Mardi 9 décembre 2008 2 09 /12 /Déc /2008 00:45

La pensée française                      

à l'épreuve de l'Europe


par Justine Lacroix

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées

 



Justine Lacroix est professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Michaël Walzer, le pluralisme et l'universel (Michalon, 2001) ; Communautarisme versus libéralisme : quel modèle d'intégration politique ? (Editions de l'ULB, 2003) et L'Europe en procès: quel patriotisme au-delà des nationalismes ? (Editions du Cerf, 2004).


Justine Lacroix, La pensée française à l'épreuve de l'Europe, Paris, Grasset, Juin 2008, 129 pages.

Penser à l’Europe n’est pas le passe-temps favori de la plupart des gens. Ce n’est pas non plus l’occupation la plus prisée des philosophes contemporains, notamment en France, où les principaux auteurs ne s’y sont intéressés que ré-cemment, et le plus souvent grâce à l’impulsion donnée par les deux référendums organisés en 1992 et en 2005. Pourtant, depuis le projet pour " la paix perpétuelle " de l’abbé de Saint-Pierre et celui de la confédération des peuples de Jean-Jacques Rousseau jusqu’au plan pour la " réorganisation de la société européenne " du comte Henri de Saint-Simon, la pensée française a, dans le passé, abondamment nourri les interrogations sur l’identité politique de l’Europe. Les idéaux cosmopolitiques du républicanisme kantien ont également joué un rôle décisif dans la reformulation des conceptions républicaines au XIXe siècle. Contrairement à ce que prétend une vulgate qui s’est parfois revendiquée comme l’héritière de la IIIe République pour promouvoir une vision étroite de l’État-nation, le combat pour un ordre politique et juridique international et pour une forme de patriotisme européen articulé au patriotisme national était au cœur des préoccupations d’un Célestin Bouglé ou d’un Léon Bourgeois . Quant à Jules Barni, il prônait l’instauration des " États-Unis d’Europe " en défendant, par référence à Emmanuel Kant, la mise en place d’une " confédération de libres démocraties " . En 1933, quelques décennies et une guerre mondiale plus tard, Julien Benda publiait son Discours à la nation européenne. Dans ce pamphlet, aujourd’hui largement oublié, l’essayiste livrait un vibrant plaidoyer en faveur d’une Europe identifiée à la victoire de la raison et de l’universalité sur les dangers du particularisme incarné par " l’ortie des caractéristiques nationales ". C’est pourquoi, contrairement à ce que suggérait le titre de son livre, l’Europe ne devait pas, pour Benda, " s’enclore dans un nationalisme à la seconde puissance " : la construction européenne n’a de portée morale que si, " loin d’être une fin à elle-même, elle n’est qu’un moment de notre retour à Dieu, où doivent sombrer tous les instincts, avec tous les orgueils et tous les égoïsmes " . L’unification européenne devait marquer, en somme, la victoire de la raison et de l’abstraction sur le concret et la particularité. Avec cette ambiguïté, cependant, que l’universalisme est alors fort opportunément identifié à la France et les dangers du particularisme à l’Allemagne. Quant à la question de savoir quelle serait la langue supranationale, il ne semble guère faire de doute, pour Benda, que les Européens choisiraient la plus rationnelle, à savoir le français. En d’autres termes, " le schéma directeur européen de Benda prend plutôt la forme d’un hexagone ". A la même époque, la question européenne faisait partie des préoccupations desdits " non-conformistes des années trente " et, plus particulièrement, de ces figures emblématiques de l’Ordre nouveau que furent Robert Aron et Alexandre Marc. Ces derniers refusaient de fonder leurs appels au fédéralisme sur une simple association d’États-nations condamnés, selon eux, à une rivalité aussi incessante que stérile. C’est pourquoi un des textes publiés, la même année que le pamphlet de Benda, par l’Ordre nouveau se prononçait pour une " organisation régionaliste de l’Europe ". Une idée approfondie dans la livraison de novembre 1934 où René Dupuis exprimait le vœu que les peuples européens s’acheminent vers une " révolution