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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 19:00
Le sens de la démesure           
Hubris et diké               


de Jean-François Mattéi
Mis en ligne : [6-12-2009]
Domaine : Idées

 

Jean-François Mattéi, membre de l'Institut universitaire de France, est professeur émérite à l'université de Nice-Sophia Antipolis. Il a publié récemment La Barbarie intérieure (PUF, "Quadrige", 2004), De l'indignation (La Table Ronde, 2005), L'Énigme de la pensée (Ovadia, 2006) et Le Regard vide. Essai sur l'épuisement de la culture européenne (Flammarion, 2007, prix Montyon de l'Académie française).


Jean-François Mattéi, Le sens de la démesure. Hubris et diké, Paris, Sulliver, Septembre 2009, 202 pages.


Présentation de l'éditeur.
Le vingtième siècle aura été le siècle de la démesure. La démesure de la politique avec des guerres mondiales, des déportations et des camps d'extermination, qui a culminé avec deux bombes atomiques larguées sur des populations civiles. La démesure de l'homme, ensuite, puisque ces crimes ont été commis au nom d'idéologies abstraites qui, pour sauver l'humanité, ont sacrifié sans remords les hommes réels. La démesure du monde, enfin, avec une science prométhéenne qui a tenté de percer les secrets de l'univers, une technique déchaînée qui a cherché à asservir la nature et une économie mondialisée dont les échanges ont imposé le prix des choses au détriment de la dignité des hommes. Nietzsche avait clairement établi le diagnostic : "La mesure nous est étrangère, reconnaissons-le; notre démangeaison, c'est justement la démangeaison de l'infini, de l'immense. " Le sens de la démesure semble être une fatalité, aussi n'est-il pas étonnant que, déjà chez les Grecs, dans le mythe, la tragédie, la physique, l'éthique ou la politique, il se situe au coeur de la réflexion. Au travers de la tentation de la raison d'abolir toute limite, de remettre en cause la finitude humaine, la démesure témoigne du tragique de notre condition. Les Grecs, et c'est l'enseignement de ce livre, se sont attachés à la comprendre pour la convertir en cette mesure qui permet de redonner un sens à notre existence.

La critique de Gérard Leclerc. - Royaliste, n° 953, 21 septembre  2009.
La démesure de l'homme. Récemment, en rendant compte ici du dernier essai de Jean-Pierre Dupuy, je mettais l'accent sur son catastrophisme éclairé, qui me semble exprimer l'angoisse présente du monde, eu égard à des dangers mortels réels. Le moindre mérite de l'auteur de  La marque du sacré n'est pas d'insister, en disciple de René Girard, sur la prodigieuse charge de violence inhérente à notre époque et en s'indignant sur l'étonnante faculté des courants de pensée progressistes à éluder la question du mal. Or, je suis frappé par la convergence de ses travaux avec la réflexion d'un philosophe comme Jean-François Mattéi, s'appliquant à un examen général de l'héritage de l'hellénisme dans les siècles de son plein essor. Il semble d'ailleurs que ce soit la tragédie du XXe siècle qui l'a conduit à ainsi revisiter la source grecque afin d'y retrouver les causes profondes d'une sorte de déséquilibre constitutif du monde, à l'origine de toutes nos démesures. Entre Dupuy et Mattéi, l'accord est avéré sur la démesure du siècle qui engendra "deux guerres mondiales et des conflits régionaux permanents, des déportations et des tortures de masse, des camps de la mort déclinés en allemand et en russe, et pour culminer dans l'horreur, deux bombes atomiques larguées sur des populations civiles." Cette référence à Hiroshima et à Nagasaki solidarise encore plus nos deux philosophes reprenant l'indignation de Gunther Anders à l'égard de toutes les justifications proportionnalistes du gouvernement américain.

