Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 11:52

La bonne musique

d'Albert Vidalie              

                       
VIDALIE--Albert-.png


Il y a un effet Vidalie. Oh, un tout petit effet ! Rien qui puisse inquiéter Olivier Adam, ni Christine Angot, ni Valérie Nothomb ni même Michel Houellebecq (de gaz) ! Qu'ils se rassurent, leurs piles de livres sont toujours en tête de gondole des supermarchés de la littérature et les critiques de Elle, du Nouvel Observateur, de l'Express ou des Inrockuptibles leur tressent toujours les mêmes couronnes. Vidalie, lui, n'a jamais mangé de ce pain là. Il a quitté ce monde il y a trente ans, juste à temps pour ne connaître ni la critique tarifée, ni la littérature aux hormones. S'il nous revient aujourd'hui, c'est doucement, discrètement, d'un pas tranquille. C'est un écrivain artisan qui ne s'adresse qu'aux artisans lecteurs. A ceux qui considèrent qu'un bon livre ne se lit pas, vite fait, dans une rame de métro ou sur le siège d'un coiffeur, mais confortablement assis, dans un bon fauteuil, un verre de fine ou d'Armagnac à portée de main, sans compter ses heures, ni son plaisir. Vidalie, c'est une musique, une petite musique, une de ces ritournelles des années 50 qui ne payent pas de mine mais qui vous reste indéfiniment au creux de l'oreille. La France de Vidalie, c'est cette France aimable, ni riche, ni pauvre, heureuse de vivre, parfois mélancolique, si proche de nous et qui nous a quittés, un jour, sans demander son reste.

D'où vient donc cet effet Vidalie ? D'une initiative toute simple et parfaitement heureuse: les éditions du Dilettante, qui ont décidément un flair à toute épreuve, viennent de remettre à flots onze nouvelles de l'auteur des Bijoutiers du clair de lune, parues dans diverses gazettes entre 1946 et 1964 [1]. Assez peu de choses finalement. Mais suffisamment pour faire ressurgir le fantôme d'un écrivain plus connu par ses amitiés et ses frasques à Saint-Germain-des-Près que par une oeuvre dont les titres se comptent sur les doigts de la main. Car le nom d'Albert Vidalie fut longtemps et presque uniquement associé aux équipées de la bande du Bar-Bac, cette phalange de copains qui sévissait dans les années 60, entre rue de Seine et  rue de Buci, sous la conduite titubante mais magnifique d'Antoine Blondin. On se souvient des rôles de composition de Vidalie dans Monsieur Jadis ou l'école du soir, de la célèbre scène où, sous l'effet du vin de Loire, il transforme en champ de bataille le bistrot de Madame Blanche et bat la charge d'Austerlitz devant un parterre médusé. A cette époque, comme l'indique Blondin, Vidalie ne se souciait déjà plus beaucoup de l'avenir "sinon comme un champ promis à la célébration rétrospective de l'instant présent, qu'il s'ingéniait à rendre mémorable". De son passé, de sa jeunesse sans le sou à faire mille petits métiers, de ses cinq années de Stalag, il ne voulait plus tirer que des images pour ces moments d'amitié débordantes. Il avait déjà la quasi totalité de son oeuvre romanesque derrière lui. A commencer par ces Bijoutiers du clair de lune qui devaient lui valoir une petite célébrité, surtout après leur adaptation au cinéma par Vadim en 1958. Quelques nouvelles, quelques chansons pour Reggiani, Montand ou Greco, et voilà que les pas de Vidalie se perdent dans le gris des petits matins. Il disparaît au début des années 70, dans un Paris qui n'est plus vraiment le sien.