fédéraliste " propre à permettre l’épanouissement d’un pluralisme brimé par le morcellement de l’Europe " en unités politiques de plus en plus étanches et fermées " . Dans le même numéro, Robert Aron proposait notamment d’instaurer entre les peuples européens une " zone d’échanges planés " et de créer, pour ce faire, " un organisme supranational " ayant pour tâche de coordonner la production et la répartition des " produits nécessaires à la vie " . Après la guerre, tant les idées que les hommes autour desquels s’était constituée cette génération " non-conformiste " ressurgiront dans les mouvements fédéralistes - et notamment dans le groupe et la revue La Fédération où Marc et Aron seront rapidement rejoints par des anciens de la Jeune Droite d’avant guerre, tels que Jean de Fabrègues ou Thierry Maulnier . Curieusement, cette réflexion foisonnante a connu une sorte d’éclipse depuis le lancement effectif de la construction européenne, à la fin des années 1950. De la signature du traité de Rome, en mars 1957, à celle du traité de Maastricht, en février 1992, peu de grandes figures de la pensée politique française sont intervenues sur le processus d’intégration entre les pays du Vieux Continent. A quelques exceptions notables, parmi lesquelles Raymond Aron dans certains de ses écrits. On sait que ce dernier a régulièrement fait preuve d’une attitude réservée quant aux projets d’unification européenne. Pourtant, comme l’a montré Pierre Kende, le scepticisme du philosophe n’était peut-être " que l’expression d’une déception, elle-même conséquence d’un investissement affectif de tout premier ordre ". C’est du moins ce que semble indiquer cette véritable profession de foi adressée à des étudiants allemands : " La communauté européenne, ce n’est pas le thème pour l’enthousiasme d’un jour, c’est le terme de l’effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif à une génération ". Ce discours fut prononcé en 1952, soit deux ans avant l’échec du seul projet d’unification politique (la Communauté européenne de défense) qu’Aron aura eu l’occasion d’observer. C’est pourquoi l’histoire des institutions européennes - qui s’est inscrite, durant son existence, dans le cadre d’une coopération principalement économique - n’aura pu que " nourrir son scepticisme " dans la mesure où elle éludait ce qui était essentiel pour lui, à savoir " le politique et le militaire " . Plus précisément, ce seraient avant tout des " considérations sociologiques " qui permettraient de rendre compte de la position dubitative d’Aron sur la question européenne. Dès 1962, dans Paix et guerre entre les nations, il estimait ainsi que la formation d’un Marché commun ne déboucherait " ni par nécessité juridique ni par nécessité économique sur une authentique fédération ". Penser que l’intégration économique engendrerait, " d’un coup de baguette magique ", l’Europe unie revenait, pour lui, à supposer que l’économique englobe le politique ou que la chute des barrières douanières ferait tomber d’elles-mêmes les barrières politiques et militaires. Or, pour Aron, " ces deux suppositions sont fausses ". La thèse du " fédéralisme clandestin " ou du " fédéralisme sans douleur " manquerait l’essentiel, à savoir le " pouvoir communautaire, animé d’une volonté communautaire, l’État et la nation, la collectivité humaine, consciente de son originalité et résolue à l’affirmer face aux autres collectivités " . Autrement dit, " le système d’obligations " tissé par les institutions européennes ne créerait pas de lui-même la volonté commune parmi les Français, les Allemands, les Italiens d’" être autonomes désormais en tant qu’Européens et non plus en tant que membres des nations historiques ". Ce qui ne signifie pas pour autant, pour Aron, qu’une autorité légitime ou la conscience d’une nationalité supérieure ne puisse émerger progressivement de la Communauté économique, mais cela ne pourrait se faire qu’à la condition sine qua non que " les peuples le veuillent et que les gouvernants agissent en fonction de cette volonté, ou encore à condition que les gouvernements agissent en vue de la fédération et que les peuples y consentent ".

