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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 22:48

Le procès

d'une défaite              
 

 

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  Le désastre de 1940 fait partie des plaies mal refermées de notre histoire. Malgré le gaullisme, en dépit de l'épopée de la France libre, de la Résistance et de la Libération, son souvenir amer continue d'empoisonner notre mémoire collective. Pour la France, c'est aujourd'hui encore une histoire qui ne passe pas. Et c'est, en même temps et paradoxalement, une histoire que nous avons du mal à interroger sérieusement, de peur de voir resurgir les fantômes du passé ou d'avoir à bousculer les certitudes du présent. 

Les historiens sont d'ailleurs loin d'être unanimes dans l'analyse des causes de ce désastre. Pour un Jean-Baptiste Duroselle, un Henri Michel, suivant en cela les témoignages d'un Marc Bloch, le drame de l'été 1940 est la conséquence et le point final d'un long affaissement politique, diplomatique et moral, celui de la IIIe République, depuis les lendemains de la Grande Guerre. La France victorieuse de 1918 n'a pas su gagner la paix et son échec s'inscrit dans le temps long d'une génération. A l'inverse, pour d'autres historiens, souvent étrangers et s'appuyant sur des travaux plus récents, comme Martin Alexander, Robert Doughty, Karl-Heinrich Frieser ou Julian Jackson, ce qui se produit en 1940 est d'abord une affaire de militaires, avec sa part de hasard et sa part de savoir faire.

  Le livre de Claude Quétel, L'impardonnable défaite (1) , qui s'appuie sur les données les plus neuves et les mieux assimilées de l'historiographie, se rattache pourtant à la première vision. L'auteur n'hésite pas à rentrer dans la mécanique des évènements, à démonter l'enchaînement des erreurs d'appréciation, des impérities et des aveuglements qui ont présidé au désastre. Il  s'engage, pointe la responsabilité des hommes et ne répugne pas à faire le procès des institutions. Le grand mérite de ce livre, qui n'est pas qu'un ouvrage d'historien, c'est d'oeuvrer dans la clarté, d'opérer des choix - souvent lumineux, parfois contestables - dans les multiples ramifications du cours de l'histoire, de proposer des conclusions. Le débat est alors possible et il peut en sortir des lumières nouvelles.

Pour Claude Quétel, les sources du drame sont d'abord à rechercher dans la "mauvaise paix" signée à Versailles en juin 1919. En s'appuyant très largement sur les analyses de Jacques Bainville (2), il pointe les conséquences d'un traité mal négocié qui mécontente à la fois vainqueur et vaincu. La France, qui n'y trouve aucune garantie réelle, s'acharnera sur la question des réparations qu'elle sera impuissante à obtenir. L'Allemagne, qui considère le traité comme injuste et vexatoire, s'enfermera dans le ressentiment et préparera sa revanche. Quant aux Anglo-Saxons, qui ont largement oeuvré à l'affaiblissement des deux puissances continentales et à l'élimination de la troisième - l'Autriche-Hongrie -, ils seront in fine les victimes de leur double jeu. Quétel met bien en lumière la part de responsabilité des négociateurs français dans ce fiasco: politiciens obtus et divisés, mauvais connaisseurs des réalités internationales, ils laisseront rapidement la main à la diplomatie anglaise et américaine qui saura parfaitement les manipuler.

D'une façon générale, la période 1920-1940 est une mauvaise période pour la diplomatie française. Elle est la première victime de l'exécrable IIIe République, de son régime parlementaire et des crises ministérielles à répétition qui interdisent toute visée à long terme. La France, pleine d'amertume d'avoir gâché sa victoire, s'isole. Par idéologie pacifiste et par sottise, Briand brise les velléités du quai d'Orsay et laisse la main à la SDN de Wilson. Lorsque l'échec de celle-ci est patent, il est trop tard: le jeu d'alliances de la France en Europe est trop faible et sa diplomatie est totalement à la remorque de l'Angleterre,  l'Allemagne met l'Italie dans sa manche, puis l'URSS. La machine infernale est en marche, qui conduira à Munich, à l'abandon des tchèques, au pacte germano-soviétique et à la guerre. Durant toute cette période, la France connait une succession de ministres des Affaires étrangères et de la Défense dont l'aveuglement n'a d'égal que la médiocrité.

