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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 18:42
Ici l'Ombre...                          
de gaulle
 

Benoît Duteurtre cache bien son jeu. Dans son précédent roman, Ballets roses, il nous avait replongé dans cette France des années 50 où les hommes politiques étaient gentiment corrompus, les moeurs gentiment légères et les écrivains gentiment plein de talents. On y croisait, sous les ors de la Quatrième finissante, au milieu d'un tourbillon de jolies femmes, l'arrière grand-père de notre auteur en la personne du président de la République, René Coty, le mirobolant André Le Troquer, amateur de corps de ballet et de chair fraîche sur pointes, suivi par un quarteron de ministres défraîchis, et, selon les souvenirs qu'en garde Duteurtre, "des starlettes et des modistes devenues reines de Paris, une fausse comtesse roumaine, des politiciens grivois traînant dans les coulisses de l'Opéra, une République encore accrochée à son Empire, une justice paternaliste, des rues sombres et des maisons closes, des music-halls rive-droite où Maurice Chevalier et Damia chantaient encore, des cabarets rive-gauche où Brassens et Ferré chantaient déjà ; bref, ce monde en noir et blanc, si proche et si lointain, juste avant les bouleversements de notre modernité.»

Et puis, il y eût de Gaulle, et tout rentra dans l'ordre. Le président Coty rendit sa queue de pie, Le Troquer sombra dans l'oubli, les politiciens grivois, les starlettes et les comtesses roumaines prirent leur carte à l'U.N.R. et les Français se mirent au travail. Quant aux rues sombres, aux boîtes de nuit louches et aux maisons closes, elles firent les frais des opérations de rénovation. Paris se transforma en une ville propre et lumineuse, Malraux ravala les façades, les Halles prirent la forme d'un trou et La Défense finit plate comme une dalle. Benoit Duteurtre fait profession d'aimer cette époque, parce qu'elle fut celle de son enfance et qu'à partir d'un certain âge, vers cinquante ans, comme il le dit et s'en amuse lui-même, on regarde ses vertes années avec les yeux de l'amour. Et pourtant, son dernier roman, Le Retour du Général [1], n'est ni un roman de jeunesse, ni une chronique fétichiste des années gaulliennes.  Duteurtre est trop nostalgique pour chercher à faire revivre le passé, il préfère en rêver tranquillement, bien au chaud dans notre époque ennuyeuse. 

  A quoi peut bien rêver un jeune écrivain quinquagénaire dans un monde dominé par de petits cons déjà vieux ? A tout foutre en l'air, bien sûr ! A la révolution, évidemment. Mais pas à n'importe quelle révolution. Pour qu'elle soit vraiment drôle, il faut que cette révolution soit un peu réactionnaire. Et si les vraies révolutions, les révolutions révolutionnaires commencent toujours par de grands évènements, les révolutions réactionnaires ne se nourrissent  généralement que de faits anodins, d'histoires sans importance, de détails presque mesquins. Lorsque Duteurtre découvre un jour à la terrasse de son bistrot parisien préféré qu'on lui sert son oeuf mayonnaise couvert d'une sauce industrielle, c'est la révolte. Et lorsque le gargotier lui apprend qu'une nouvelle directive européenne interdit désormais les mayonnaise maison, son sang ne fait qu'un tour et c'est la révolution. De pétitions en protestations, de manifestations en émeutes, l'affaire de l'oeuf mayonnaise finit par provoquer l'effondrement de la République et... le retour du général de Gaulle. Les premières apparitions du Grand Charles ont lieu comme il se doit sur les ondes, mais cette fois ci sur les ondes de la télévision. Dans des interventions façon Radio Londres, le général pourfend les pouvoirs en place, dénonce l'Europe du renoncement et le capitalisme mondial et appelle les Français à la résistance. Son appel sera une nouvelle fois entendu. A l'issue d'élections régulières, où de Gaulle manoeuvre dans l'ombre, ses partisans arrivent au pouvoir. Et voilà le grand homme à nouveau à l'Elysée, avec Tante Yvonne.

Le meilleur du livre est évidemment ce qui s'en suit et que nous laisserons le lecteur découvrir dans le détail. Qu'il sache seulement, ce lecteur, que tout y est drôle et, pour mieux dire, réjouissant. La révolution gaullienne transforme la France en un pays de Cocagne, où la mondialisation n'existe plus, où les services publics fonctionnent sans concurrence libre et non faussée, où les Français n'ont plus honte de ce qu'ils produisent, de ce qu'ils mangent, du monde dans lequel ils vivent. L'Europe, l'OTAN, la veulerie oligarchique sont rejetés hors de nos frontières. En clair, la France se paye une sorte de mai 68 à l'envers, qui fait enrager le monde entier et qui prend, presque chaque jour, des airs de fête nationale. Comme toute les bonnes choses, tout cela aura naturellement une fin. L'ombre du général finira par disparaître, les nains reprendront le pouvoir et la France rentrera dans l'ordre du monde. Mais pour combien de temps ?

Faut-il en dire plus ? Que Duteurtre dessine parfaitement ses personnages, à commencer par lui-même en éternel jeune homme ? Que les dialogues qu'il invente entre de Gaulle et son entourage, que les discours qu'il fait prononcer au général n'ont rien à envier aux souvenirs d'Alain Peyrefitte ou de Michel Droit, en évidemment plus cocasses ? Que Duteurtre a du talent et qu'il est sans doute un des meilleurs de sa génération ? Mais on savait déjà tout cela. Qu'il continue donc à nous faire plaisir !

Eugène Charles.

 


[1]. Benoît Duteurtre, Le retour du Général (Fayard, 2010).


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