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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 00:28
Refaire l'Europe
 

Les européistes sont-ils en train de perdre la bataille des idées, comme ils vont perdre celle de l’euro ? Après la jeunesse, les chômeurs, les salariés victimes de l’austérité et de la monnaie unique, voilà que l’intelligentsia européenne – en tous cas, une partie significative de celle-ci – entre, elle aussi, en résistance. Des économistes, des philosophes, des sociologues de renom disent de plus en plus ouvertement  leur colère et leur indignation : non, cette Europe n’est plus la leur, ils ne se reconnaissent plus dans  les ukases de Bruxelles, ni dans les ravages de l’euro, ni dans ces sommets pathétiques où des Etats apeurés avouent leur impuissance face à la dictature des marchés. C’est parce que le rêve européen, ce projet que certains d’entre eux ont défendu avec ferveur, est en train de virer au cauchemar, qu’ils ressentent aujourd’hui le besoin d’alerter l’opinion publique européenne et d’esquisser d’autres voies possibles.

C’est le cas cette semaine de deux personnalités qui étaient restées jusqu’à présent aux marges du débat européen. L’un, Claude Allègre, est à la fois un politique et un savant reconnu. L’autre, Hans Magnus Enzenberger, est un des plus grands écrivains allemands vivants.

Claude Allègre n’a pas l’habitude de mettre sa langue dans sa poche. Pour lui, un mammouth est un mammouth, un climatologue est bien souvent un imposteur et l’Europe est au bord du gouffre. Peut-on sauver l’Europe ? [1] s’interroge-t-il dans un ouvrage écrit d’une seule traite dans un moment de sainte colère. Pas sûr, répond l’ancien ministre de Lionel Jospin. Presque sûr du contraire, reprend en écho l’esprit scientifique. L’échec de la construction européenne, Claude Allègre le date très précisément du milieu des années 90, du projet de Marché unique suivi par le traité de Maastricht. C’est là que l’Europe s’est fourvoyée, qu’elle n’a pas voulu choisir entre la voie confédérale, portée depuis l’origine par les peuples, et la voie fédérale, que soutenait la puissante tribu des eurocrates.

De ce refus d’un choix démocratique et fidèle à l’esprit du traité de Rome, tous nos malheurs actuels ont découlé. L’Union européenne est devenu le vecteur de propagation de l’ultra libéralisme anglo-saxon dans l’ensemble du continent, l’arrivée en masse des ex pays communistes n’a permis d’ouvrir aucun contrefeux à cette vague libérale et la technocratie européenne a fini, elle aussi, par se soumettre au modèle dominant. Comment s’étonner dans ces conditions, comme le souligne Claude Allègre, que le projet européen soit devenu en moins d’une décennie ce « machin mal aimé », et que « l’Europe qui devait apporter le progrès et la croissance soit devenue le synonyme du chômage et du règne de l’argent » ?  

Les révoltes grecques, portugaises, espagnoles ou italiennes peuvent être le prélude de quelque chose de plus grave, d’un processus de délitement qui pourrait s’emballer assez vite. Les Allemands rêvent déjà d’une Europe réduite à la zone mark, les Anglais respirent à nouveau l’air du grand large… L’heure, nous dit Allègre, n’est plus aux demi-mesures, aux solutions bricolées et de court terme. Il faut poser les  principes d’une refondation de l’Europe, en retrouvant l’ambition et le souffle du projet d’origine. Les peuples ne sont pas prêts à une Europe fédérale ? Alors revenons à l’Europe des Nations chère au Général de Gaulle, une « confédération de nations libres et indépendantes ». Les Européens refusent la technocratie et le dirigisme ? Pourquoi ne pas supprimer la Commission, ses directives et ses ukases et fonctionner dans le cadre souple d’une coordination des gouvernements. L’Europe est ingouvernable à vingt-sept et elle ne pourra jamais avancer d’un même pas sur tous les sujets ? Inventons des coopérations à géométrie variable, selon les gouts et la volonté de chacun, travaillons non plus sur des règlements ou sur des chimères mais sur des projets concrets dont la réussite conduira les peuples à vouloir aller plus loin.