Publié dans : Notes Idées
Mardi 2 décembre 2008 2 02 /12 /Déc /2008 00:48

La Fontaine

chez les voleurs (2)            

 

Une nouvelle de Jules Lemaître

 

Jean de La Fontaine passa trois journées charmantes dans la maison du capitaine. Il se levait tard, mangeait bien, buvait sec et s'amusait extrêmement des spectacles imprévus que lui donnait l’étrange compagnie. Pendant que les autres étaient dehors, il revoyait les vers de Cascaret, fit même pour lui la chanson de Dupont et la Guimbarde et Dieu gard’ de mal Lubin et sa loyale amante; conversait avec dame Angilberte, à qui il trouvait beaucoup de sagesse, et, le reste du temps, il dormait.

L'après-midi du quatrième jour, comme il était seul dans la salle, somnolant parmi les pots, un jeune robin entra, vêtu à la dernière mode, petit chapeau, vaste perruque blonde, petit pourpoint grand collet et grandes manches, avec de larges canons et une abondance de petite oie qui le faisaient ressembler à un pigeon pattu. Le galant s'avança vers La Fontaine et lui dit :

— Le capitaine Cascaret, sans doute ?

Jean inclina le menton, non pour tromper le visiteur, mais parce que, dans l'état d'agréable torpeur où il était, l’effort de parler ou seulement de remuer la tête en signe de dénégation lui eût semblé trop rude.

Alors le jeune robin expliqua qu'il avait recours aux bons offices de l'illustre capitaine Cascaret pour se venger d’un seigneur qui lui avait soufflé sa maîtresse. Il s'agissait de bâtonner son rival, puis de le défigurer par quelque estafilade. On le rencontrerait tel jour, à telle heure, en tel lieu et sortant de telle maison. « D'ailleurs, ajouta le robin, je serai là tout proche, et je vous le désignerai moi-même, à vous et à vos lieutenants. Et je paierai ce qu'il faudra. »

Jean de La Fontaine, que ce discours avait à demi réveillé, ré pondit simplement :

— Monsieur, ce que vous demandez est fort vilain. Je n’en ferai rien, je vous assure.

Le jeune bourgeois aurait eu bonne envie de se fâcher, s’il n’avait réfléchi aux dangers d'une querelle avec un homme d'épée aussi réputé que le capitaine Cascaret. Il se contint, allégua qu'il n'avait jamais été dans les académies, sans quoi il ne s'en fût remis à nul autre du soin de châtier son rival; qu’il n’entendait, du reste, lui faire appliquer que des coups fort légers, humiliants et non pointdouloureux; qu’il adorait sa maîtresse, et qu'il était désespéré de 1’avoir perdue; enfin, qu'il donnerait à Cascaret jusqu’à cinquante écus s'il consentait à se faire le vengeur d'une flamme injustement méprisée. Sur quoi, il laissa échapper quelques larmes.

— Mon enfant, dit Jean de La Fontaine touché, je compatis à votre chagrin; mais, quand vous m’offririez les trésors de Golconde, je refuserais de faire ce que vous attendiez de moi. Mon naturel répugne à la violence, et principalement dans les choses de l’amour...

— S'i1 le faut, dit 1e jeune homme, j'irai jusqu'à soixante écus.

