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14 avril 2009 2 14 /04 /avril /2009 22:57
 

Nouveaux regards sur la crise.

Parmi les centaines d'articles, de chroniques ou de commentaires qui prétendent baliser la crise actuelle, on commence à voir apparaître quelques idées neuves. Mais il faut beaucoup farfouiller. En clair, n'attendez pas qu'elles surgissent toutes armées des colonnes de vos quotidiens, ni de vos écrans, ni de vos ondes préférées : les Minc, les Duhamel, les Fitoussi, les Marseille, les Touati, Attali et autres Baverez continuent à y occuper tout l'espace.

Non, c'est ailleurs qu'il faut chercher ces fumets d'idées, ces perles d'idées, ces printemps d'idées, ces prémisses du renouveau... Et d'abord dans nos revues. Oui, dans ces chères petites revues françaises qui ont pour noms Esprit, le Débat, Etudes, Commentaire, les Epées, la Revue des deux mondes, Futuribles, Le Magazine littéraire, Le Monde diplomatique, ... et qui sauvent à nouveau  l'honneur de l'esprit. C'est là que s'élabore, lentement, subtilement mais sûrement le paysage intellectuel français de demain. Celui de l'après-crise.

En voulez vous des preuves ? Procurez vous rapidement une des dernières livraisons du Débat et plongez vous dans l'article que Paul Thibaud consacre à « la crise que cache la crise » [1]. C'est une petite merveille.  Derrière les discours creux des économistes, Thibaud débusque les causes profondes, intellectuelles et morales, des changements qui secouent le monde. Après avoir fort justement noté que la perte de confiance qu'on place à l'origine de la crise actuelle est d'abord le résultat d'un effacement des règles et des institutions traditionnelles, il montre comment la machine économique a progressivement perdu la tête :

En somme, à fonctionner hors institutions, sans autre repère que son but propre, le profit, l'économie s'est dégradée, devenant, non plus l'art de combiner les désirs et les ambitions pour le bien commun, mais celui de tromper. Cette restriction des objectifs enfermant les manieurs d'argent sur eux-mêmes, le sens de la réalité extérieure les a quittés. (...) Ayant perverti l'activité bancaire, la prépondérance des intérêts sur les règles a aussi détruit l'entreprise : rapacité du management s'ajoutant à celle des actionnaires, dénonciation pseudo-vertueuse du droit du travail, perte du sentiment de toute communauté de destin, démoralisation des salariés aspirant précocement à la retraite. (...) Les institutions ne sont pas rongées seulement par l'impatience du gain à laquelle on a laissé libre cours, toutes les institutions sont en effet confrontées à l'individualisme autosuffisant qui a envahi les démocraties contemporaines. (...) Les institutions ont le tort de récuser et de restreindre certaines prétentions des individus. D'un côté, elles limitent les possibilités d'action et, dans ce cas, on leur oppose les libertés (d'agir, d'entreprendre, de se déplacer, d'échanger...). De l'autre côté, elles filtrent les demandes légitimes et on leur reproche de discriminer, on leur oppose les nombreux « droit à » issus des déclarations et des chartes. Le procès des institutions est permanent et, comme la clé de voûte de toutes les institutions, l'institution des institutions, c'est l'Etat, il est la cible principale, affaibli en particulier par la prépondérance d'un droit international et européen qui protège les activités des particuliers (individus et entreprises) contre les souverainetés nationales.

Et Paul Thibaud d'insister sur le fait que ce capitalisme devenu fou a provoqué partout un déni du politique et une déstructuration de l'esprit public :

Au bout de vingt-cinq ans de ce capitalisme décomplexé et déterritorialisé, le résultat est l'inverse des justifications vertueuses données au tournant mercantile du début des années 1980, l'installation un peu partout d'une culture de la démagogie. Dans un système désordonné où beaucoup de prix et de valeurs ne dépendent pas de l'offre et de la demande mais des très courtes anticipations de ceux qui jouent sur les cours, le sentiment ne peut s'effacer qu'il existe du possible et de l'impossible, du moral et de l'immoral. On a donc assisté à une diffusion de la démagogie (définie comme prépondérance de la subjectivité sur le souci de la réalité ambiante), démagogie qui s'est en même temps différenciée : en haut, démagogie des parachutes dorés et des rétributions disproportionnées ; à l'autre bout, démagogies corporatistes des gens à l'abri, ou celle des propriétaires fonciers, démagogie euphorique à l'américaine, défensive à la française, vertueuse à l'allemande, démagogie cynique des rapaces prétendant servir le bien public, démagogie idéaliste du droit à tout. (...) La manière dont est ajournée sans cesse la prise en compte du problème écologique ne montre-t-elle pas que prévalent, quoi qu'on dise, l'insouciance, la fermeture intellectuelle et morale ? Cette déstructuration de l'esprit public est l'envers du déclin de la politique comme souci de l'avenir. Privée de légitimité par l'individualisme ambiant, privé de pouvoir et même de substance par le marché mondial, le politique, devenu affaire de communication, n'intervient plus que de manière erratique, au coup par coup, pour conjurer les difficultés bien plus que pour y répondre.

