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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 04:48
Les conditions du renouveau
 
Les éditions L’Harmattan viennent de rééditer deux ouvrages majeurs de Georges Sorel (Introduction à l’économie moderne [1], La décomposition du marxisme [2]) que nous ne saurions trop recommander à ceux de nos lecteurs qui désirent se familiariser avec l’œuvre du grand philosophe social.
L’Introduction à une économie moderne (1903) donne un aperçu assez complet des idées de Sorel sur l'évolution des sociétés industrielles. Dans le prolongement des thèses de Proudhon, il émet l’intuition que c’est l’innovation, l’esprit technique et donc l’intelligence humaine qui sont désormais au cœur du process de production, et non plus les facteurs de production classiques que sont le capital et la quantité de travail. L’ouvrier, le technicien, l’ingénieur, l’apporteur d’innovation, l’artiste sont les composantes d’une nouvelle classe de producteurs à qui l’avenir appartient. La lutte des classes n’est plus simplement l’expression d’une guerre entre dominants bourgeois et dominés prolétariens, ni la conséquence – comme le pensait certains marxistes orthodoxes – des contradictions du capitalisme. C’est un conflit entre la classe montante, celle qui est la mieux à même  de faire fructifier la production - du point de vue économique mais aussi de son utilité sociale - et la classe possédante, qui n’envisage la production que du strict point de vue du capital qu’elle y a investi. Sorel trouve ici l'occasion de développer et d'actualiser les concepts d’aristocratie ouvrière et de producteurs libres, chers à Proudhon.
On y trouve également de premiers développements autour de l’idée de "mythe" révolutionnaire. Sorel, toujours préoccupé du passage de l’idée à l’action, s’interroge sur la meilleure façon d’entrainer les classes productives vers le socialisme. Les théories les plus savantes, les modèles les plus séduisants n’ont que peu d’emprise sur le mouvement social. Marx lui-même n’a-t-il pas créé de toutes pièces sa vision catastrophiste de l’histoire – schéma simple, presque simpliste de l’avenir – pour aiguillonner les esprits et provoquer un ralliement massif aux thèses de la révolution ? Sorel fait sur ce point le parallèle avec ce que dit Vico de la vieille sagesse populaire : elle exprime souvent, par le conte, le mythe ou la tradition, des vérités qui ne s’imposeront scientifiquement que beaucoup plus tard, lorsque les concepts pour les comprendre auront été trouvés. On sait que Sorel proposera quelques années plus tard de faire de la grève générale ce mythe capable de mettre en mouvement les classes productives.
Il y a enfin dans l’Introduction à une économie moderne quelques belles pages sur l’Etat et sur la démocratie. On connait les préventions de Sorel, rejoignant là encore son maître Proudhon, vis-à-vis de l’étatisme et du jacobinisme. A l’Etat « idéaliste », volontariste, éducateur, qui intervient de façon tatillonne et très souvent inefficace dans le champ de l’économie et de l’organisation sociale, Sorel préfère un Etat « fonctionnel », arbitre, indépendant, qui veille aux équilibres sociaux et à l'élimination des obstacles au progrès. C’est aux syndicats de producteurs, organisés par groupes d’entreprises, branches ou filières, de prendre l’initiative en matière économique et de gérer les instruments de la solidarité sociale. C’est aux régions et aux communautés territoriales de veiller à ce que la production trouve les conditions favorables à son épanouissement sur l’ensemble du territoire. Sorel manifeste ici sa méfiance vis-à-vis de la démocratie, d’une politisation de l’Etat par les partis qui porte atteinte à la probité des fonctionnaires et favorise le népotisme. Des remarques qui conservent aujourd’hui leur pleine actualité.
Quant à la Décomposition du marxisme, publiée en 1908, la même année que les Réflexions sur la Violence, elle met en ordre l’ensemble des critiques adressées par Sorel, moins d’ailleurs à Marx lui-même dont il soutiendra jusqu’au bout les intuitions, qu’aux épigones français et allemands de Marx. Plus datée que l’ouvrage précédent, notamment parce qu’elle rentre dans le détail des débats qui agitaient les milieux socialistes en ce début de siècle, la Décomposition du marxisme a le mérite de présenter les arguments de Sorel contre ceux, Jaurès en tête, qui cherchaient à rallier le socialisme à la démocratie bourgeoise et à le transformer en parti politique. « L’expérience nous apprend que la démocratie peut travailler efficacement à empêcher le progrès du socialisme, en orientant la pensée ouvrière vers un trade-unionisme protégé par le gouvernement. », dit Sorel. Il ne serait sans doute pas autrement surpris de voir ce que les héritiers de Jaurès ont fait de l’idée socialiste en France, sous sa forme social-démocrate comme sous sa forme communiste.
Cette longue digression sur ces deux livres nous donne l’occasion de répondre sur le fond au billet publié il y a quelques semaines par nos amis du Lyon Royal, sous le titre « Révolution syndicaliste, autogestion et en attendant… ». Pour la clarté de la discussion, ce texte est redonné en fin de notre article.
Le texte du Lyon Royal tire le bilan des grèves de l’automne et il lance un certain nombre de pistes théoriques et pratiques pour l’action à mener en 2011. Disons d’emblée que cette contribution nous a fortement réjouis. On aura compris pourquoi à la lecture de ce qui précède et on le comprendra mieux encore à l’aune de ce qui va suivre :
 
