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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:46
Visages de Barrès                       
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Assiste-t-on à un retour de Barrès ? Cette revue, dont il fut le parrain et le maître, ne peut y être insensible. Il est vrai que l'on sent depuis quelques années, à l'occasion de rééditions ou de biographies, une forme de retour en grâce du grand Lorrain.  De  récentes chroniques de Michel Crépu, dans la Revue des deux Mondes, ainsi que les articles qui ont accompagné la publication chez Bartillat d'une nouvelle édition des Déracinés, excellemment préfacée par François Broche, semblent à nouveau le confirmer. Notre ami Eugène Charles, qui fait partie des barrésiens inconditionnels, en est persuadé et il l'exprime ci-dessous avec force et conviction. Un de nos jeunes rédacteurs, Léon Degraeve, qui rend compte ici de la récente biographie de Barrès par Jean-Pierre Colin, en est beaucoup moins convaincu. Le débat est ouvert.

  La Revue Critique.

 

 

Oui, Barrès est de retour parmi nous

 

On ne lit pas Barrès. On le dévore ou on l'ignore. Dans les temps médiocres que nous venons de traverser, on se faisait une gloire de l'ignorer et d'étouffer son oeuvre. Mais voilà que Barrès revient d'exil et que les barrésiens se réveillent. Après la belle biographie de Jean-Pierre Colin, dont rend compte ci-dessous Léon Degraeve, les Editions Bartillat viennent de rééditer Les Déracinés   [1], qui plus est dans une collection de poche. Pari audacieux ? Non, pari réussi puisque le livre se vend, qu'il trouve même un large public et d'abord dans la jeunesse instruite. Barrès disait au soir de sa vie "qu'il peut encore naître après nous des enfants de vingt ans avec qui mes livres ouvriront un dialogue, dût-il être différent des dialogues qui s'établissaient avec mes compagnons de route, car les livres des poètes tiennent des discours divers aux diverses générations"   [2]. Voilà  les conditions réunies pour que ce charmeur envoûte à nouveau les figures de notre jeunesse.

Les Déracinés sont précisément un roman d'apprentissage.  Barrès y donne en quelque sorte une leçon de vie à la génération née dans la défaite de 1870 et qui va devenir la génération de la Revanche. On en connaît la trame : un groupe de lycéens lorrains sont fascinés par la présence de leur professeur de philosophie, le républicain Bouteiller, proche de Gambetta. Il les incite à poursuivre leurs études à Paris. Tous partent pour la capitale, remplis d'ambitions, d'idées chimériques et d'espoirs. Pour ceux d'entre eux qui sauront garder leur sang froid et le lien avec la Lorraine natale, l'aventure politique et la réussite sociale seront au rendez-vous. Les autres, déçus dans leurs rêves et broyés par la dure réalité parisienne, finiront dans la misère et dans l'avilissement. 

Lorsque Barrès publie Les Déracinés, il a 35 ans et une carrière littéraire et politique déjà bien remplie : auteur d'une première trilogie à succès, le Culte du Moi, il est élu député de Nancy à 27 ans et battu à 31. Blessé par la défaite du boulangisme, écoeuré par les moeurs parlementaires de la Troisième commençante, il se lance dans la rédaction d'un énorme "roman historique" qui couvre toute l'épopée boulangiste jusqu'au scandale de Panama. L'oeuvre, remaniée et simplifiée, sera éditée en trois parties : Les Déracinés en 1897, auxquels succéderont l'Appel au Soldat en 1900 et Leurs Figures en 1902. L'ensemble formera le cycle du Roman de l'énergie nationale, l'oeuvre-mère de toute une génération, le premier grand roman du XXe siècle par son écriture, son rythme et la forme de son récit. Le livre des livres pour Malraux, pour Aragon, pour Mauriac, Bernanos, Drieu, Montherlant, et des dizaines d'autres, moins grands.

Les Déracinés sont d'abord un grand roman politique. Ils marquent en quelque sorte la mort clinique du républicanisme jacobin. Renan, puis Taine, avaient les premiers, et avec succès, portés le couteau. Barrès achève le travail. Bouteillier le républicain, l'homme du kantisme, de l'hégelisme, amant d'une France virtuelle, d'un pays sans chair et sans âme, qui pourrait être un autre pays, voici la cible de Barrès. Il est le pédagogue desséchant, le bourreur de jeunes crânes, l'ennemi intime de nos sept Lorrains à qui il apprend, sous prétexte de philosophie et d'abstraction, à mépriser leur terre et leurs origines. Bouteillier a tout de l'inquiétant joueur de flûte de Hameln, il fascine ses victimes en même temps qu'il les débarrasse de leur histoire. Fourier d'un régime où seul le Nombre a de l'importance, il n'est pas là pour former des êtres mais des soldats, des producteurs mais des électeurs, des créateurs mais des bacheliers, des Français mais des numéros. 