Tout cela n'est pas né en un seul jour. Le monde qui vacille devant nous n'est pas le produit d'un récent détour de l'histoire, nous rappelle Thibaud. Il nous faut remonter près de trente ans en arrière, à « cette révolution conservatrice de Reagan et de Thatcher qui s'attaque à la redistribution sociale, brise le pouvoir des syndicats » et érige l'économie en dogme absolue. Puis reprendre le cours des décisions, des atermoiements et des démissions qui ont conduit à la situation actuelle. Pour faire le constat que les responsabilités n'incombent pas seulement aux économistes et aux financiers mais aussi et surtout au suivisme et à l'incompétence de nos classes politiques, Europe en tête :

Ce qui est remarquable, c'est que Blair et Clinton ont pris comme fait accompli la révolution opérée par leurs prédécesseurs et surtout que, dans son aspect économique du moins, celle-ci s'est étendue à l'Union européenne. L'échec des socialistes français en 1981-1982 a évidemment beaucoup affaibli les défenses que pouvait rencontrer le thatchérisme sur le Continent, il a surtout, dans la haute administration française, provoqué un investissement supplémentaire sur une Europe essentiellement négative, gardienne de saines disciplines, éducatrice d'une France déraisonnable.

Après trente années d'aveuglement et de dérégulation, où l'on a donné libre cours aux pires déséquilibres commerciaux, financiers et monétaires et où la démonstration a été faite que « démocratie et marché n'allaient pas nécessairement ensemble », l'heure des révisions déchirantes est certainement venue. Paul Thibaud estime, comme beaucoup aujourd'hui, que l'urgence consiste d'abord à restaurer la primauté du politique :

La réforme de nos esprits implique donc, négativement, que nous ne laissions pas l'économie seule sur l'autel, comme au-dessus de l'histoire (...) L'économie n'est pas seule ! pourrait-on répéter, l'illusion qu'elle puisse l'être nous a égarés. Il importe même d'autant plus de redonner au politique un pouvoir compensateur que l'économie, comme on nous en avertit, a rompu le rapport qu'elle entretenait dans le cadre fordien avec la société. Si la politique ne prend pas la société en charge et que l'éducation, la santé, le logement, l'intégration ne sont pas assurés politiquement, l'inégalité pourra croître jusqu'à l'éclatement des nations. Mais la tyrannie de l'économie externalisée permet-elle à la politique de jouer un tel rôle ? D'ailleurs, une des leçons de nos troublantes expériences est qu'à se placer, ou à être placée en position de transcendance comme la mesure de tout, l'économie a perdu à la fois sa pertinence pratique (...) et son autorité morale. On disait que c'était une science triste, ennemie de l'illusion ; dans l'usage que l'on en a trop fait récemment, elle est apparue comme maîtresse d'illusion pour les privilégiés et comme science cruelle pour les autres.

L'enchainement des choix qui ont conduit à la perte de contrôle que chacun déplore désormais montre, à travers la prépondérance de l'économie sur le politique, la préférence donnée à une façon d'agir (ou de réagir) en fonction de l'immédiat aux dépens d'une action qui est, pour citer Weber, essentiellement « goût de l'avenir ». Sans un sentiment de l'histoire en Europe, sans la croyance vague que l'on était au port, on n'aurait pas traité la politique et les nations comme des passions devenues inutiles. Mais, aujourd'hui, nous apprenons que l'histoire n'est pas finie, qu'il ne s'agit pas simplement de s'adapter mais de faire et même d'inventer, donc qu'il faut changer de paradigme.

