coupe du festin, la couronne éphémère,
               La lampe du Tombeau.

Ces choses, ces parfums, ces extases, ces voix,
Ces symboles changeants, ces douleurs éternelles
Frémirent, tour à tour, dans ma strophe où je mêle
               Demain à l’autrefois,

Afin qu’on dise un jour : « Il a vécu sa vie
« Comme un rêve agréable et comme un cauchemar,
« Et vers l’aube il portait à l’heure du départ
               « L’âme claire, assouvie...

« Il fut sage, il fui fou, il pleurait, il a ri,
« Et maintenant il dort et sa tombe est prochaine,
« Sur ce tertre où se mêle, aux roses d’or d’Athènes,
               « Le sang des roses de Paris. »
 
 
 
ernest gaubert(1880-1945). Les Roses latines (1908).
 
 

 

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