C'est la France de Bouteillier que Barrès rêve de mettre par terre. Cette France qui vient de perdre par deux fois la guerre :  en 1870 avec l'Empire, ses rêves chimériques et sa fin, dans l'horizon blême de Sedan; en 1871 avec Thiers, Gambetta et la République voulue par Bismarck. Cette France qui ne peut plus rien contre l'Allemagne, parce qu'elle pense en allemand, qu'elle rêve en allemand, qu'elle conceptualise en allemand. L'initiation de nos jeune gens sera double:  dans un premier temps, c'est leur petite patrie lorraine qui délaisseront, qu'ils renieront pour un Paris lointain, brumeux, rêvé, siège moderne de l'idée pure; mais, dans un second temps, c'est le reflux pour François Sturel, pour Gallant de Saint-Phlin, pour Roemerspacher, pour Suret-Lefort, pour ces multiples figures de Barrès qui reprennent langue avec leur pays, redécouvrent ses charmes et, sous son ombre, trouvent leur place au service de la Grande Patrie. Que nous dit Barrès ? Que la France ne saurait se résumer à une idée, qu'elle soit pleine ou vide, fumeuse ou opérante, qu'on s'en fasse une idée certaine ou incertaine. La France, c'est d'abord une diversité, une variété, une pluralité qui s'efforce aussi d'être une unité. En montrant que l'on peut être tout à la fois Français et Lorrain, boulangiste et fédéraliste, socialiste et ami de la liberté, fervent patriote et parfait connaisseur des beautés italiennes, espagnoles ou rhénanes, Barrès innove. Il offre au Français de 1900 une nouvelle façon d'aimer son pays, plus entière, plus complexe, plus exigeante.

Mais Les Déracinés sont aussi un grand roman social. Le Paris que nous décrit Barrès, c'est celui de l'Argent et de l'argent qui coule à flots. Le capitalisme financier y occupe toute la place, il n'est qu'agiotage, corruption, recherche d'affaires douteuses, si possible rapides sur le dos de l'Etat. La société qu'il décrit est plus proche de la nôtre que de celle de Balzac. c'est un monde où les affaires n'ont plus de limites, où démocratie, presse, argent et parlementarisme font bon ménage, où une oligarchie arrogante et cosmopolite organise la vie du pays comme s'il s'agissait d'une entreprise familiale. Les Etats y sont partout dans l'Etat, et la plume fulgurante de Barrès sait saisir la poignée de main ambiguë, la grimace complice, le coup d'oeil approbateur. Le Paris des Déracinés, c'est aussi celui du déclassement, de la division sociale et de la misère. Arrivés comme des frères à Paris, nos sept jeunes lorrains vont y subir comme tant d'autres la force centrifuge de l'argent. Certains surnageront, pour les plus faibles ce sera la misère et la tragédie, d'autres, traumatisés par l'expérience, retourneront au pays s'enfermer dans le silence.

Nationalisme, idées nouvelles, rejet de la société d'argent... On se méprendrait toutefois en pensant que Les Déracinés sont de la famille de ces romans à thèses, ennuyeux comme ceux de Jean-Paul Sartre, poussiéreux comme ceux de Paul Bourget. Il n'en est rien, bien au contraire. "Barrès, quel film !", proclamait récemment François Broche dans une belle chronique, "quel merveilleux scénario de film donnerait ce grand roman ! que de personnages pleins de relief, que de belles scènes ! quelles couleurs ! quelles passions ! quel mouvement ! quelle somptueuse fresque sur le Paris de la fin du XIXe siècle !" [3]. On démêle en effet dans l'oeuvre de Barrès plusieurs livres en un seul. A côté du roman politique, du roman social dont nous avons parlé, on trouve aussi des passages de roman policier, des pages de sociologie, des récits de journaliste, une histoire d'amour, un conte exotique, des chroniques littéraires, des pages de pure poésie... le tout jeté dans le brasier d'une époque qui court à grande vitesse vers son destin. Le récit mémorable de l'enterrement de Victor Hugo, l'évocation furtive de la foule parisienne, grouillante, un soir d'hiver sous la pluie, le théâtre d'ombres du salon du baron de Reinach, la visite des sept jeunes lorrains au tombeau des Invalides, où Barrès exalte, à la façon de Stendhal, Napoléon professeur d'énergie, et tant d'autres scènes qui donnent au roman un rythme, une intensité et une force particulière. Combien de nos écrivains modernes puiseront à cette inspiration? Que l'on songe aux Cloches de Bâle ou à La Semaine Sainte d'Aragon, aux Conquérants ou à La Condition humaine de Malraux, au Gilles de Drieu, aux Hommes de bonne volonté de Romains... et jusqu'aux Mémoires de guerre de Charles de Gaulle.

