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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 18:42
Le colonel               
Lawrence         



 
 

La publication d'une nouvelle traduction des Sept Piliers de la Sagesse, dans la version longue, dite « d'Oxford » fait partie des évènements littéraires de cette année et il faut féliciter les Editions Phébus de l'avoir entreprise [1]. Non que la précédente traduction française fut médiocre, bien au contraire. Rédigée dans les années 1930 par le grand critique Charles Mauron, elle restituait parfaitement bien ce qu'avait été la révolte arabe de 1917, cette moderne épopée du désert, pleine de bruits et de fureurs. Mais on sait que l'œuvre de Lawrence connut de multiples avatars. Le travail de Mauron s'appuyait sur une édition de 1926, profondément revue, simplifiée et compactée par Lawrence. La traduction que nous offre aujourd'hui Eric Chedaille part de l'édition originale de 1922, un texte moins travaillé, moins apprêté, mais qui n'a en rien perdu de sa magie. On y trouve au contraire mille détails, mille explications, mille réflexions sur les évènements en cours que Lawrence, dans un souci presque maladif de concision et de pureté, avait soigneusement élagués. Au final, l'œuvre y gagne en plénitude, en clarté et en humanité. Le style en est plus libre, les récits d'action plus riches, les hommes et les paysages y apparaissent avec plus d'intensité. Des pages, pleines de force, témoignent une nouvelle fois du curieux mélange de guerrier et de poète qu'était Lawrence. D'autres sont empreintes de ce doute et de cette sombre mélancolie qui devaient, une fois la gloire passée, le submerger peu à peu.

Car l'homme qui écrit ces pages au début des années 1920 n'est déjà plus le héros de l'Arabie. Ecœuré par les compromissions des traités de Versailles, où il voit s'évanouir le rêve d'une grande nation arabe, il met fin en 1922 à sa carrière de diplomate et de conseiller de Churchill. L'ex colonel Lawrence prend alors le parti de réintégrer l'armée comme simple soldat - ce qui lui vaudra l'incompréhension de l'ensemble de l'institution militaire - et de se consacrer à ses mémoires. Pendant plus de dix ans, à travers une morne vie de garnison,  le conquérant d'Akaba va chercher à s'effacer du monde des vivants[2]., à retrouver une certaine paix intérieure et à faire de sa légende une œuvre littéraire. La rédaction des Sept Piliers est, pour lui, plus qu'une gageure, c'est un combat permanent contre une partie de lui-même, contre cette nature faible, dilettante et jouisseuse dans laquelle il voit l'origine de ses échecs. Le livre, une première fois écrit dans la fièvre en 1919, perdu, réécrit en un mois en mai 1920, sera maturé, complété, enrichi, jusqu'à lui apparaître comme un monstre, parfaitement « indigeste ». C'est alors qu'un  nouveau démon le saisit, celui de la clarté et de la concision. Il faut, couper, trancher, mettre à angle vif, réduire le texte à l'essentiel : l'avènement d'un peuple, l'histoire d'un destin. C'est à contrecœur qu'il acceptera la publication de cette quatrième version en 1926 et c'est à contrecœur qu'il recevra les félicitations et les signes d'admiration de ses contemporains. Seuls peut-être les encouragements de ses amis les plus proches, les écrivains G.B. Shaw, Thomas Hardy et E. M. Forster, ont pu parfois lui faire admettre qu'il pouvait avoir un destin d'écrivain. Une fois cette épisode littéraire terminé, plus rien n'intéressa vraiment Lawrence, qui mourut, comme on le sait, des suites d'un accident de moto, en 1935.

