Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 08:00
Retour sur le XXe siècle          
Une histoire de la pensée contemporaine 
 
de Tony Judt
Mis en ligne : [4-04-2011]
Domaine : Histoire
JUDT-3.gif

  

Tony Judt (1948-2010) fut un des grands historiens britanniques de la période récente, spécialiste des questions de l'Europe, professeur à l'Université de New York. Il a récemment publié  :  Après guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945 (Armand Collin, 2007). 


Tony Judt, Retour sur le XXe siècle. Une histoire de la pensée contemporaine. Paris, Héloïse d'Ormesson, octobre 2010, 618 pages.


Présentation de l'éditeur.
Des marxistes français à l'économie de la mondialisation, de Primo Levi à Albert Camus, de la Grande-Bretagne à Israël, les essais réunis ici couvrent un éventail remarquable de sujets et un large espace géographique. Deux préoccupations dominantes sous-tendent le recueil: le rôle des idées et la responsabilité des intellectuels, et la place de l'histoire récente dans une ère d'oubli. Car, pour avancer hardiment dans le suivant, il s'agit d'abord de ne pas tourner le dos au XXe siècle troublé qui vient de s'achever, mais d'en donner un sens et d'en tirer des leçons. Liberté de ton, critiques acerbes, analyses fulgurantes ponctuent la pensée rigoureuse et lumineuse de Tony Judt, qui ouvre des perspectives infinies.
 