Et Barrès quel style et quel homme derrière le style ! Car tout Barrès est derrière son style, derrière ces mots qui jaillissent parfois d'un trait, puis qui se reforment en longues phrases sonores pour rejaillir, plus loin, à nouveau dans une pointe d'ironie ou un accès de mélancolie. Là encore, quelle belle écriture, chargée quand il faut l'être, pure et limpide quand la vie du roman avance par grands flots, sombre, parfois cassée, lorsque l'émotion étreint brusquement le poète. On  n'écrit plus comme Barrès, me disait l'autre jour un lecteur de Gide. C'est sans doute pour celà qu'on ne lit plus guère Gide. Et qu'on fira par relire Barrès.

Eugène Charles.

 

 

Maurice Barrès: "un Prince oublié"... pour longtemps encore ?


On l’évoque parfois : il existe, pour certains écrivains de la IIIe République, une sorte de malédiction, qui semble les condamner, pour longtemps, à rester dans un purgatoire littéraire dont ils ne parviennent à sortir que très difficilement. Charles Péguy, par exemple, n’est redevenu fréquentable aux yeux des bien pensants qu’à partir des années 1980, après que Daniel Bensaïd ou bien encore Edwy Plenel, des gens connus pour être du "bon côté", celui qui n’est pas "obscur", aient déclaré le lire bien volontiers.

Pour d’autres en revanche, comme Maurice Barrès, dont la sublime écriture a marqué des générations d’écrivains, la période de quarantaine risque de durer encore un peu. Malgré plusieurs tentatives, la mayonnaise n’a pas pris et l’on refuse toujours à ce "pestiféré des lettres françaises" [4] les honneurs de La Pléiade. Il faut dire que Barrès, en laissant entendre que le capitaine Dreyfus avait une forme de propension à trahir la nation française du fait de sa  "race" [5] (et bien qu’il ait admis sur la fin de sa vie s’être trompé au moment de l’ "Affaire"), n’a rien fait de son vivant pour ménager la postérité de son œuvre… Bref, celui qui fut longtemps le "Prince de la jeunesse" (Paul Adam) risque, pour un bon moment encore, de rester ce "Prince oublié" dont nous entretient Jean-Pierre Colin dans un essai  [6] qu'il présente lui-même comme une "biographie subjective". Sans cette précaution, on aurait pu en effet reprocher à Jean-Pierre Colin sa réfutation un peu rapide d'une des rares thèses plausibles du très controversé Zeev Sternhell, qui voit dans la pensée de Barrès l'annonce d'une nouvelle forme de « "droite", très différente de celle du XIXe siècle. On aurait également pu lui reprocher d'adopter sans beaucoup de discussions la thèse selon laquelle Barrès serait le précurseur du gaullisme.

Mais mis à part cela, rien de bien important à redire. Jean-Pierre Colin ne l’a pas caché, et c’est tout à son honneur : il n’avait pas vraiment d’autre ambition que de nous parler de « son » Barrès « à lui », ce qui, vu le contexte actuel, est pour le moins courageux. On conviendra d’ailleurs qu’il le fait fort bien, avec une qualité de plume que l'on ne peut que louer. On notera même qu’il lui arrive très souvent, et pas seulement lorsqu’il le cite, de donner envie de lire cet homme que le sinistre ouvrage de 1902 précité a malheureusement rendu infréquentable. Et puis la très intéressante bibliographie (pages 242 à 247) vaut le détour. C’est en effet une véritable mine, qui permet à celui que l’écriture du Lorrain ne laisse pas un indifférent, de se faire une idée plus précise, et par conséquent plus juste, de l'homme que fut réellement Barrès, loin des grossières caricatures que l'on continue de faire de lui.

Cet ouvrage, paru chez une maison d’édition encore trop peu connue, contribuera-t-il à faire sortir l’Académicien déchu de l’oubli, de cette quarantaine que l’on évoquait plus haut ? Bien que l’on puisse très sincèrement l’espérer rien n’est moins sûr. Quoi qu’il en soit, et même si cet essai ne nous apprend rien qui ne soit déjà connu - pas même que cette somme de paradoxes qu'était Barrès s’assumait parfaitement et qu'il était, au fond, un être beaucoup plus humain qu’on ne veut bien l’admettre - l'essai de Jean-Pierre Colin reste une heureuse tentative, qu’il faut, sinon applaudir des deux mains, du moins saluer avec sympathie. 

Léon Degraeve.


[1]. Maurice Barrès, Les Déracinés. Préface de François Broche. (Bartillat, 2010) .

[2]. Propos rapportés par Henri Massis, in Henri Massis, Barrès et nous (Plon, 1962).

[3]. François Broche, "Barrès quel film !" Service littéraire - janvier 2010 .

[4]. Thierry Clermont, "Le dandy négligé" Le Figaro littéraire - 5 novembre 2009.

[5]. Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme, (Félix Juven éditeur, 1902).  pp 152-153.

[6]. Jean-Pierre Colin, Maurice Barrès, le Prince oublié (Infolio, 2009) .


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