Mais ce retour de l'esprit public implique de rompre avec les deux logiques folles qui s'affrontent et déchirent nos démocraties occidentales : le cynisme du profit, qui tient lieu de morale aux classes dirigeantes, et, en face, l'utopisme du « droit à tout » qui fonde les revendications sociales. Ce que Thibaud appelle la « démocratie scindée » trouve sa parfaite illustration dans la France contemporaine :

Ce conflit des libertés déchire en particulier la France, y relayant la querelle de l'émancipation et de la tradition, accusant les conflits d'intérêts, constituant une double dualité où chacun campe sur son bon droit, qui n'est atténuée par aucune intercompréhension, au point que l'on a pu qualifier notre pays de « société de défiance ». A la limite, la France active et compétitive dirait qu'elle est face à un peuple de parasites, alors que l'autre France ne connaît que ses griefs. Révélateur du caractère inexpiable du conflit, chaque camp s'en prend à ce qui devrait lui être commun avec l'autre, la France, qui est nation d'attardés pour les uns et nations de ségrégations et d'injustices pour les autres.

Il s'agit également de sortir de l'illusion d'un gouvernement mondial, vieille chimère qui nous est resservie aujourd'hui au travers du G20 et dont on voit bien qu'elle est sans aucune prise sur les réalités. Réalités qui pour Paul Thibaud sont d'abord et durablement nationales :

Si le politique se reconstruit, comme nous en avons besoin, ce ne peut être qu'en retrouvant un point d'appui et en se donnant à nouveau un horizon. Le point d'appui à retrouver ce sont les peuples en tant que partie prenante de la préparation de leur avenir, donnant sens à celui-ci en fonction de leurs fonds propres, les peuples en tant que communautés politiques, en tant qu'ils forment des nations. Cela suppose que l'on se libère du simplisme selon lequel le politique pourrait d'un coup changer d'échelle, qu'aux problèmes mondiaux il n'y a qu'à faire correspondre une instance mondiale de gouvernement. C'est oublier que l'élargissement géographique de la perspective peut faire perdre, a fait perdre la dimension historique de la politique, la possibilité d'enraciner les décisions dans la mémoire et les espoirs des peuples. C'est faute d'entraîner une implication suffisante que la mondialité a été comme préemptée par le marché qui, lui, n'a pas besoin de mobiliser les collectivités, se contentant d'appâter les intérêts personnels. (...) La méthode de ces dernières décennies a été de contourner et de neutraliser les nations, de tisser un réseau de règles qui les enferment, de produire une mondialité de fait, sans référence à aucun corps politique. (...) Les confusions, injustices et incohérences dont on commence à prendre conscience montrent qu'il faut procéder différemment, passer par le politique, engager la recherche collective d'un sens .à partir des foyers de légitimité existants. A partir de ces légitimités, des nations qui expriment et protègent la diversité humaine, la mondialité n'apparaît ni technique, ni naturelle, elle est un horizon commun, un travail commun.

Une politique d'horizon mondial est-elle alors possible ? Oui, nous dit Thibaud, si elle s'appuie sur un socle - celui des nations - et sur des valeurs. « Le regain du politique suppose que la mondialisation, cette tâche commune, soit associée à un horizon moral ». En premier lieu celui de la fraternité :

Mais comment faire droit, sans revenir aux dogmatismes métaphysiques, au besoin désormais très pratique d'énoncer une idée de l'humanité, de dire ce qui nous réunit tous ? Comment vivre une proximité sans précédent ? Ce nom dont l'humanité a besoin, pourrait-on dire, n'est certainement pas marché, ni réunion des ayants droit, on le trouve plutôt dans cet emprunt que la République française a fait au christianisme pour l'inscrire dans sa devise : fraternité. (...) Elle n'est pas une politique, mais elle peut engendrer des politiques, inspirer à l'intérieur d'un peuple aussi bien qu'entre peuples des actions qui correspondent à un aspect essentiel de notre condition : on n'est pas heureux seul, ni même entre soi, le malheur du prochain est aussi le nôtre. Ainsi la mondialité pourrait-elle prendre corps.

Et en second lieu celui du respect des cultures et des souverainetés, celui du dialogue entre les peuples :

Le devoir n'est pas de raboter toujours plus les « obstacles à la concurrence », mais de produire entre les peuples un cadre stable pour que les échanges se développent dans une certaine sérénité. Le marché n'y parvient pas toujours, comme le montrent les oscillations du cours des monnaies et des matières premières, oscillations qui sont pain bénit pour les spéculateurs, mais pour eux seuls. Il faut donc créer cette indispensable stabilité autrement, politiquement. Positivement, pour que la mondialité soit un contenu et pas seulement une forme, il faut qu'elle se présente comme la construction de liens, non pas un écrasement des souverainetés mais une ouverture des particularités, en les aidant à intérioriser un sens commun. L'Union européenne pourrait être en cela un modèle, mais il faudrait qu'à l'inverse de son fonctionnement actuel (que la présente conjoncture montre comme inadapté) elle soit une Europe des nations, avec une vision du monde et des projets

Retour des nations, fraternité et dialogue entre les peuples du monde. Voilà un programme qui est fait pour nous réjouir et nous en redemandons !