Cet accord profond concerne aussi la démesure d'une "science prométhéenne qui a voulu percer les secrets de l'univers, une technologie déchaînée qui a cherché à asservir la nature, et une économie mondialisée, sous le double visage du capitalisme et de socialisme, dont les flux incessants d'échange ont privilégié le prix des choses au détriment de la dignité des hommes". Mais ce déchaînement propre à la modernité, même si il a des causes propres dues à l'accélération de l'histoire, se rapporte à une causalité générale, cosmologique, anthropologique, sacrée, qu'il faut rapporter jusqu'à la fondation du monde. C'est la conviction de René Girard, dès le début de son oeuvre. C'est aussi celle de Jean-Pierre Dupuy qui n'a cessé d'en explorer les conséquences dans la modernité la plus avancée. C'est celle de Jean-François Mattéi qui s'attarde pour sa part sur l'hellénisme, parce que ce moment capital de la pensée s'est attaché principalement à comprendre la menace mortelle de la démesure dans toutes ses dimensions. C'est plus encore l'Albert Camus de L'Eté qui l'a encouragé dans cette direction que le Heidegger du dépassement de la métaphysique, parce que contrairement au second, le premier ne fut jamais victime de l'orgueil européen ou du vertige qui conduisait à adhérer à la sauvagerie pour mieux défier le nihilisme. Méprisé par les intellectuels d'après-guerre, Camus avait mieux senti que quiconque la sagesse grecque et méditerranéenne qui enseigne que la mesure se conquiert sur la démesure. Nietzsche aussi l'avait compris: "il n'y a de belle surface sans une profondeur effrayante"

Pour en venir là, il faut sans doute briser l'image complaisante d'une Grèce ayant inventé la formule d'une beauté souveraine et tranquille. Comme si l'équilibre naturel de la cité correspondait au choros, cette danse réglée du monde, ce beau rythme universel  qui présiderait à un équilibre parfait. Ce qui est mentionné d'abord dans tous les textes de la Grèce, c'est l'hubris, la démesure qui "signifie la violence injuste, l'insolence et l'outrage, c'est-à-dire la dimension passionnelle dans les paroles comme dans les actions". Jean-François Mattéi en explore toutes les dimensions qui s'expriment autant dans le mythe que dans la tragédie, et structure aussi bien le cosmos, l'humanité que la Cité. Il faut compter avec les forces anarchiques de la nature qui préoccupent les physiciens avant les philosophes : l'apeiron, l'illimité, l'infini qui s'oppose au péras, la limite, le contour, le cadre, explique le désordre cinétique du cosmos et impose l'énigme d'un ordre qui se crée à partir du désordre. Il y a à l'origine, selon Platon, "une masse confuse et violente" que le démiurge voudra régler en se fixant sur les choses intelligibles, les idées et les nombres au-delà du ciel. L'ordre anthropologique se trouve en proie à des contradictions analogues.  "Si l'apeiron est constitutif de l'univers, l'hubris est constitutive de l'âme". Le même Platon compare l'âme humaine à un monstre polycéphale, "Chimère, Scylla ou Cerbère, qui est couronné de têtes de  bêtes féroces". D'où une lutte incessante impitoyable, pour que la justice s'impose contre la démesure. Mais où est la mesure ? Du côté de l'homme lui-même ou d'un Bien supérieur ?

Jean-François Mattéi montre encore l'action saisissante de la pensée grecque de la pensée grecque en ce qui concerne la philosophie politique, avec deux protagonistes contemporains. Léo Strauss se réclame de la leçon permanente de la lutte contre l'hubris. Karl Popper dénonce à l'inverse la pente totalitaire d'un modèle fondé sur le pouvoir absolu, à l'encontre des sociétés ouvertes de la modernité. Mais il refuse de voir à quel point on ne peut échapper à la référence à un principe éthique supérieur qui garantit la moralité dans la cité. Une certaine idéalisation de la démocratie athénienne efface le souvenir de la démesure fatale qui a abouti à sa ruine et à l'asservissement de la Grèce tout entière. On aurait grandement tort de ne pas prêter attention aujourd'hui à cette régulation supérieure, tout en se gardant des dangers du système platonicien.

Au terme de son parcours hellénique, Jean-François Mattéi revient à cet Albert Camus qu'il désignait dès le départ comme le plus lucide et le plus sage de nos écrivains. Camus a parfaitement compris qu'il était vain et insensé de vivre et de penser comme si la démesure du monde et la folie de l'homme s'éloignaient de nous. La mesure nécessaire doit émerger de la démesure toujours présente comme un gouffre. La pensée de Midi dont il se réclame présuppose un conflit qui n'aura jamais de fin, puisque le combat est père de toutes choses. Ce qui nous renvoie à ce catastrophisme éclairé que nous impose le chaos contemporain. Contre les progressismes essoufflés et les idéologies aveugles, il importe d'affronter la démesure de notre monde, elle devra être rénovée pour établir une mesure toujours précaire.


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