Le mérite du petit recueil du Dilettante, c'est de nous resservir toute une époque, dorée sur tranche. Car Vidalie est un fabuleux conteur et il sait jouer sur une palette extrêmement large. Il est chez lui dans le Paris des années 50, avec ses bougnats, ses poivrots héroïques, ses employés de bureau et ses boulevards extérieurs. Il raconte à merveille la banlieue, son populo au grand coeur, ses gamins qui jouent dans les flaques et dans les cours, ses trains enfumés, ses gares de triage et ses usines à gaz. Il est également à l'aise dans des histoires plus rurales, avec des sous-bois à l'automne, des feuilles qui craquent sous les pieds, de belles plaines fumantes comme celles du Hurepoix qui fut pendant un temps son décor familier. On l'attend moins dans le récit historique ou fantastique ou dans la fable poétique, et pourtant il y excelle. Il faut lire "L'Aimable-Julie", la nouvelle qui donne son titre au recueil, une histoire de marine à voile racontée à la façon de Florian ou de Bernardin de Saint-Pierre, avec ses côtes de Louisiane, ses Caraïbes, ses officiers de marine en dentelle et ses bals chez le gouverneur de Port au Prince. Il faut lire "Les amants bizarres", pastiche réussi d'un Dumas tourmenté ou d'un Barbey indulgent. Et on ne laissera pas de côté "Le petit chat d'Uzés", chronique moderne d'un couple qui s'aime. Chaque fois, Vidalie sait prendre le ton qu'il faut. Il passe en un tour de main de l'argot le plus cru au beau langage. Sa langue est riche, son récit jamais surchargé, la poésie vient s'y installer naturellement, comme chez elle, en bout de table.

Il y a un aussi un autre Vidalie, celui du Stalag et de la fraternité des prisonniers. On sent qu'Albert n'a pas facilement digéré son expérience allemande. Ses histoire de camps de travail, de troufions embarbelés, de caporaux épinglés et de shupos ne respirent pas la gaieté, la rigolade et la débrouillardise comme celles de Jacques Perret. Tout y est triste et pluvieux, les hommes y vivent mal, loin de chez eux, dans l'humiliation et la misère. Le boche en uniforme y est un boche en uniforme, braillard, hystérique, mauvais. On lui met son poing dans la gueule, quand c'est possible, chaque fois que l'on peut. Le civil allemand est plus humain, surtout lorsqu'il est du peuple et qu'il est paysan. Lisez "la Frontière", la dernière nouvelle du recueil, un récit d'évasion, une variante de la Vache et du Prisonnier, mais en solitaire, sans vache et qui tournerait très mal. En un peu moins de vingt pages, Vidalie en dit plus long sur le courage, le sens de l'honneur et la souffrance humaine que tout Céline, les grossièretés gratuites en moins. On ne peut pas s'empêcher de penser à Berger, le soldat fidèle de Vialatte, tourmenté par la faim, le froid et la honte de la défaite.

Soldats humiliés, purotins, bistrots, bandits de grands chemins, employés du gaz ou officiers de marine, voilà le petit monde d'Albert Vidalie. Les voix sont diverses, les époques sont différentes, mais c'est finalement la même France populaire qu'il met en scène en scène, joyeuse quand le soleil  brille, triste quand il y pleut, fière, courageuse, fraternelle. La France de nos livres d'histoire, celle des récits de brigands, et, plus près de nous, des photos de Doisneau ou de Cartier-Bresson. Est-ce parce que cette France nous manque, parce qu'elle a disparu trop vite de nos écrans que le petit recueil de Vidalie est salué un peu partout avec enthousiasme ? Du Parisien à l'Express, de Valeurs Actuelles à Service Littéraire [2], les critiques sont bonnes, excellentes, sympathiques au sens premier du mot. Seuls le Monde et Libération manquent à l'appel, mais on ne le regrettera pas. L'air qu'on respire chez Vidalie est trop pur, il aurait pu leur tourner la tête !

Eugène Charles.

 


[1]. Albert Vidalie, L'Aimable-Julie, Monsieur Charlot et consorts, Le dilettante, 256 pages.

[2]. On lira notamment avec plaisir la critique d'Olivier Bailly ("Bonnes nouvelles d'Albert Vidalie", Le Parisien Libéré du 18 octobre 2010) et celle de Gérard Puissey ("Le Hussard du Hurepoix", Service Littéraire, septembre 2010).

    

Partager cet article

Repost 0

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche