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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 21:45
Portrait
 
Une nouvelle d'Alain-Fournier               
 
ALAIN-FOURNIER.jpg
 
Le futur auteur du Grand Meaulnes publie cette courte nouvelle dans la NRF de septembre 1911. "Gide l'accepte avec compliments", nous dit Fournier, "mais sans enthousiasme" car le jeune écrivain ne fait pas vraiment partie de ses disciples. Le titre du récit ainsi que la citation en exergue sont inspirés de Péguy (Oeuvres choisies (1900-1910). "Portraits d'homme"), que Fournier lit alors avec passion et qui sera jusqu'au bout un de ses grands inspirateurs. L'actualité lui fournit le sujet de la nouvelle  : il apprend par la presse au printemps 1911 le suicide d'un jeune enseigne de vaisseau, Yves-Marie Pony, qui avait été son condisciple à Brest, lorsqu'il préparait l'Ecole Navale. Et voilà les souvenirs qui resurgissent : la vie de lycéen, que Fournier a détestée, Brest, ville froide et morne, loin de sa famille, "les âmes brutales" de ses camarades, futurs officiers de marine. Le texte est achevé en juin 1911. L'auteur l'adresse à l'un de ses amis : si la fin du récit lui semble raté, il est satisfait de plusieurs belles pages, ce qui l'encourage à écrire un ouvrage plus complet. De fait, Fournier est en pleine rédaction du Grand Meaulnes et ces courts récits lui fournissent la matière du futur roman. On trouve ainsi dans Portrait l'ambiance du lycée de province, la féerie du cirque, la nostalgie de l'enfance, les amitiés adolescentes, l'ombre du suicide. On y trouve aussi, sous forme de trace, les deux figures de femmes qui hantèrent l'existence d'Alain-Fournier : la jeune fille des rencontres miraculeuses, qui préfigure "la demoiselle du Pays sans nom" [1]; l'amie ou la confidente, que l'on traite parfois durement, et qui servira de modèle à la Valentine du Grand Meaulnes. On y trouve enfin la marque étrange de cette génération de poètes ou d'écrivains - Alain-Fournier, Paul Drouot, Ernest Psichari, Jean de La Ville de Mirmont, Gustave Valmont, André Lafon, Emile Despax, Louis Pergaud, Paul Gilbert, et combien  d'autres - hantée très tôt par cette guerre qui allait les faucher en peine jeunesse.
Eugène Charles.
 
 
Portrait
 
 
Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords... de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher; du péché sans avoir péché et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables
Charles Péguy.
 
 
Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé — dix mois — le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pèlerine trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux énormes mains gourdes et gonflées.
Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts, et la bouche avancée, comme un poisson ; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe...
 
J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où j’arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'étaient une dizaine d'anciens mousses de « La Bretagne », grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets : La Bique, Coachman, Peau-de-chat... Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy : « Dis donc, Davy, s'il te plaît... » il me regarda d'un œil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement :
— On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.
Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.
 
Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres...
 
Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne ; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de gaucherie ; il faisait l'aimable, le plaisant ; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout-à-fait ridicule.
De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret...
 
Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil n’y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.
Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans la creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau ; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de quelqu'un qui s'éloignait...
Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de grandes tapes. « La Bique » interpellait « Peau-de- Chat ». Des rires. On faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres, ils venaient se rasseoir.
C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je découvris, dans une anthologie, une page de Dominique :
 
La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège ; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée... etc.
 
Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par cœur :
 
...Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois de me dire :
« Je suis bien fière, mon cher Dominique », ou « c'est très bien »
Il y avait dans ses yeux tout-à-fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune femme timide... Qui sait ! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.
 
Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le cœur de l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis : « Tiens, lis donc ça ! » Il lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé : son visage n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant :
« Voilà, voilà ce qui arrive !»
Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais maintenant : il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe des externes « pour voir ce que nous disions ». Je le vis s'appliquer à des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de rôle, à la fin des classes de français ; et les anciens mousses, qui n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut complet. Il s'efforçait de lire avec naturel ; c'est-à-dire qu'il donnait aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation ; il faisait disparaître tous les e muets avec tant de hâte et tant de gêne que le souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir, au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant au hasard des bourrades et des coups de pied.
A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, lorsque je rencontrai Davy, désœuvré comme moi, qui me proposa de descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le cirque américain.
Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin de l'œil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses, montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.
Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient ; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.
Il était près d'onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau d'un ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.
Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire : Ne fais pas de bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.
 
C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement :
— Vous savez ? J'ai été raccrochée par deux officiers !...
Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit :
— Eh bien ! Si jamais j'arrive officier, c’est pas encore après toi que je courrai !
Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire : « Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons… »
 
Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et cette coupure d'un journal récent :
 
Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X., s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son frère une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.
Il eut la boîte crânienne traversée.
Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime
 
Qui eût jamais pensé cela de Davy ! personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit : « Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout ! » Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter...
Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.
Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête : Une jeune fille qu'il voulait épouser. Il l’avait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin... Ah ! dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t’a gonflé le cœur !
Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique ; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque où je l’avais inconsidérément mené. Je n’étais pas là pour l’encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m’écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...
Alain-Fournier
 

[1]. Il s'agit d'Yvonne de Quiévrecourt, que Fournier croisera dans un éclair le jeudi de l'Ascension et qu'il rencontrera plus longuement le dimanche de la Pentecôte 1905. Elle sera "l'aventure capitale de sa vie" et lui inspirera le personnage d'Yvonne de Galais du Grand Meaulnes


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