Critique de Clémence Boulouque. - Le Magazine littéraire, décembre 2010.
Retour sur le XXe siècle. Tony Judt s’est éteint le 6 août dernier, à 62 ans. Dressant son inépuisable activité intellectuelle contre la maladie de Charcot qui l’emprisonnait dans son propre corps, l’historien a travaillé et dicté jusqu’à son dernier jour : deux livres et une multitude d’articles, en vingt-deux mois. Cette force morale de Tony Judt est l’ultime et douloureuse manifestation d’une vigueur intellectuelle peu commune que la traduction de Retour sur le XXe siècle donne à saisir. En 2005, dès sa parution, Après-guerre , cadastre de neuf cents pages de l’Europe de 1945 à 1989, est devenu une référence, unanimement acclamée par l’académie et le grand public. Publié trois ans plus tard, tout en écho et réfractions, Retour sur le XXe siècle est un recueil d’articles parus entre 1994 et 2006, pour la majorité dans The New York Review of Books. Diplômé de Cambridge et professeur à la New York University, où il dirigeait l’Institut Remarque, Tony Judt était l’un des public intellectuals prompt à nourrir le débat public sur ses sujets de prédilection : les questions sociales, l’Europe et la France, ses gauches, les incarnations et réincarnations du marxisme, les intellectuels, Israël et une certaine idée de la judéité. La France a paradoxalement peu reconnu celui qui, dans le monde entier, est salué comme l’un des plus grands historiens contemporains. Ce pays avec lequel il avait une affinité élective était son premier champ d’étude, et ce dès sa thèse La Reconstruction du Parti socialiste (1921-1926) , sous la direction d’Annie Kriegel. À celle-ci et au Britannique George Lichtheim est dédiée cette dernière parution. Deux polémistes, deux penseurs divorcés du marxisme, qui ont su tisser ensemble l’histoire sociale et intellectuelle de l’Europe : deux dettes et une filiation. Le goût de Tony Judt pour la polémique était l’aveu muet d’une nostalgie, d’un idéaliste déçu. Juif anglais, aux racines est-européennes, d’une famille marxiste, sioniste de gauche dans sa jeunesse, Tony Judt a suscité bien des ires pour ses articles provocants sur Israël dont ce volume donne un aperçu. Pourtant, il ne cesse de scruter la judéité et de clamer ce qu’il y voit d’exemplaire ; ainsi convoque-t-il celles de Koestler ou de Sperber, celle de l’homme des marges, de la Mitteleuropa défunte, qui porte témoignage des engloutissements : « L’extermination du passé - par dessein, négligence ou bonnes intentions - est le propre de l’histoire de notre temps. C’est pourquoi la mémoire anhistorique d’une communauté marginale qui s’est trouvée dans le tourbillon peut être encore le meilleur guide de notre époque. Il n’est pas nécessaire d’être juif pour comprendre l’histoire de l’Europe au XXe siècle, mais cela aide. » La formule d’Isaac Deutscher, « Juif non juif », que cite Tony Judt à propos de Koestler, est éclairante. Dans ses fratries, l’homme est déraciné, « toujours légèrement à la tangente de ses affinités », comme il décrit Edward Said. Cosmopolite devenu figure de proue du nationalisme palestinien et des études postcoloniales, ce dernier partageait peu avec ceux qui se réclamaient de lui. Un malentendu dans lequel Tony Judt se retrouve. Classé en penseur de gauche, il clame son goût pour l’histoire des dead white men, de la culture classique ; le postmoderne, les gender ou cultural studies , prétextes aux revendications identitaires, lui sont importuns. Il y voit une invasion de la mémoire et une corruption du projet qui fonde toute société et le métier d’historien. Les identités brandies fragmentent les sociétés, autant que les nouvelles technologies : l’économie se substitue alors au politique comme plus petit dénominateur commun et dessine des programmes électoraux sans âme ni avenir. Au fil de ces critiques se profilent les interrogations et indignations sur le tour pris par nos sociétés, sur la défaite du politique. « Le paradoxe, bien entendu, est que la réussite même des États providence et de leur économie mixte - assurant la stabilité sociale et la démobilisation idéologique [...] - a conduit la jeune génération politique à tenir pour acquise cette même stabilité et passivité idéologique et à exiger que l’on diminue l’"obstacle" d’un État qui [...] intervient. » L’historien de la gauche ne pouvait que déplorer le champ perdu par la social-démocratie et son incapacité à forger une vision. C’est pourtant cette aspiration à une rectitude morale, au coeur de la faillite des idéaux, qu’il décèle dans l’engouement pour Camus et pour Le Premier Homme lors de sa parution en France. Car le moraliste veille en Tony Judt. Les mémoires approximatives, le « charabia » d’Althusser, les intellectuels américains pervertis par l’ère Bush, sont d’incessants foyers de combustion - où il préférait jeter ses amitiés plutôt que ses convictions. Son admiration pour l’historien Eric Hobsbawm ne le conduit pas à la mansuétude lorsque son aîné marxiste s’obstine à ignorer les crimes commis pour la cause. Comme Aron, qui, rappelle-t-il, connaissait mieux les écrits de Marx que nombre de marxistes, ou comme Kolakowski, Judt excelle à tracer les généalogies de la pensée tant il connaît les textes fondateurs, souvent dans leur version originale. Il fait surgir des rapprochements imperceptibles et implacables, fait de ses critiques de véritables essais. Ainsi, au détour de la recension d’une biographie d’Arendt, il souligne ce que son analyse de l’impérialisme doit au méconnu John Hobson ou à Rosa Luxemburg - fidèle, en cela, aux indications qu’Arendt donne elle-même dans ses Vies politiques (1974). Il aime à rappeler des noms qu’on ne lit plus, de Margarete Buber-Neumann à Sidney Hook ou Alva Myrdal. Ses textes sont des réparations face à l’hypermnésie oublieuse. Une prédilection pour le sarcasme, à la Kraus, perce souvent dans l’ouvrage. Les emportements les plus mordants ont un sourire en coin - lorsque Tony Judt note le commentaire de Mary McCarthy sur un dîner londonien avec des « zombies imbéciles » ou savoure d’évidence le titre d’un ouvrage de Kolakowski, « Mes vues correctes sur presque tout » , en réponse à de piteux ennemis. Se lisent aussi les prémices de sa réflexion sur la social-démocratie, prolongée lors d’une ultime conférence en octobre 2009 - de l’aveu de tous, une des grandes heures de la vie intellectuelle new-yorkaise. De là est né Ill Fares the Land , dicté dans la foulée et paru en mars dernier aux États-Unis : un bréviaire dédié à ses deux fils, manuel à l’usage des jeunes générations pour retrouver le sens du politique. Retour sur le XXe siècle dessine aussi l’autoportrait intellectuel que prolongera, plus intimement, son Memory Chalet , publié aux États-Unis cet automne, recueil des miniatures autobiographiques parues dans The New York Review of Books au long de ses derniers mois. Ses étudiants reconnaîtront dans ses écrits le ton précis et limpide de sa conversation. Tony Judt aimait enseigner, donner à penser et penser au loin. Transmettre la conviction que l’histoire sait éclairer la politique, en quête de la « bonne société ». Dans ses ultimes échanges, il confessait, face à la maladie, n’avoir d’autre recours, ni espoir, que de laisser ses livres poursuivre son oeuvre, à travers d’autres. Retour sur le XXe siècle grondait déjà de cette force, de cet appel - une conscience qui scrute ses héritiers.  

 

Autre critique : Eric Aeshiman, "Maux du siècle", Libération, 4 novembre  2010.

Partager cet article

Repost 0
la revue critique des idées et des livres - dans Notes Histoire
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche