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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 09:09
Colères françaises

 

Quelle que soit l'issue de la crise qui frappe aujourd'hui la France, une chose est sûre: les rapports sociaux n'y seront plus les mêmes qu'avant. L'indifférence, pour ne pas dire l'arrogance et le mépris, avec laquelle le pouvoir politique, les milieux patronaux et l'ensemble de la classe dirigeante traitent les milliers de salariés victimes de conflits sociaux laissera des traces profondes et durables dans l'ensemble du pays.

Les Français ont pourtant accueilli cette crise avec beaucoup de sens des responsabilités. Ils ont accepté sans broncher que le gouvernement déverse des flots d'argent public pour sauver la peau d'oligarchies financières ou patronales plus que douteuses. Ils n'ont pas surréagi lorsqu'on a découvert que certaines de ces castes continuaient, sans aucun remord, à percevoir des revenus mirobolants, que certains de leurs membres, parmi les plus coupables, bénéficiaient de protections scandaleuses, du fait de leur appartenance à la haute fonction publique. Les Français ont accepté ces choix, ils ont toléré ces errements parce qu'on leur a dit que le salut de leurs entreprises et de leur emploi était à la clé et que la nation devait se serrer les coudes.

Or, voilà que la crise industrielle, qui couvait depuis plusieurs mois, produit ses premiers ravages. Et que l'on découvre, effaré, que rien n'a été préparé, qu'aucune mesure n'a été anticipée, qu'aucun budget digne de ce nom n'a été dégagé pour faire face aux vagues de fermetures, de restructurations, de délocalisations qui touchent aujourd'hui près de 300 bassins industriels. Bien au contraire, le gouvernement refuse d'intervenir dans les plans sociaux, les actions en justice présentées par les syndicats sont rejetées, les droits des salariés systématiquement bafoués. Tout au plus, quelques préfets courageux, quelques directeurs du travail, laissés la plupart du temps sans instruction et sans moyens, essaient désespérément,ici ou là,de faire valoir l'Etat de droit.

Le seul souci du gouvernement, c'est visiblement de contenir les violences ouvrières qui accompagnent un peu partout les plans sociaux. Force doit rester à la loi, nous dit avec ses coups de mentons habituels le chef de l'Etat. Il faut être extrémement ferme, serine derrière lui le Premier ministre. Fermeté et respect des lois que l'un et l'autre se gardent bien d'appliquer aux voyoux patronaux qui partent avec la caisse, comme mardi dernier dans l'Orne, démontent les machines et expédient les stocks en lieu sûr, comme on l'a vu il y a quelques semaines dans les Ardennes, ou qui refusent purement et simplement de payer les salaire dus. Et, bien entendu, pour faire passer la sauce dans l'opinion, on pratique l'amalgame en mettant sur le même plan les casseurs de Strasbourg et les salariés licenciés en colère. Décidément, ce pouvoir prend chaque jour davantage le visage de ce que fut le pire du gaullisme, policier, prébendier et barbouzard.

Mais malheureusement pour Sarkozy et son équipe, l'opinion publique ne suit plus. Comme le confirment les sondages, les Français sont de plus en plus nombreux - près de 63% selon une récente enquête IFOP - à comprendre les séquestrations de dirigeants, 45% trouvant même ce mode d'action acceptable. La sympathie qui s'exprime traditionnellement vis-à-vis des grèves et des manifestations semble désormais s'étendre aux modes d'actions plus expéditifs. Les révélations sur les salaires, primes et parachutes dorés de certains dirigeants, les licenciements "de confort" opérés par des groupes largement rentables, la facilité avec laquelle le pouvoir manie l'argent public pour les uns, la matraque pour les autres, tout cela a fini par produire  un sentiment de trop plein, de scandale et d'indignation qui se répand très vite dans l'opinion.

Après les actions violentes qui ont eu lieu chez Sony dans les Landes, chez Scapa à Bellegarde, chez 3M à Pithiviers, chez Molex à Villemur-sur-Tarn et chez Caterpillar à Grenoble,  des troubles ont à nouveau éclaté mardi dernier à Clairoix, dans l'Oise, où plusieurs centaines de salariés de Continental sont visés par des licenciements secs. Pour la première fois, les manifestants s'en sont pris aux symboles de l'Etat, la sous préfecture de Compiègne ayant été entièrement saccagée. Le climat social est également très lourd à Toulouse, où l'équipementier électronique Freescale a annoncé mercredi plus de 800 suppressions de postes.

Cette situation, de plus en plus insaisissable, appelle plusieurs remarques.

La première est d'ordre économique. Si l'on examine la longue liste d'entreprises dans lesquelles les conflits sociaux sont en train de dégénérer, toutes ou presque toutes sont des filiales de multinationales étrangères - pour une grande part anglosaxonnes[1]. La rapacité des actionnaires et des dirigeants de ces groupes, leur sentiment d'impunité,leur mépris du dialogue social et plus généralement de nos règles, attisent la colère des salariés et provoquent des réflexes "nationalistes" parfaitement légitimes. C'est une des raisons, sinon consciente du moins objective, qui leur vaut aujourd'hui le soutien d'un nombre grandissant de Français. Cette dimension ne nous laisse évidemment pas insensible.

Notre deuxième remarque est d'ordre social. Dans les conflits en cours, on  constate, comme par le passé, que les directions politiques et syndicales sont rapidement hors jeu et que la "base" impose ses volontés aux appareils locaux des syndicats. Cette situation peut-elle perdurer et s'élargir, au risque de déboucher sur des mouvements incontrôlables ? A coup sûr si les directions syndicales persistent dans leurs stratégies de cogestion et de dialogue avec le pouvoir. Non, si ces mêmes directions, et en premier lieu la CGT, prennent conscience de l'ampleur du mouvement, des opportunités de changement qu'il rend possible et de la nécessité de passer de logiques défensives à des stratégies offensives. Il n'est pas impossible que le 1er mai soit l'occasion pour les états-majors syndicaux d'opérer ce changement de pied, surtout si l'idée d'une grève générale reconductible devait prendre forme. 

Enfin, dernière remarque, de nature plus politique: le pouvoir voit disparaître une grande partie de ses soutiens. Les "classes méritantes" dont il espérait s'attirer les bonnes grâces (petits patrons, cadres et techniciens de l'industrie, ouvriers qualifiés, commerçants et artisans...), sont sortis écoeurés des affaires de "parachutes dorés", de surrémunérations des  banquiers et elles se sentent tout aussi exposées que les autres aux effets de la crise. Basculeront-elles pour autant dans une opposition ouverte ? Ce sera un des points à observer de près dans les prochaines semaines.

Henri Valois.

 


[1]. Sony (groupe japonais), 3 M (USA),  Scapa (Royaume Uni), Caterpillar (USA), Mollex (USA), Continental (Allemagne), Freescale (USA)...

 

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