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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 11:30
Le XXe siècle                             
idéologique et politique     


Par Michel Winock
Mis en ligne : [22-03-2010]
Domaine : Idées

 

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Michel Winock, né en 1937, est un historien spécialiste de l’histoire de la République française et des mouvements intellectuels du XIXe et du XXe siècles.   Il est professeur des universités en histoire contemporaine à l'institut d'études politiques de Paris. Il a récemment publié  La gauche au pouvoir : L'héritage du Front populaire, (Bayard, 2006), 13 mai 1958. L'agonie de la IVe République, (Gallimard, 2006), La gauche en France, (Perrin, 2006), La mêlée présidentielle, (Flammarion, 2007), Clémenceau, (Perrin,  2007), 1958. La naissance de la Ve République, (Gallimard, 2008), L'élection présidentielle en France, (Perrin, 2008).



Michel Winock, Le XXe siècle idéologique et politique, Paris, Perrin, collection Tempus, octobre 2009, 540 pages.


Présentation de l'éditeur.
Le XXe siècle a été le temps des grandes violences collectives : deux guerres mondiales, apogée et effondrement des régimes totalitaires, génocides, drames de la décolonisation et crises économiques. C'est donc peu de dire que les certitudes d'avant 1914 ont été ébranlées : la démocratie libérale à forme parlementaire, le patriotisme, la nation ou la stabilité des monnaies comme des statuts. Avec son sens habituel de la mise en perspective pédagogique, Michel Winock passe en revue les grandes catégories de l'histoire politique et idéologique de ce XXe siècle. S'intéressant aussi bien à la validité du modèle républicain après 1918 qu'au glissement vers la démocratie directe dans les années 1960-1980, aux avatars du sentiment national comme aux affrontements idéologiques, il éclaire des points d'histoire controversés, telles l'hypothèse d'un fascisme français ou les origines idéologiques de Vichy. Michel Winock écrit ainsi une sorte de manuel politique à l'usage du citoyen.

