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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 21:39
Joachim Gasquet
 
 
le paquebot
 
 
 
Dans mes soutes le rêve abonde,
Ardente Europe, nous voici.
Nous avons fait le tour du monde,
Chante le paquebot noirci.

Le vieux poème que répète
La vague aux vagues du néant,
Dans les cheveux de la tempête
M'a traîné sous son poing géant.

Toute une ivresse prophétique
Vibrait le long du gouvernail
Et l'avenir mathématique
Ronflait au fond de mon poitrail,

Cependant que lourdes d'histoire
Les frustes races du passé
Venaient, le long des promontoires,
Dans leur brume, nous voir passer.

Les seins gonflés de ma fumée
Attiraient au soleil levant
Comme une garce parfumée
Les mains frémissantes du vent.

Chaque aurore, la nappe mise
Nous attablait au grand festin
Que l'univers donne à la brise
Sous les bannières du matin.

Pour nous, crispant leur frénésie
Au bord du Songe universel,
Les temples roses de l'Asie
Dansaient dans l'air chargé de sel,

Et les usines d'Amérique,
Les cités de suie et de fer,
Sur les rails d'or l'express lyrique,
Jetaient leur fumée à la mer.

Les voluptés orientales
Épousaient les neiges du Nord
Aux soirs rêveurs de nos escales,
Et maintenant voici le port.

Les bras ouverts, Marseille blonde
— Siffle, sirène — nous sourit.
Nous avons fait le tour du monde,
Chante le paquebot noirci.
 
 
 
joachim gasquet (1873-1921). Le Paradis retrouvé. (1911).
 
 
la maison des ancêtres
 
 
 
Mon père a relevé la maison des ancêtres.
Blanche, à travers les pins, par-dessus les lauriers,
Elle regarde, au loin, de toutes ses fenêtres,
Se lever le soleil sur les champs d'oliviers.
Deux ceps noueux font à la porte une couronne,
Et beaux comme des dieux, deux antiques mûriers
Dressent devant le ciel leur rugueuse colonne.

Je m'accoude souvent au marbre usé du puits
Et j'entends se répondre autour de moi les bruits
De la ferme et des champs qui varient avec l'heure,
Et le rouge coteau, tout parfumé de thym,
Comme une ruche en fleurs embaume la demeure.

Ayant rempli ma loi, s'il faut qu'un jour je meure,
O maison, j'ai bâti dans tes murs mon destin.
Quand ta porte au soleil s'ouvre chaque matin,
Je sens mon cœur aussi qui s'ouvre à la lumière
Et nous faisons au ciel une même prière :
« O Provence, à travers les changeantes saisons,
Dans le flot incessant des choses et des êtres,
Quand nos fils bâtiront de nouvelles maisons,
Qu'ils ne quittent jamais le pays des ancêtres. »
 
 
 
joachim gasquet (1873-1921). Les Chants séculaires. (1903).
 
 
élégie italienne
 
 
 
Sur son lit de corail, dans ses coussins d’écume,
Naples dort, un bras allongé,
Et dans ses bruns cheveux la Sibylle de Cume
Tresse des feuilles d’oranger.

Nous avons sur son lit laissé la belle fille,
Nous voguons sur la haute mer...
La pluie, en folâtrant, a défait sa résille
Et danse lourdement sur le pont du steamer.

La mer se rétrécit, les grands caps dans la brume
Se rapprochent, l’horizon bas
Erre inquiet autour des phares qu’on allume...
Qu’est-ce qui nous attend là-bas ?

Qu’importe ! Chaque jour l’univers recommence.
Perdus sur la mer, nous dormons,
Et le Plaisir partout dresse une table immense
Où demain nous boirons sous la tente des monts.

L’aube en court jupon vert danse au bord de la terre,
Et pour nous, contre son cœur fort,
Déjà, hors de la brume, au-dessus du mystère,
Gênes, là-bas, presse son port.
 
 
 
joachim gasquet (1873-1921). Le Bûcher secret. (1921).
 
 

 

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