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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 22:00
Un Perret en culottes courtes     



 
 

On avait pris l'habitude de rencontrer Jacques Perret en reporter, en chercheur d'or, en prisonnier de guerre, en franc tireur, en capitaine au long cours ou en camelot du roi. Mais on avait un peu oublié sa période culottes courtes, bottines et costume marin. Les éditions du Dilettante [1] viennent de réparer cette lacune en rééditant six nouvelles qui sentent bon l'enfance et ses enchantements. Qu'on ne s'y trompe pas, le Perret que nous aimons, cette silhouette longue et fine, pipe au bec et l'air malicieux, qu'il soit glabre comme Gary Cooper ou qu'il porte, ferme, sa moustache de mousquetaire, a conservé le même regard que celui du petit Perret, ce "garnement de 1913"  auquel il avouait être toujours resté fidèle. Des sentes des Guyane au maquis de l'Ain, des îles à sucre aux bistrots parisiens, c'est toujours le même petit écolier français que l'on retrouve, avec ses cauchemars, ses monstres et ses émerveillements, derrière l'homme mûr qui manie avec aisance la corde à noeuds, le cran d'arrêt et le sextant de marine. Perret respire l'enfance, la vraie, celle que l'on passe en rêvant devant des cartes coloniales, des livres d'histoire  ou des récits de conquête. Il en parle bien, sans en parler, et c'est aussi pour cela que nous l'aimons. 

Voilà Perret dans sa France provinciale, celle des grand-oncles et des grand-tantes, qui offre au gamin parisien ses premières terreurs et ses premiers étonnements. On lui donne la chambre rouge, celle du bourreau, dont on exorcise les légendes à coup de lampe Pigeon. Il découvre la compagnie des vaches et s'acoquine avec un petit vacher "parfait abruti doublé d'un exemplaire voyou comme on en trouve pas dans les villes". Les vacances, c'est l'apprentissage du temps long, des après midi passés à ne rien faire, des parents qui glissent insensiblement du déjeuner  au diner puis au souper. Ces parents que l'on découvre avec d'autres yeux, et d'abord ce père  "qui promène sur le décor le regard de ses petits yeux bleus, très indulgents, mais parfaitement étrangers à tous les aspects d'un monde qu'il semblait habiter par accident, comme un séjour d'étape qui tirait un peu en longueur".

A ce paradis autobiographique succèdent d'autres histoires qui mettent en scène d'autres petits Perret, leurs jumeaux ou leurs doubles. On y trouve un éloge de la bicyclette, ou, mieux, du vélo, belle machine qui rend nos villes aimables et nous donne un coup de jeunesse pour pas cher. On y découvre les mésaventures d'un pique nique familial, sauvé de l'apocalypse par le cancre de la famille, aidé d'un oncle non conformiste. On y fait l'apologie du cartable -en éreintant au passage ses formes dénaturées, serviettes ou modernes porte-documents. On y raffole des compositions de calcul, surtout lorsqu'elles se transforment en contes de fées surréalistes, façon Lewis Carroll. On y chante, pour conclure, les louanges de la tirelire, cette grenouille des familles qui a formé à l'économie des colonies de morveux, dont le rêve dans la vie ne fut jamais de ressembler à Jérôme Kerviel.

Six nouvelles donc, six petits textes bien charnus et plein d'existence, jusqu'ici dispersés dans divers volumes de l'oeuvre perretienne et que l'éditeur a rassemblé sous le titre évocateur d'Enfantillages. On y retrouve à pleines phrases ce talent de conteur, cette joie de vivre, mais toute en retenue, cette mélancolie, jamais sans ironie, qui font les charmes de l'auteur du Caporal. Quant à ceux d'entre nous - et ils sont encore quelques belles cohortes -  qui ont pris le parti de ne plus sacrifier chaque matin au culte végétarien de la démocratie et de la République, qu'ils se rassurent : ils reviendront de leur lecture les bras chargés de ces bons mots ou de ces  aphorismes qui font pleurer de rage les sectateurs de Jaurès et du petit père Combes. Comme en  témoigne ce beau passage qui jettera dans la consternation plus d'un sénateur rural : 


Les noms des quatre-vingt-trois départements n'ont jamais chanté à mes oreilles comme le vivant  poème de l'amour patriotique, j'en trouve la déclamation froide, monotone et scolaire quand elle n'est pas tristement associée à l'atmosphère trouble des scrutins. Mon jugement est évidemment marqué d'un parti  pris contre les réformateurs brouillons de la Constituante, je le reconnais, mais il a sa véritable origine dans l'affreux souvenir des leçons de géographie qui obligeaient encore les gamins de ma génération à savoir par coeur la liste des départements avec chefs-lieux et sous-préfectures.


Mais au fond peu importe! Que vous soyez royaliste ou jacobin, impérialiste ou plébiscitaire, kantien ou leibnizien, stalinien, anarchiste ou prochinois, lisez Perret. C'est un signe de bonne santé, qui vous permettra  de prolonger en toute quiétude votre enfance loin, très loin, vers le grand âge. 

Eugène Charles.



[1]. Félicitons les excellentes Editions du Dilettante (19, rue Racine - Paris 6e), qui nous restituent année après année des petites merveilles oubliées ou méconnues de Jacques Perret : Les Collectionneurs (1989), Comme Baptiste... ou les tranquillisants à travers les âges (1992), François, Alfred, Gustave et les autres... (1996), L'Aventure en bretelles, suivi de Un Blanc chez les Rouges (2004) et pour finir Mutinerie à bord (2006), avec une belle préface d'Erik Orsenna.

 

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