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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 17:42
Alexandre
le bienveillant 
VIALATTE Alexandre
 
Il est rare qu’une année passe sans nous apporter des nouvelles d’Alexandre Vialatte. En 2011, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa disparition, c’est le critique littéraire qui faisait sa réapparition avec la publication, chez Arléa, d’un recueil de chroniques [1] où notre auvergnat confessait sa coupable indulgence pour les écrivains de race et pour les bons livres. Cette année, c’est une autre sympathique maison d’édition, le Dilettante, qui offre une nouvelle pierre au tombeau d’Alexandre. Ce Cri du canard bleu [2], petit inédit de 1933, n’est ni un traité d’ornithologie ni un guide de voyage dans les lointaines iles Chatham. C’est une trame de roman, laissée à l’état d’ébauche, qui ressort brusquement d’une malle ou d’un tiroir. On y trouve avant la lettre, et comme en miniature, les personnages, les paysages, l’atmosphère enchantée des Fruits du Congo, du Fidèle Berger ou de la Dame du Job. L’auberge, perchée en haut de la montagne, où, le dimanche, « l’accordéon ronfle en tempête, les couples tournoient dans la salle, un chien aboie dans les guérets »; l’affiche, ici celle d’une écuyère de cirque, qui fascine Etienne, le fils de l’auberge; Amélie, sa compagne de jeu, « charmante, modeste et singulière avec ses petites nattes ridicules de poupée alsacienne et ses yeux d’orpheline chinoise »; l’institutrice, belle et fantasque, qui s’évanouit un soir dans la montagne, après avoir partagé entre les écoliers tous les trésors de la vitrine de la classe. Etienne y gagnera ce canard bleu de Colombie, dont le cri, entendu en rêve, l’emportera chaque soir vers d’autres horizons. On y trouve l’enfance, si chaude et si secrète… Et l’adolescence, si dure au rêveur jusqu’à ce qu’elle s’éclaire du visage de l’amitié… Qu’importe si les livres de Vialatte nous racontent toujours les mêmes histoires – la jeunesse, ses sortilèges et les traces qu’elle laisse dans nos pauvres vies. Il suffit que l’auberge apparaisse, avec ses poutres et ses horloges, que les grands sapins s’agitent dans le vent du soir, que la vieille école embaume l’encaustique, que l’odeur des tilleuls parfume la cour du collège et que « la neige des mois noirs tombe derrière les vitres jaunies de l’étude » pour que l’on succombe à nouveau au charme, que l’on soit conquis à nouveau, définitivement conquis. Quel sera le sort d’Etienne, que Vialatte laisse ici au seuil de l’adolescence ? Ira-t-il vivre ses rêves ailleurs, sur les mers bleu d’azur ? Finira-t-il, comme Battling le ténébreux, pauvre victime des amours de jeunesse ? Sombrera-t-il dans la folie, comme le soldat Berger, au spectacle de son pays défait et vaincu ? Ou vivra-t-il comme nous assez longtemps pour lire et relire cette complainte des enfants frivoles que nous reprenons chaque fois avec la même tristesse et avec le même plaisir ?

Eugène Charles



[1]. Alexandre Vialatte, Critique littéraire (Arléa, 2011).

[2]. Alexandre Vialatte, Le Cri du canard bleu (Le Dilettante, 2012).

 

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