Entretien avec Michel Winock.
  Le journal du Dimanche du 23 décembre 2009.
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Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Le mot est apparu lors de l’affaire Dreyfus. Plusieurs pétitions avaient été lancées et signées par des universitaires, des écrivains, des savants en faveur de la révision du procès. Clemenceau, dans L’Aurore, pour les rassembler d’un mot, avait écrit : "C’est la protestation des intellectuels", un terme à peu près inconnu comme substantif. Barrès, dans le camp des antidreyfusards, l’a repris pour se moquer de ce "Bottin de l’élite" qui croit qu’une société se fonde sur la logique ; ces "aristocrates de la pensée", disait-il, sont coupés du peuple; ils ne sont plus en accord avec leur groupe naturel. Jacques Julliard et moi avons dirigé un Dictionnaire des intellectuels français (Seuil, 1997). Il offre une photographie assez large, mais déjà vieille de douze ans! Une chose est sûre: le "grand écrivain", devenu la figure par excellence de l’intellectuel, est mort dans les années 1980. Depuis Voltaire, l’écrivain s’identifiait le plus souvent à l’intellectuel engagé. Ce personnage a disparu. Nul "grand écrivain" – et il en existe en France – n’est pour autant une "conscience" qui prendrait parti avec autorité dans les combats de son époque. La figure s’est effacée avec les morts successives de Sartre (1980), Aron (1983), Foucault (1984).
Quelle est la situation actuelle des intellectuels en France ?
On peut distinguer quatre grandes catégories d’intellectuels. 1) Il y a d’abord l’"intellectuel professionnel". Ainsi Bernard-Henri Lévy qui a fait profession d’en exercer le "métier". C’est une rupture par rapport à la tradition. Jusqu’alors, l’intellectuel était un savant, un professeur, un auteur qui prend parti. En ce sens, l’intellectuel était un amateur, pas un professionnel. L’intellectuel professionnel se confond, à mon sens, avec l’intellectuel médiatique, convoqué par les journalistes, pour parler de tout et de rien. Bernard-Henri Lévy en est le prototype. Ils sont une poignée. Ils ont réponse à tout. Leur légitimité est surtout le fait des médias. 2) Deuxième catégorie: l’"intellectuel spécifique" dont parlait Michel Foucault. Il intervient sur la place publique, lui aussi, mais à partir de ses connaissances professionnelles. Les "spécifiques", de plus en plus nombreux, n’entendent pas se mêler de la politique en général. Ils témoignent à partir de ce qu’ils connaissent ou expérimentent dans leur profession. Ainsi de l’urgentiste Patrick Pelloux, de l’écologiste Nicolas Hulot ou de l’économiste Thomas Piketty. Pierre Bourdieu a été l’intellectuel spécifique le plus célèbre, voire autoproclamé. Une des tentations de l’intellectuel spécifique, toutefois, lorsqu’il est devenu médiatique, c’est d’échapper à sa spécificité pour donner des avis sur des choses dont il n’est pas expert… 3) Une troisième catégorie regroupe les "intellectuels anonymes", l’immense troupe de celles et ceux qui interviennent dans le débat public à travers le courrier des journaux, Internet, la radio interactive. Au temps de l’âge d’or des intellectuels, il n’y avait pas 10% de bacheliers. Aujourd’hui, nous en sommes à plus de 65% d’une classe d’âge. Les rapports avec l’élite intellectuelle ne sont plus les mêmes. Beaucoup de gens peuvent se prévaloir de lire, de réfléchir et de récuser les maîtres-penseurs. La parole publique n’est plus monopolisée par les politiques et les intellectuels. Aussi, les gens du spectacle (chanteurs, acteurs, cinéastes…) ont-ils paru d’assez bons porte-parole de M. Tout-le-Monde. On se souvient de l’audience de la pétition en faveur des sans-papiers. Reste à savoir si les "people" sont le peuple. En tout cas, ils ont mis fin au "grand écrivain". 4) Quatrième catégorie enfin: celle des "penseurs". Puisque de nombreux organismes catégoriels savent faire campagne contre toutes sortes d’inégalités, on a donc moins besoin d’un Jean-Paul Sartre pour protester. En revanche, on a besoin de penseurs: le souci de protester passe après le besoin de comprendre le monde indéchiffrable dans lequel on vit. Marcel Gauchet, les revues Le Débat, Esprit, Pierre Rosanvallon et toute l’équipe de La République des idées, pour ne citer qu’eux, s’efforcent d’analyser les évolutions actuelles. Le penseur a quitté le registre de "J’accuse" pour celui de "Je veux comprendre".
L’affaire Polanski semble avoir montré les limites des intellectuels médiatiques.
Elle n’a mobilisé, en effet, que ses pairs, ce qui ne l’a peut-être pas servie. La nouvelle génération préfère, je crois, la noria des "experts". On entend beaucoup les économistes. Il y en a, bien sûr, de grands, mais on a rarement vu un économiste nous éclairer sur le sens du monde et devenir une conscience.
L’intellectuel est-il de gauche ?
En 1898, quand Barrès moque les "intellectuels", ceux-ci sont de gauche mais, depuis l’entre deux-guerres, lors des grandes batailles, une certaine droite se veut intellectuelle et s’affirme telle. Maurras, Brasillach, Pauwels, les Hussards : Nimier, Laurent, Blondin, Déon, des historiens comme Raoul Girardet ou Philippe Ariès. La revue Commentaire (fondée par Raymond Aron et dirigée par Jean-Claude Casanova) fait appel à de brillants esprits de la droite libérale. Il faut aussi penser au philosophe Pierre Manent ou à l’économiste Nicolas Baverez.
Le peu d’estime de Nicolas Sarkozy pour les intellectuels est-il révélateur de l’époque ?
Le président de la République est assez représentatif de la nouvelle culture, médiatique et "people". On se demande toujours s’il lit autre chose que les discours qu’on lui prépare. Il affecte une vulgarité, voire une grossièreté, qu’il estime probablement efficace pour se rapprocher du "peuple". D’où une certaine dose chez lui d’anti-intellectualisme. En même temps, comme il est viscéralement politique, il se sert d’intellectuels pour les besoins de telle ou telle action, même s’il préfère les experts aux "professeurs de morale".
Entretien réalisé par  Marie-Laure Delorme et Jean-Maurice de Montremy.

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