Mais Jean continua sans l'entendre :

— Votre dessein, outre qu'il marque peu de bravoure et peu de loyauté, me paraît fort déraisonnable. J’ai quelquefois aimé sans être aimé moi-même. Je me réfugiais alors dans le vin, dans le sommeil ou dans un autre amour. Faites comme moi, mon cher enfant. On ne force point les cœurs. Je n’ai pas l’honneur de connaître votre maîtresse; mais je suis sûr qu'en vous préférant un autre amant, cette charmante fille a cédé à un mouvement irrésistible. Si elle aime vraiment votre rival, elle me paraît non seulement excusable, mais intéressante et vous devez même la louer de sa sincérité. Que si elle l'a préféré parce qu'il est homme de cour, ou à cause de ses grands biens, dites-vous qu'elle n'est qu'une personne vaniteuse ou intéressée et qu'elle ne vous méritait pas. Les raisons de nous consoler ne nous manquent jamais si nous savons nous y prendre. Au surplus, vous êtes jeune, bien fait, galamment habillé, et j'ai vu que vous aviez de l’esprit; vous ne pouvez donc manquer de faire impression sur quelque autre belle personne, qui vous dédommagera du mauvais procédé de votre infidèle. Et ne dites point que vous êtes à jamais incapable de vous éprendre d'un nouvel objet. Les belles personnes, mon enfant, nous apportent toutes à peu près le même plaisir, qui est vif, mais court; c'est notre imagination qui l'embellit, le rend plus fin et plus délicat, le diversifie, l'agrandit par l'attente et par le souvenir... Un garçon fait comme vous trouve peu de cruelles, ou, s'il en trouve, les consolatrices ne sont pas loin... Allez, allez, mon enfant... plus un mot... laissez-moi... j'ai beaucoup à travailler aujourd'hui.

Et il poussa affectueusement vers la porte le jeune bourgeois stupéfait d'avoir rencontré chez un spadassin tant de douceur et de désintéressement, ravi d'ailleurs de ses dernières paroles et, pour le reste, à peu près consolé.

Mais, comme Jean de La Fontaine regagnait son banc, il heurta Cascaret qui l'attendait les bras croisés :

— Monsieur, dit froidement le capitaine, j'étais au haut de l'escalier et j'ai entendu toute votre conversation. Je vous croyais mon ami, et vous venez de me faire perdre soixante écus.

— Monsieur, répondit La Fontaine, je vais les chercher et je vous les apporte.

Et il sortit, après un grand salut.

 

  *  *
  *

 

Il rentra chez lui tout d'un trait, prit soixante écus dans sa cassette qui, par grand hasard, était assez garnie, et se dirigea vers la maison de Cascaret. Mais il rencontra en chemin un ami qui le mena souper, puis à la comédie.

Le lendemain, il dormit tard, puis fut rêver dans la forêt de Boulogne.

Le jour suivant, il prit le coche pour Reims où il passa deux semaines chez son ami Maucroix.

Et ainsi de suite...

Mais, trois mois environ après sa rencontre avec Cascaret, il entra chez le digne capitaine :

— Monsieur, voici les soixante écus que je vous ai promis il y a quelques jours.

— Je ne vous attendais plus, Monsieur, dit sèchement Cascaret.

— Avez-vous donc cru. Monsieur, que je consentisse à vous faire tort ?

Alors Cascaret, cessant de feindre :

— Et vous, avez-vous cru, Monsieur, ou plutôt mon maître et mon ami, que je doutasse de votre parole? Et croyez-vous, à présent, que j'aie le cœur assez bas pour accepter ces misérables écus? Il est vrai que vous m'en frustrâtes, mais ce fut par un de ces mouvements débonnaires et gracieux dont je voudrais que l'élégance me fût quelquefois permise. Au reste, ne vous ai-je pas aussi frustré, en quelque manière, des vers divins que vous avez daigné, ça et là, semer dans mes humbles chansons? Et j'aurais l'âme assez ravalée pour admettre dans mon escarcelle avare cet argent qui, sans doute, est le prix de vos doctes veilles? Non, non, de par tous les diables! Mais, si vous le voulez bien, nous l'allons manger et boire en compagnie de ces gens simples et de ces bonnes créatures.

Toute la maison fit fête à Jean de La Fontaine. Il ne la quitta que le surlendemain, embrassé et caressé de tous, et sur la promesse d'y revenir souvent.

Il y revint quelquefois.

Jules Lemaître.

 

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Publié dans : Revue n°2
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