1.    Nos amis du Lyon Royal ont raison d’affirmer que les grèves de cet automne ont marqué plus qu’une méfiance vis-à-vis de l’Etat et de l’idée que l’Etat devait être au cœur du processus de transformation. Nous pensons même que ce mouvement s’est constitué contre les initiatives intempestives de l’Etat dans le champ social. Un grand nombre de Français considèrent aujourd’hui que la question des retraites devrait relever exclusivement des partenaires sociaux et, en premier lieu, des syndicats de travailleurs. Les promesses faites par M. Fillon et M. Sarkozy de respecter scrupuleusement le dialogue social et ses résultats n’ont pas été tenues. Pire encore, le texte sur les retraites n’a donné lieu à aucune discussion sérieuse, organisée avec les représentants des salariés. C’est cette main mise du pouvoir sur la société que les Français n’acceptent plus. Et c’est d’abord pour cela que beaucoup d’entre eux sont descendus dans la rue en octobre dernier.
2.    Cette remarque vaut aussi et plus largement pour l’ensemble des dispositifs relevant de l’organisation du travail ou de la solidarité. Nous avons cru, nous aussi, que des réformes législatives pourraient durablement changer la vie des plus modestes, notamment en matière de réduction du temps de travail. Force est de constater que ces textes législatifs, mal montés, mal concertés, politisés à l’extrême dans un sens comme dans un autre, sont largement passés à côté de leur cible. Que l’on prenne l’exemple de nos voisins, et notamment de ceux qui présentent des modèles sociaux plus avancés que le nôtre, on constatera que, chaque fois, le consensus s’est construit par la volonté des partenaires ou par le rapport de force social, l’Etat jouant le rôle de facilitateur, jamais de promoteur. Notre soit-disante « démocratie sociale » ne fonctionne pas parce qu’elle n’a rien de sociale et qu’elle cumule par contre toutes les tares de la démocratie politique.
3.    Le Lyon royal a également raison de dire que la remise en marche de la société passe par une révolution dans le syndicalisme. Rien ne sera possible tant que le rapport de force actuel existera entre monde du travail et détenteurs du capital. Il est illusoire de penser qu’on peut faire significativement bouger la société dans le sens d’un meilleur partage des richesses et des responsabilités sans un syndicalisme fort. C’est-à-dire un syndicalisme rassemblé, et non plus émietté en une poussière d’appareils qui ne représentent plus, pour certains, qu’eux-mêmes. Un syndicalisme modernisé, offensif, constructif et pragmatique, force de propositions dans l’ensemble du champ économique et social, qui ne se cantonne plus à la défensive, à l’obstruction et à la protestation. Un syndicalisme puissant, largement représentatif des salariés dans leurs filières et leurs métiers, enraciné territorialement. Ce qui suppose très certainement d’instaurer en France, comme c’est déjà le cas dans des pays socialement plus avancés, l’obligation de se syndiquer.
4.  Enfin nous faisons complètement nôtre l’idée que la révolution sociale doit être autogestionnaire et entrepreneuriale. Ce qui signifie qu’elle doit s’adresser à l’ensemble des producteurs, ouvriers, employés, agriculteurs, ingénieurs, innovateurs, artistes, avec la conviction que c’est le travail, l’intelligence humaine, l’esprit d’innovation et d’organisation qui fait la richesse des nations. Ce qui signifie également que la question du capital financier, du drainage de l’épargne nationale, de la propriété publique (ou collective) du crédit doit être d’urgence reposée, de même que celle d’un contrôle efficace du capital étranger. Ce qui signifie enfin que l’organisation du travail, c'est-à-dire le statut de l’entreprise elle-même, doit profondément évoluer et s’inspirer du modèle coopératif qui permet au producteur de tirer de son travail le meilleur de lui-même.  
5.    C’est ce projet, syndicaliste, autogestionnaire et fédéraliste, que nous appelons nous aussi de nos vœux. L’équipe de la Revue critique est prête à y travailler avec d’autres, dans le cadre, pourquoi pas, d’Etats généraux du peuple de France.
Henri Valois.
 
 
Révolution syndicaliste, autogestion, et en attendant ...

  Depuis trop longtemps l'idée de révolution a été réduite à la main mise sur l'Etat et de l'Etat au risque de ne plus voir que le cœur du pouvoir réside dans l'économie qui entraine la machine sociale, hiérarchise la société et met en œuvre la violence sociale dans le travaille logement, se paie en chômeurs aussi bien qu'en profit.
C'est lorsque apparaisse par la grève des remises en cause de cette mécanique d'exploitation que l'Etat menace ou met en œuvre la violence des gens d'armes: réquisition, intervention des forces armées viennent briser les grèves qui entravent les affaires.
Ainsi trompé par des discours opportunistes, par des politiciens dont l'opinion fluctue au gré des marchés, nous avons pu croire que des réformes législatives pourraient contribuer à changer durablement la vie des populations modestes, à l'amélioration des conditions de vie des salariés. Santé, éducation, réduction du temps de travail (35 Heures et retraites).
Aujourd'hui nous faisons le terrible constat de ces illusions perdues, les réformes législatives peinent à assurer le bien être de plus d'une génération, l'économie que nous avons cru pouvoir faire d'une révolution de l'organisation industrielle et financière, des rapports sociaux et des institutions se paie d'un retour de la misère, du chômage de masse, de la précarité grandissante de nos vies.    
La révolution sociale à laquelle nous devons aspirer doit être autogestionnaire et entrepreneuriale, visant à la reconstitution du tissu industriel et agricole mis à mal par la spéculation, la révolution sociale à laquelle nous devons nous préparer ainsi que nos organisations syndicales. Voilà quelques uns des principes que je voudrais défendre sur ce blog dans les mois à venir.
Le principe d'une révolution populaire qui viendra s'articuler avec la convocation d'Etats généraux du peuple de France, voilà le projet du Lyon Royal actualisé en ce début d'année 2011. 

Le Lyon Royal du 3 janvier 2011.


[1]. Georges Sorel, Introduction à l’économie moderne. (L’Harmattan, novembre 2010, 385 p.)
[2]. Georges Sorel, La décomposition du marxisme. (L’Harmattan, novembre 2010, 67 p.)

 

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