Qu'à cela ne tienne ! On trouve le même cortège d'intuitions justes dans la contribution qu'un autre philosophe catholique, Jean-Pierre Dupuy, consacre lui aussi à la crise dans la livraison de mars d'Etudes [2]. Que nous dit Dupuy ?

Ce qui est en question dans le moment actuel, ce n'est pas le capitalisme financier ; ce n'est pas le capitalisme tout court ; ce n'est pas le marché, régulé ou non, autorégulé ou auto-dérégulé, spéculatif à la hausse ou bien à la baisse : c'est la place que joue l'économie, dans nos vies individuelles comme dans le fonctionnement de nos sociétés. Cette place est immense et nous trouvons cela banal.

Car, pour Dupuy comme pour Thibaud, cette crise est d'abord « une crise du sens ». Et la clé qu'il propose va bien au-delà des discours économiques lénifiants. Selon lui :

L'économie occupe la place laissée vacante par le processus, de nature éminemment religieuse, de désacralisation du monde qui caractérise la modernité. (...) Elle est la continuation du sacré par de tout autres moyens. Comme ce dernier, elle fait barrage à la violence par la violence. Par l'économie comme par le sacré, la violence des hommes se met à distance d'elle-même pour s'autoréguler. Voilà pourquoi, comme l'a écrit Hegel, l'économie est « la forme essentielle du monde moderne », c'est-à-dire d'un monde mis en danger extrême par le crépuscule des dieux.

S'appuyant sur les travaux de René Girard, Dupuy met en parallèle ce qu'étaient autrefois les mécanismes sacrificiels et le rôle que joue aujourd'hui l'économie. Dans l'un et l'autre cas, l'objectif est de contenir la violence des hommes par une violence supérieure, celle du rite pour le sacré, celle de la régulation sociale pour l'économie. L'avènement du christianisme, son refus de la violence et son affirmation de la primauté de l'homme, ont mis un terme à l'emprise totalisante du sacré sur les sociétés humaines. Dupuy pronostique que l'idéologie du « tout économique » est en train de connaître la même fin :

Comme le sacré avant elle, l'économie est en train de perdre aujourd'hui sa capacité de produire elle-même des règles qui la limitent, disons de l'auto transcendance. Tel est le sens profond de la crise. La mythologie grecque a donné un nom à ce qu'il advient d'une structure hiérarchique (au sens étymologique d'ordre sacré) lorsqu'elle s'effondre sur elle-même : c'est la panique. Dans une panique, il n'y a plus d'extérieur.

Et Dupuy de conclure qu'il est illusoire de chercher la solution dans la régulation des marchés :

L'arrogance est d'imaginer que l'on peut, tel Napoléon, se coiffer soi-même de la couronne de l'Empereur, en prétendant se mettre de son propre chef en position d'extériorité, c'est-à-dire d'autorité. On voit chaque jour ce qu'il en coûte : les « autorités » qui injectent en quantités astronomiques des liquidités destinées à « rassurer les marchés » produisent tout simplement l'effet contraire. Les marchés concluent que seule la panique peut expliquer que l'on en arrive à de telles extrémités. Parler de la « reconstruction du capitalisme » au moyen de la régulation des marchés est d'une naïveté confondante, car cela suppose que l'on a déjà résolu le problème inouï que constitue la disparition de toute extériorité. En occupant toute la place, l'économie s'est condamnée elle-même.

Si, comme Jean-Pierre Dupuy et Paul Thibaud l'appellent de leurs vœux, la panique actuelle conduit à remettre l'économie à sa place, à redonner tout son espace au politique et à imaginer pour nos sociétés un autre avenir que celui de « la guerre de tous contre tous », alors elle n'aura pas été si mauvaise conseillère !

paul gilbert.  

 

[1]. Paul Thibaud, « La crise que cache la crise », Le Débat, janvier-février 2009.

[2]. Jean-Pierre Dupuy, « La crise et le sacré », Etudes, mars 2009.

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