 S'ajoute à tout cela la réalité d'une France profondément divisée et paralysée par l'idéologie pacifiste, dont Claude Quétel montre bien toutes les ramifications intellectuelles. Une France qui doute de tout, de sa puissance et de ses capacités de rebondissement, et qui va s'enfermer dans  une logique défensive et frileuse. C'est ce credo défensif qui produit ce que Claude Quétel appelle fort justement "la glaciation de l'armée". Autre victime de la IIIe république avec la diplomatie, l'armée française, traitée avec suspicion par le régime, sacrifiée dans ses budgets, lourdement handicapée par le système de la conscription républicaine, livrée à des généraux politisés et sans envergure, n'est plus que l'ombre du grand corps victorieux de 1918. Ses chefs les plus entreprenants, comme Weygand, sont écartés, ses esprits les plus novateurs, comme de Gaulle, le général Estienne, marginalisés. Face à elle, la petite armée  professionnelle de la république de Weimar, nourrie d'idées modernes et bien souvent françaises, servira de creuset à la redoutable Wehrmacht. A la fin de 1938, malgré les sursauts de la dernière heure, les jeux sont très largement faits et ils ne sont pas en faveur de la France.

Restent les évènements militaires eux-mêmes. La guerre est menée, côté français, avec une désinvolture effroyable. Les gouvernements, profondément divisés entre pacifistes et bellicistes, peinent à imposer leurs vues à un état-major qui, lui même, ne maîtrise à peu près rien. Six figures principales émergent du drame: Daladier, pacifiste honteux, qui fera la guerre le dos au mur sans avoir rien préparé, Paul Reynaud, esprit brouillon, velléitaire, - sans doute, un des principaux responsables de la défaite - qui finira par fuir ses responsabilités, Gamelin, courtisan, futil et inconsistant, Pétain et Weygand, qui, une fois la défaite assurée, chercheront par tous les moyens à préserver l'honneur de l'armée, de Gaulle enfin qui porte une autre voie, celle de la poursuite de la guerre dans l'Empire, voie qui - malheureusement - ne sera pas sérieusement explorée. 

On ne suivra pas Claude Quétel dans toutes ses conclusions. Sa vision des évènements militaires est parfois un peu mécanique, elle laisse peu de place au hasard, heureux ou malheureux. On sait aujourd'hui, notamment grâce aux travaux de Karl-Heinz Frieser (3), que la percée allemande dans les Ardennes est pour beaucoup le résultat d'un concours de circonstance et qu'elle aurait pu tourner au désastre effroyable, si l'état-major français avait su profiter de la situation. On sait également que la troupe française s'est, dans l'ensemble, bien battue, au prix de 100.000 morts en six semaines, et que la poussée allemande des premiers jours n'avait rien d'absolument irrésistible. On s'étonnera aussi que l'historien sérieux relaie, sur le compte de Weygand et de Pétain, l'explication à la mode, un peu facile et que rien n'étaye, d'un complot prémédité contre la République. Claude Quétel avance pourtant une autre explication, sans doute plus simple, de l'attitude des deux militaires : leur imaginaire politique, marqué par la grande guerre, ne leur permettait pas de comprendre qu'il y avait plus qu'une nuance entre l'Allemagne d'Hitler et celle de Guillaume II et que si, en 1918, on avait traité avec un adversaire, en 1940, on traitait avec une idéologie monstrueuse. On regrettera enfin que l'auteur n'ait pas davantage développé les termes du débat qui oppose en juin 1940 les tenants de l'armistice et ceux de la guerre à outrance. Et qu'il n'ait pas exprimé d'opinion personnelle sur ce sujet.

 Toutes ces remarques n'enlèvent rien à la solidité d'un livre qui cherche avant tout à mettre de l'ordre dans les évènements pour en faciliter la compréhension. L'ouvrage de Claude Quétel appelle le commentaire politique et il ne nous en voudra pas de l'exprimer ici. Comment ne pas voir, en effet, derrière le comportements des hommes, la responsabilité majeure, énorme, écrasante d'un régime, celui de la IIIe République ?  L'histoire a jugé ce régime en 1940 et Claude Quétel a raison de rappeler, à l'appui de ce jugement, cette terrible citation de Montesquieu : "Si le hasard d'une bataille, c'est à dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille". Les Français l'ont également jugé mais avec retard et sans doute d'une façon inconsciente : non pas en 1945, où c'est Vichy dont on a fait le procès, mais en novembre 1958, en approuvant la Constitution de la Véme République et en écartant résolument la voie du régime parlementaire. A l'heure où l'on évoque à nouveau, sous les traits d'une "VIe République", le retour aux poisons du parlementarisme, souvenons nous des leçons de 1940.

  Claude Arès.



[1]. Claude Quétel, L'impardonnable défaite (JC Lattès, 2010).

[2]. Jacques Bainville, Les conséquences politiques de la paix (Nouvelle librairie nationale, 2020).

[3]. Karl-Heinz Frieser, Le mythe de la guerre-éclair, la campagne de l'ouest de 1940 (Belin, 2003).

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