Tout à son combat contre lui-même, Lawrence eut-il conscience de la valeur de l'œuvre qu'il produisait ? Pouvait-il imaginer que cette oeuvre allait devenir un de ces livres mondes où chacun pourrait trouver, selon son âge, son âme et son état, des pages qui aident à vivre. Les Sept Piliers de la sagesse, c'est d'abord le journal d'un homme de guerre. Il plait aux militaires, aux stratèges, aux hommes de guérilla. Lors d'un entretien avec le général Salan en 1946, le général Giap ne déclarait-il pas «  Le livre de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. » ? Il séduit évidemment les historiens et les politiques, et l'on sait que Churchill, pour ne parler que de lui, en fit un de ses livres de chevet. Quant aux poètes, ils ne peuvent être insensibles aux passages où, après le récit dérisoire d'un épisode de la guerre des hommes, le monde des déserts, minéral, inflexible, impose à nouveau sa loi, celle de la beauté. Ainsi de cette arrivée au crépuscule dans l'ouadi Roum :


C'est avec de telles pensées que nous défilâmes dans l'avenue de Roum encore rutilante des lueurs du couchant ; les falaises étaient aussi rouges que les nuages à l'ouest, stratifiées comme eux et comme eux horizontales contre le ciel. De nouveau nous sentîmes à quel point la sereine beauté de Roum apaisait notre excitation. Sa grandeur écrasante nous réduisant à la taille de nains, nous dépouilla de ce manteau de rires qui nous avait enveloppés quand nous marchions par les plaines, hilares.

La nuit tomba, et la vallée devint un paysage de l'esprit. Les falaises invisibles, mais présentes, se chargeaient de présages. L'imagination tentait de reconstruire le plan de leurs remparts, en suivant le sombre contour découpé sur un dais d'étoiles. L'ombre, dans la profondeur, avait une réalité solide - une nuit à désespérer du mouvement. 


Comment ne pas voir enfin dans les Sept piliers une forme d'hymne éternel à la jeunesse ? Lorsqu'il rentre en contact avec l'Orient, Lawrence a un peu plus de 22 ans et il débute ses années de guerre à 26 ans. Aucun des protagonistes de son récit n'est beaucoup plus âgé, à l'exception de l'émir Faycal et d'Allenby, curieuses images l'un et l'autre du père absent. On sait quelle fascination Lawrence et son livre exercèrent sur André Malraux. Rien de plus compréhensible : l'Anglais comme le Français ne rêvaient-ils pas de faire d'une de leurs œuvres un de ces livres géants, en face de Moby Dick, des Karamazov et de Zarathoustra. Fascination d'un destin pour un autre destin, dira-t-on. Mais il y a plus que cela. A la fin du livre qu'il lui consacre, le Démon de l'Absolu, Malraux lève imperceptiblement un des coins du voile qui entoure le mystère Lawrence, et sans doute aussi la propre énigme de Malraux :


Un de ses amis avait dit de lui, quand parut The Boy's Book du Colonel Lawrence : « Même s'il n'était pas allé en Arabie, quoi qu'il fît, il aurait fini par habiter l'imagination des enfants, parce qu'il était un grand homme, mais aussi un enfant lui-même. » [...] La fascination particulière que l'art exerçait sur Lawrence, le choix de ses livres titans, la passion de la poésie, tout cela appartient à la jeunesse : c'est cette jeunesse particulière qui chez les grands artistes survit jusqu'au dernier jour. [...] Il n'y a pas de grand art sans une part d'enfance, et peut être pas même de grand destin.

Eugène Charles.



[1]. Thomas Edward Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse, édition originale de 1922, traduite de l'anglais par Eric Chédaille, introduction de Jeremy Wilson (Editions Phébus, 1076 pages, Avril 2009)

[2]. Dans la belle biographie qu'il lui consacre sous le titre Lawrence d'Arabie ou le rêve fracassé, Jacques Benoist-Méchin imagine le parallèle suivant : "A Clémenceau, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui revenait d'un voyage aux Indes, un journaliste avait demandé : - Et maintenant, que comptez-vous faire? - Je vais vivre jusqu'à ma mort, avait répondu le Tigre. Si l'on avait posé la même question à Lawrence, il aurait pu répondre : - Je vais agoniser jusqu'à ma mort - car les années qui lui restent à vivre ne seront plus qu'une longue agonie."

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