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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 20:31
Un retour
aux sources
  
LETTRES
Sur les
chemins noirs.
Sylvain Tesson.
Gallimard.
Octobre 2016.
144 pages.
 

 
Sylvain Tesson, né en 1972, est écrivain et journaliste. Géographe, novelliste, essayiste, voyageur ou aventurier, Tesson arpente le monde à son rythme et selon ses envies, tantôt au galop des hussards, tantôt au pas tranquille du flâneur ou du pèlerin. Il a récemment publié : Une vie à coucher dehors (Gallimard, 2009), Dans les forêts de Sibérie. (Gallimard, 2011), Géographie de l'instant. (Editions des équateurs, 2012), S'abandonner à vivre. (Gallimard, 2014), Berezina. (Guérin, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
2014. « L'année avait été rude. Je m'étais cassé la gueule d'un toit où je faisais le pitre. J'étais tombé du rebord de la nuit, m'étais écrasé sur la Terre. Il avait suffit de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. J'étais tombé sur un tas d'os. Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu'alors d'une machine physique qui m'autorisait à vivre en surchauffe. Pour moi, une noble existence ressemblait aux écrans de contrôle des camions sibériens : tous les voyants d'alerte sont au rouge mais la machine taille sa route. La grande santé ? Elle menait au désastre, j'avais pris cinquante ans en dix mètres. A l'hôpital, tout m'avait souri. Le système de santé français a ceci de merveilleux qu'il ne vous place jamais devant vos responsabilités. On ne m'avait rien reproché, on m'avait sauvé. La médecine de fine pointe, la sollicitude des infirmières, l'amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m'avait soigné. Un arbre par la fenêtre m'avait insufflé sa joie vibrante et quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit étroit, je m'étais dit à voix presque haute : « si je m'en sors, je traverse la France à pied ». Je m'étais vu sur les chemins de pierre ! Je voulais m'en aller par les chemins cachés, flanqués de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il existait encore une géographie de traverse pour peu que l'on lise les cartes, que l'on accepte le détour et force les passages. Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l'aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie. Des motifs pour courir la campagne, j'aurais pu en aligner des dizaines. Me seriner par exemple que j'avais passé vingt ans à courir le monde entre Oulan- Bator et Valparaiso et qu'il était absurde de connaître Samarcande alors qu'il y avait l'Indre- et-Loire. Mais la vraie raison de cette fuite à travers champs, je la tenais serrée sous la forme d'un papier froissé, au fond de mon sac... » Avec cette traversée à pied de la France réalisée entre août et novembre 2015, Sylvain Tesson part à la rencontre d'un pays sauvage, bizarre et méconnu. C'est aussi l'occasion d'une reconquête intérieure après le terrible accident qui a failli lui coûter la vie en août 2014. Le voici donc en route, par les petits chemins que plus personne n'emprunte, en route vers ces vastes territoires non connectés, qui ont miraculeusement échappé aux assauts de l'urbanisme et de la technologie, mais qui apparaissent sous sa plume habités par une vie ardente, turbulente et fascinante.
 
L'article de Sylvie Matton. - Service littéraire - novembre 2016.
Un voyage lumineux sur les chemins noirs. Les chemins noirs sont les sentiers, pistes et lisières, oubliés des cartes, que plus personne n’emprunte. De quoi faire rêver Sylvain Tesson, après la chute qui l’a projeté dix mètres plus bas, dans le coma, le corps brisé : s’il peut de nouveau marcher, il découvrira entre le Mercantour et le Cotentin, cette France préservée – il l’a juré, corseté et cloué sur son lit d’hôpital. Ce sera le voyage de la rémission et de la rédemption, avant que des fonctionnaires ministériels n’accomplissent leur mission : amener dans le droit chemin de l’aménagement du territoire cette hyper-ruralité, trou noir de la civilisation, grâce au charabia administratif et à l’absurde embrigadement – lotissements, hypermarchés, semences chimiques, vignes sulfatées, batteries d’animaux martyrs, gènes modifiés, ronds-points et wifi.
Après avoir escaladé maints immeubles et toits du monde, cathédrales et hauts sommets, déployé des banderoles à la gloire du Tibet du haut de Notre-Dame et de la Tour Eiffel varappées, traversé taïgas, forêts, déserts de la planète à pied, à cheval ou à bicyclette, le lac Baïkal gelé en side-car, survécu en ermite un hiver au bord du même lac, cherché en ce mouvement perpétuel un sens à l’essentiel, il arpentera d’août à novembre 2015 l’infiniment proche. Se sentant vivant grâce au mouvement lent de la marche, il bivouaquera, malgré les vis dans son dos et d’autres douleurs qu’il tait, dans une plaine ou un sous-bois, à la belle étoile ou sous la pluie. Le livre de Tesson est jubilatoire, par les clés du monde qu’il nous confie, les confrères auteurs et les peintres convoqués, un lyrisme et une sensualité maîtrisés et son humour bienveillant. Loin des oukazes écologistes, le propos n’est pas ici de convaincre mais de partager une connaissance de géographe qui connaît l’histoire, une perception de voyant, entre émerveillement et accablement – tel un personnage houellebecquien désabusé (désormais interdit d’alcool, n’est-il pas lui aussi condamné au Viandox ?).
Sur ces chemins de la liberté, il croise quelques rares congénères, frères de silence, veille sur le sommeil de fées tutélaires, salue vaches, chevaux, chevreuils, salamandres, faisans, hérons, chouettes effraies, mais aussi les buissons, les mûriers et les noisetiers qui le nourrissent, les herbes qui claquent dans le vent. Devant le sémaphore de La Hague battu par la tempête, bout de la carte, fin ironique du territoire et du voyage, Sylvain Tesson sait désormais que les chemins noirs prolongent leurs sillons en un cheminement mental sans fin. Le nôtre à présent.

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