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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 08:30
Alexandre Soljénitsyne
Le courage d'écrire
 
sous la direction de Georges Nivat
Mis en ligne : [19-09-2011]
Domaine : Lettres  
Alexandre Soljénitsyne 2

 

Alexandre Soljénitsyne (1918-2008). Oeuvres récemment publiés en français : Esquisses d'exilLe grain tombé entre les meules, tome 2, 1979-1994 (Fayard, 2005), Aime la révolution, suivi de Les yeux dessillés (Fayard, 2007), Réflexions sur la révolution de février (Fayard, 2007), Une minute par jour (Fayard, 2007), La Roue rouge - Quatrième nœud : Avril 17 (Fayard, 2009)
 

George Nivat (dir.), Alexandre Soljénitsyne. Le courage d'écrire, Paris, Editions des Syrtes, mai 2011, 530 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Des millions de lecteurs ont eu leur vie accompagnée par Alexandre Soljenitsyne, ont suivi avec passion sa lutte solitaire contre un empire qui semblait établi pour un bon millénium, ont eu la révélation de L'Archipel du Goulag, puis, moins nombreux, mais encore des centaines de milliers ont suivi l'aventure de La Roue rouge. On aurait pu croire que rien ne resterait de la première moitié de vie : que pouvait préserver une mère seule courbée sous la misère, marquée par la tare d'une origine sociale et d'une fidélité à la religion ? Que pouvait-il rester des années de guerre, de captivité, de bagne, des débuts littéraires dans une absolue clandestinité ? Eh bien non ! Outre l'énorme laboratoire de l'écrivain après son expulsion d'URSS quand enfin il trouve des conditions normales d'écriture, il nous reste, ô miracle !, des cahiers d'écolier, des écrits d'adolescent, des textes rédigés en secret à la prison-laboratoire. Plus quelques reliques de famille, deux albums de photos qu'il prit lui-même à Kok-Terek, pendant sa relégation au Kazakhstan. Ce livre rend compte des multiples facettes de ce géant de l'écriture : étude d'ensemble, articles ciblés sur quelques aspects (la réception de l'écrivain, les biographies qui lui ont été consacrées), des témoignages (ses deux principaux traducteurs, son éditeur en russe, son agent littéraire mondial, le compositeur Gilbert Amy, sa dernière biographe). Il compte également des inédits : plusieurs lettres dont l'émouvante lettre à Spiridon (le concierge de la charachka), une grande lettre à Lydia Tchoukovskaïa, des fragments du Journal R-17, trois textes qui sont des « lectures » faites par Soljenitsyne : « Mon Lermontov », « Ivan Chmeliov et son Soleil des morts », « Le Pétersbourg d'Andreï Biely ».
 
Critique de Véronika Dorman, Le Magazine littéraire - juillet 2011

  Le célèbre exergue de L’Archipel du goulag condense la vocation de son auteur : «À tous ceux à qui la vie a manqué pour raconter cette histoire». Contrairement aux milliers d’anonymes muets auxquels il a prêté sa voix pour crier au crime et à l’imposture, Alexandre Soljenitsyne a eu une longue, très longue vie, qu’il a presque entièrement consacrée à «raconter cette histoire» de mensonge et de violence, d’oubli forcé et de déshumanisation programmée que fut le régime soviétique. À rebours de la mythomanie totalitaire, Soljenitsyne s’est fait le chroniqueur d’un siècle mutilé, en subordonnant sa destinée à celle de son oeuvre littéraire, sans lâcher le crayon en prison ou au camp ni s’arrêter devant les périls de la clandestinité une fois libéré, convaincu qu’en dernière instance la vérité du verbe sauverait le monde. Ainsi, pour l’écrivain-lutteur, vivre et écrire ont été synonyme, relevant d’une même audace et d’un pareil impératif. En Union soviétique, entre le bagne et le bannissement, dans l’anonymat de la relégation lointaine puis la clandestinité des datchas d’amis fidèles, en exil aux États-Unis, dans l’isolement paisible de sa maison à Cavendish, de retour enfin en Russie, à l’écart du tumulte de la capitale, dans le pavillon familial construit sur mesure à Troitse-Lykovo, Alexandre Soljenitsyne n’a cessé de travailler pour restituer à la Russie son histoire et son identité, sa langue et sa mémoire.

