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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 09:46
Vico, les nations
et l'universel
   
IDEES
Vie et mort
des nations.
Lecture de la Science nouvelle de G. Vico.
Alain Pons.
Gallimard.
Septembre 2015.
372 pages.
 

 
Alain Pons, né en 1929, est philosophe et historien des idées politiques. Spécialiste du XVIIIe siècle, membre correspondant de l’Institut à l’Académie des sciences morales et politiques. il est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de l’œuvre de Giambattista Vico – et d’une manière générale de la pensée humaniste italienne. Il est l’auteur d’une traduction de la Science Nouvelle de Vico (Fayard, 2001) qui fait référence.
 
Présentation de l'éditeur.
La place de Giambattista Vico (1668-1744) dans le siècle des Lumières, comme dans l'histoire des idées, est difficile à déterminer. Tenu à l'écart des courants dominants de son époque, il n'a été lu et étudié que bien après sa mort. Sa pensée n'a cessé depuis de faire l'objet d'interprétations diverses et contradictoires : certains la jugent tournée vers le passé, nourrie de l'humanisme grec et latin revivifié par le christianisme ; d'autres y voient la préfiguration des grandes visions modernes de l'histoire. Son oeuvre, écrit Alain Pons, dépasse l'opposition entre Anciens et Modernes ; elle a l'ambition de fonder une science nouvelle, non pas du monde naturel mais du monde des hommes, sous la forme d'une étude des nations. Pour ce faire, le philosophe napolitain unit intimement deux savoirs distincts : une philosophie de l'esprit humain qu'il ne veut pas réduire à la pure raison, et une philologie qui explore le savoir historique accumulé depuis la plus lointaine antiquité. Cette lecture met en lumière la façon dont, selon Vico, naissent, vivent et peuvent mourir les nations, et comment se construisent chez elles les "choses humaines" - religions, langages, coutumes, lois, institutions politiques. Elle donne son relief à l'intuition fondamentale qui fait l'originalité du philosophe : c'est dans le temps de l'histoire et dans la vie des nations que l'homme accomplit son humanité. La Science nouvelle (1744) ouvre certaines voies dans lesquelles vont s'engager la philosophie moderne et les sciences humaines. Elle aide à comprendre les interrogations, les espoirs et les craintes que le destin des nations fait toujours naître.
 
Conclusion d'Alain Pons.
Vico en son temps et dans le nôtre. Les historiens des idées ont du mal à donner à Vico et à son œuvre un statut et une place bien déterminés. D’un côté, on a tendance à voir en lui un humaniste un peu attardé, effrayé par l’esprit « moderne » qui commence à s’imposer non seulement dans les sciences de la nature mais aussi dans les idées philosophiques, morales, politiques et religieuses qui vont s’épanouir dans le siècle dit « des Lumières ». De l’autre, il est impossible de ne pas reconnaître qu’il aborde dans ses écrits la plupart des grands thèmes autour desquels vont se développer ces mêmes idées. Or il faut bien admettre que ses œuvres, dans son temps et plus tard, dans son pays et ailleurs, n’ont eu qu’une diffusion restreinte et une influence difficilement mesurable. Il n’est pas dans nos intentions d’évoquer ici la « fortune de Vico » et en particulier sa « découverte » en France grâce à Michelet. Mais, pour nous en tenir à l’Italie et à l’Europe du XVIIIe siècle, il est certains que ses écrits ont été très peu lus. D’où la vanité des efforts de ces historiens qui, frappés par les ressemblances qu’ils constatent entre bon nombre des idées contenues dans la Science nouvelle et celles des grands auteurs des Lumières, essaient de savoir comment ces derniers auraient pu avoir connaissance de la pensée de l’obscur Napolitain. En admettant même qu’ils aient entendu parler de lui, l’ont-ils lu ? Et s’ils l’ont lu, pourquoi aucune d’entre eux ne l’a-t-il jamais cité ?
Puisqu’il ne saurait être question d’« influence » directe des idées de Vico sur celles de son siècle, on est réduit à parler de « rencontre ». C’est ainsi qu’il est devenu un « précurseur » universel, de sorte que l’intérêt qu’on lui porte a un caractère essentiellement « rétrospectif ». Quant à l’histoire des sciences humaines au siècle des Lumières, tous ceux qui l’étudient sont amenés à reconnaître que les thèmes principaux selon lesquels elle s’organise en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, sont déjà présents chez Vico : la théorie des langues, qui occupe une place si importante dans la pensée du XVIIIe siècle, la genèse des institutions politiques et juridiques, l’évolution du droit naturel moderne, l’interprétation des mythes, les débuts de la société et la place des sauvages dans le devenir de l’humanité, enfin, de manière générale, la conception de l’histoire comme histoire de la civilisation. Mais le fait de reconnaître que sur bien des sujets il anticipait sur ce qui allait être longuement exposé par d’autres risques de fragmenter et de disperser l’attention portée sur l’œuvre et d’en méconnaître l’unité profonde.
Cette unité, nous avons essayé de la faire apparaître dans notre lecture, en montrant qu’il fallait la trouver dans la tentative héroïque d’empêcher, au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle, qu’une fracture définitive ne se produisît entre une tradition de pensée « humaniste », héritée de l’Antiquité grecque et romaine et accueillie par le christianisme, et d’autre part les horizons nouveaux ouverts par la pensée moderne qui, séduite à juste titre par les nouvelles sciences de la nature, risquait de déshumaniser la société des hommes. Que cette fracture soit évitable, Vico a voulu en donner la preuve en fondant une science « nouvelle », c’est-à-dire « moderne », appliquée à un objet précis, à savoir ces unités sociales, politiques et historiques que sont les nations, dont l’existence, à travers les siècles, atteste que c’est en elles que l’on trouve la vérité de la vie des hommes réunis en société
« L’homme n’étant proprement qu’esprit, corps et parole », la possibilité de fonder une telle science repose, nous le savons, sur la mise en accord, sur la constantia, la cohérence des deux grandes manières dont la réflexion de l’home sur lui-même a été menée : la philosophie, qui réfléchit sur l’homme et son esprit, et la philosophie, qui étudie les actions diverses des hommes dans le temps de l’histoire. Ces deux approches de l’humanité de l’homme, jusque-là séparées et souvent opposées, Vico a montré qu’elles étaient non seulement compatibles mais même inséparables, si l’on voulait comprendre comment c’était dans le temps lui-même que l’homme réalisait ce qui était inscrit dans sa nature.
Et c’est là qu’apparaissent la nouveauté et la force de son projet. Nous avons énuméré tous les aspects de ce que l’on peut appeler les futures sciences sociales nées au XVIIIe siècle, et nous avons vu qu’ils se dispersent en d’innombrables recherches touchant les différents aspects de la vie en société. L’intérêt de la tentative de Vico vient de ce qu’il rassemble tous ces aspects dans une étude qui fait apparaître synchroniquement et diachroniquement leur unité organique, et cela pour parvenir à la constitution d’une science effectivement nouvelle des nations. Pour lui, la nation, depuis qu’elle existe, concentre en elle tout ce qui caractérise l’homme dans ce qu’il a de propre en tant qu’individu et en tant qu’être social. Analyser sa « nature commune », c’est mettre au jour les différentes manières dont les hommes, dans le temps de l’histoire, ont construit leur humanité. Toutes les disciplines philosophiques et philologiques sont ainsi convoquées en même temps pour rendre compte de ce mouvement qui a arraché les hommes à l’animalité. L’apparition des dieux, par exemple, est incompréhensible si l’on ne voit pas en elle le résultat d’un acte « poétique » que seule l’étude des rapports de la pensée et du langage permet de comprendre.
Tout se tient chez Vico. La lecture qu’il donne des poèmes homériques ne vise pas à ajouter un chapitre à l’histoire de la littérature grecque, mais fait connaître un état de civilisation sur le plan moral et politique aussi bien qu’esthétique à un moment donné de l’histoire des peuples. De manière plus générale encore, les différents régimes politiques sont liés à la nature des hommes qui sont régis par eux, et leur suite répond à l’évolution de cette même nature humaine. Il y a dans leur succession une logique qui n’est pas rationnelle, mais qui dépend plus profondément de la nature de l’homme, avec ses potentialités et ses faiblesses, qui a besoin du temps pour exprimer et développer ce qui est contenu en elle.
Pour édifier sa science de la nation, Vico a fait appel à tout ce que pouvait lui fournir la culture ancienne, telle qu’elle avait été transmise, sans totale interruption au Moyen Age, revivifiée qu’elle était par le christianisme, jusqu’à la Renaissance ; et d’autre part la culture moderne, dont il constatait avec un mélange d’admiration et de fierté, mais aussi d’inquiétude profonde, les triomphes et les dangers qu’elle risquait d’entraîner pour la culture des esprits et celle des âmes, c’est-à-dire pour ce qui constitue la civilisation. A cet égard, on ne peut qu’être impressionné par l’amplitude de sa vision et la profondeur de sa réflexion qui dépasse de loin celle de ses contemporains et de ses suivants immédiats. Il a compris qu’avec Machiavel, avec Hobbes, avec les théoriciens du droit naturel moderne, avec Bayle, avec Locke, c’est toute la conception traditionnelle de la société et de la politique appuyée sur la religion qui était mise en question. Les meilleurs esprits de l’Europe des Lumières s’en apercevront après lui, et en tireront des conséquences diverses, sans lever les inquiétudes qui ont tourmenté les nations jusqu’à nos jours. Alors qu’il insiste sur la nature « commune » des nations, on verra Herder mettre en avant le caractère individuel de la nation, chaque nation ayant sa personnalité, son sol, son histoire, sa langue, son art, selon une conception que l’on a pu dire typiquement allemande et romantique. Au contraire, en France, Sieyès et les révolutionnaires identifieront la nation à l’Etat et en feront le résultat de l’adhésion libre d’individus citoyens dans le cadre d’une organisation politique donnée, en l’occurrence une république démocratique. Telles sont quelques-unes des questions que la lecture de la Science nouvelle ne cesse de poser.
 
Recension de Laurent Theis. - Le Point - 26 janvier 2016.
Qu'est-ce qu'une nation ? À cette question, on connaît la réponse magistrale qu'apporta Renan en 1887. On sait moins qu'un siècle et demi plus tôt, un professeur de rhétorique à l'université de Naples s'en était emparé dans un livre inclassable, Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations, dont la version définitive parut en 1744. L'ambition de Giambattista Vico était de faire pour la connaissance de l'homme ce que Newton venait de réaliser pour celle de la nature. Distinguant, dans l'histoire du monde, la succession de l'âge des dieux, des héros et des hommes, il voit dans la naissance des nations le cadre dans lequel l'homme atteint le plus haut degré de son humanité. Réfutant Descartes, ce qui explique son succès tardif en France, Vico construit son œuvre sur la rencontre de la philosophie et de la philologie, du temps et du langage. L'impeccable démonstration d'Alain Pons jette une lumière nouvelle sur une entreprise intellectuelle à laquelle l'actualité confère une pertinence aiguë.
 

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