Il est dommage que Claude Allègre gâche ces excellentes orientations par quelques propositions, visiblement inspirées par le souci d’être « politiquement correct », et qui nuisent à la cohérence de sa démonstration. L’auteur réfute par avance toute solution nationaliste, toute sortie unilatérale de l’euro et de l’Union européenne. C’est son choix mais on aurait aimé que ce choix soit aussi précisément documenté que le reste des propositions. A moins que Claude Allègre ne considère que ce choix relève du domaine de la croyance, ce qu’il reproche précisément et très justement à nos fédéralistes. Ce blocage intellectuel est d’autant plus regrettable que ce qu’il appelle « la solution nationalisme » correspond, trait pour trait, à l’Europe des nations, confédérale, concrète, en un mot humaine, qu’il appelle de ses vœux. Et pourquoi surcharger sa démonstration avec ce modèle d’Europe à deux vitesses, constitué d’un noyau de nations riches fédérées autour de l’euro et d’une périphérie de nations laissés pour compte ? Claude Allègre ne voit-il pas que c’est précisément le projet que l’Allemagne essaie d’imposer sommet après sommet, par petite touche, au reste du continent ? Allons, camarade Allègre, encore un effort pour être vraiment révolutionnaire !

Hans Magnus Enzenberger n’a gardé aucune de ces pudeurs de jeunes filles et il se moque bien de paraître politiquement correct. Dans un pamphlet de 70 pages, il règle son compte à la Commission de Bruxelles, à son absence de transparence, à son fonctionnement sclérosé, à son inefficacité proverbiale et à son arrogance légendaire. La lecture de son Doux Monstre de Bruxelles [2] réjouira tous ceux qui s’égosillent depuis des années à dénoncer les travers d’un système presque intouchable, où les scandales sont étouffés à la source et qui s’est placé d’emblée à l’abri des critiques et des évaluations des Etats-membres.

M. Enzenberger mène rondement son affaire. Sa méthode s’inspire de celle des meilleures enquêtes policières. Il relève les faits, il les classe, il les relie entre eux et montre comment ils font système. Car Bruxelles est un système, dont le fonctionnement n’a rien de gratuit et qui est au service d’une énorme soif de pouvoir, de contrôle et de normalisation. Si l’on s’amuse des exemples que donne l’auteur, si l’on ne peut pas s’empêcher de sourire au récit de tel ou tel organisme inconnu du grand public et qui engraisse dans le sommeil et l’inutilité, on découvre peu à peu la réalité d’une administration qui sait assez bien où elle va, quand et contre qui elle doit se mettre en action.

Et tout cela  en l’absence de toute légitimité politique et sans aucun contrôle ! Car, on l’oublie, la Commission européenne dispose de pouvoirs infiniment plus larges que ceux d’une administration nationale. Elle a l’initiative des lois. Elle promulgue, publie chaque année des milliers de pages de textes législatifs et de règlements, sous l’œil d’un collège de commissaires coopté selon des règles obscures par les Etats-membres. Voilà la réalité de ce que nos politiciens nous présentent depuis quarante ans comme l’aile marchante de la future démocratie européenne ! A vrai dire on se passerait bien de cette démocratie-là.

C’est la conclusion de M. Enzenberger. Comme Claude Allègre, il souligne que la mauvaise image de la Commission est pour beaucoup dans le désamour des peuples pour l’idée européenne. Avec la crise de l’euro, on assiste depuis quelques mois à une reprise en main des dossiers par les grands pays et à une certaine marginalisation de M. Barroso et de son administration. L'Europe apprend à se passer de la Commission. Le moment n'est-il pas venu d’envisager la suppression d’une institution qui a voulu mettre l’Europe sous tutelle et qui ne correspond plus au besoin du moment ? Voilà une décision qui serait appréciée des peuples et qui permettrait d’ouvrir dans un climat plus serein la refondation de l’Europe qu’appelle de ses vœux Claude Allègre.

Paul Gilbert.



[1]. Claude Allègre, Peut-on encore sauver l’Europe ? (Plon, 2011).

[2]. Hans Magnus Enzenberger,  Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. (Gallimard, 2011).


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