  Entre catalogue d’exposition et petite monographie illustrée, Alexandre Soljenitsyne. Le Courage d’écrire raconte la destinée de l’écrivain à travers la matérialité de son écriture. Compilé à partir d’une exposition organisée à la Fondation Bodmer de Genève, l’album reconstitue la vie et l’oeuvre de Soljenitsyne à l’aide d’images de manuscrits, de tapuscrits, de blocs-notes de camp et de carnets de voyage, de correspondance avec ses amis et ses éditeurs, de photographies de lui et par lui, objets personnels de zek (détenu) et d’homme libre. Natalia Soljenitsyne, compagne de vie et de lutte, relectrice et rédactrice, véritable sparring partner, désormais vestale de sa mémoire et gardienne de son héritage, s’est plongée dans les colossales archives de son époux pour y puiser quelques éléments essentiels. À sa suite, guidé par ses légendes et les éclairages donnés par le slaviste Georges Nivat, le lecteur est invité à pénétrer dans le laboratoire littéraire du Prix Nobel, dans l’intimité d’un manuscrit autographe ou d’un cliché familial inédit.

   Tous les textes avant l’expatriation forcée ont une histoire propre, une destinée hasardeuse, tributaire de la fidélité des adjuvants et de la malice des opposants, de la conception à la publication, pouvant faire l’objet d’un récit en soi. L’une des pièces les plus précieuses des archives de Soljenitsyne est sans doute le manuscrit de L’Archipel du goulag, rédigé fiévreusement presque d’une seule traite, en deux hivers, dans son «repaire» estonien, une métairie non loin de Tartu. «J’avais fusionné avec mon sujet, loin du monde, et mon but ultime était que de cette fusion naquit L’Archipel, dussé-je y perdre la vie», écrira-t-il plus tard dans ses Invisibles. La liasse autographe est demeurée enfouie dans la terre, en Estonie, tout le temps de l’exil de l’écrivain, pour ne lui être restituée qu’à la fin des années 1990, tandis que l’éditeur parisien Nikita Struve avait publié dès 1973 le premier tome de la «bombe», passée en Occident sous forme microfilmée.

  Poussée à l’extrême pendant la rédaction de son essai d’investigation littéraire qui ébranla le monde, cette capacité de se fondre dans le travail, au détriment de tout ce qui l’entoure, était l’une des caractéristiques principales de Soljenitsyne, le secret de sa prodigalité. «Être avare de son temps et le rendre aussi dense que possible» (Aime la Révolution !) fut sa devise. À l’image des innombrables pages noircies d’une écriture en «graine d’oignon» recto verso, premières rédactions manuscrites de ses oeuvres. Ses petits blocs-notes qu’il emportait partout, les cahiers où il consignait ses lectures et réflexions, tout était matière première pour le travail en cours ou à venir. Même privé de la possibilité physique d’écrire, au goulag, le corps meurtri par le labeur et l’esprit affranchi du « fardeau des connaissances pétulantes et inutiles » (L’Archipel), Soljenitsyne n’a pas cessé de composer, en mémorisant par coeur les milliers de vers du poème Dorojenka ou de la pièce Le Banquet des vainqueurs qu’il n’avait pas droit de consigner sur le papier. Au camp d’Ekibastouz, le matricule CH-262 mêlait, dans un carnet, à la comptabilité des briques alignées celle des lignes « écrites », puis les récitait, encore et encore, comme les versets d’une litanie, en égrenant un chapelet de liège.

  Le Courage d’écrire révèle également les mécanismes de la conception de la pièce maîtresse de la biographie de Soljenitsyne autant que de sa bibliographie, La Roue rouge, fabriquée patiemment et méthodiquement pendant vingt ans. L’idée d’investiguer sur les causes de la révolution de 1917, d’en explorer la préhistoire, vint au jeune Soljenitsyne à l’âge de 17 ans. Depuis cet instant où le projet s’est « abattu » sur lui, il n’a cessé de rassembler les matériaux de son épopée historique : cahiers de notes de « La Russie dans l’avant-garde » sur la Première Guerre mondiale, en 1937-1939 ; chapitres rédigés en secret dans la prison spéciale Marfino en 1948 ; manuscrits-fleuves écrits au Vermont ; cartothèque au classement rigoureux selon un système d’enveloppes ramifiées (plus de 250 pochettes), triant tous les matériaux et documents collectés par thèmes, questions ou personnages.

  Alexandre Soljenitsyne. Le Courage d’écrire dévoile l’arsenal de l’écrivain et permet de nouer un rapport plus personnel avec l’homme inaccessible dont la parole nous est si familière, de lire entre ses propres lignes, de regarder par-dessus son épaule. Ses immenses archives, dont l’inventaire reste à faire, passeront à la postérité. Aux futurs chercheurs reviendra la tâche de mettre en perspective Soljenitsyne écrivant et Soljenitsyne écrivain. En attendant, cet échantillon permet de passer encore un moment en compagnie de celui à qui le courage de vivre et d’écrire n’a jamais manqué.

 

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