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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 10:45
Capitalisme
et nihilisme
 
 
 
  CASTORIADIS Cornelius La culture de l'égoïsme

 

IDEES
La culture
de l'égoïsme.
Christopher Lasch et
Cornelius Castoriadis.
Editions Climats.
Octobre 2012.
112 pages.
 

 
Cornelius Castoriadis (1922-1997). Philosophe et économiste français, cofondateur du groupe Socialisme ou Barbarie avec Claude Lefort. Dernières publications: Histoire et création (Seuil, 2009), Ce qui fait la Grèce III, Thucydide, la force et le droit (Seuil, 2011).
 
Christopher Lash (1932-1994). Historien et sociologue américain, spécialiste de l'histoire de la famille. Dernières publications: Le Moi assiégé (Climats, 2008), Un refuge dans ce monde impitoyable (Bourin Editeur, 2012).  
 
Présentation de l'éditeur.
En 1986, la chaîne de télévision anglaise Channel 4 programmait un dialogue entre Cornelius Castoriadis et Christopher Lasch. Jamais rediffusé ni transcrit, inconnu des spécialistes des deux penseurs, cet entretien inédit est une contribution magistrale et extrêmement accessible au débat contemporain sur la crise des sociétés occidentales. Il analyse la naissance d'un nouvel égoïsme, au sortir de la Seconde guerre mondiale et à l'entrée dans la société de consommation. Les individus se retranchent de la sphère publique et se réfugient dans un monde exclusivement privé, perdant ainsi le "sens de soi-même (sense of self)" qui rend possible toute éthique. Le sens de soi-même n'existe en effet que lorsque les individus sont dégagés des contraintes matérielles et n'ont plus à lutter pour leur survie. Sans projet, otages d'un monde hallucinatoire sans réalité ni objets (même la science ne construit plus de réalité puisqu'elle fait tout apparaître comme possible), mais dopé par le marketing et les simulacres, les individus n'ont plus de modèles auxquels s'identifier. Le double échec du communisme et de la social-démocratie les laissent orphelins de tout idéal politique. Leur moi devient un moi vide (an empty self) que se disputent des lobbies devenus quant à eux les derniers acteurs de la scène politique. L'analyse est noire et féroce, mais elle pourrait avoir été faite hier, tant elle est d'actualité. Un texte très marquant, qui devrait trouver un fort écho.
 
Le point de vue de la Revue Critique.
Il faut féliciter Jean-Claude Michéa et les éditions Climats d’avoir exhumé à la fin de l’année dernière ce passionnant dialogue entre Cornelius Castoriadis et le sociologue américain Christopher Lasch. Il ne s’agit pas d’un texte inédit mais de la retranscription d’une émission de télévision diffusée sur la chaîne britannique Channel 4 en mars 1986. L’ensemble reste d’une actualité brulante et l’on s’étonne même que cet entretien n’ait pas été publié plus tôt. Castoriadis et Lasch se connaissaient bien, on sent entre eux une grande complicité et leurs propos se complètent à merveille.
En économiste et en politique, Castoriadis voit dans « la culture du vide » le cœur même du drame moderne. La faillite du « socialisme réel », la promesse du capitalisme à assurer aux gens un niveau de vie croissant et l’omniprésence de la société de consommation nous ont détournés de l’action collective. Tout s’est brutalement passé comme s’il n’y avait plus rien à faire, qu’il fallait se replier sur soi. Ce repli sur soi a laissé la place à un sentiment de dégout lorsque les mirages de la consommation se sont envolés et que la crise est apparue. Mais ce dégout n’a produit aucune révolte car le lien collectif a disparu. L’individu n’a plus d’autres choix que de se retourner contre lui-même ou de s’abandonner à de nouveaux modes de consommation tout aussi ineptes que les précédents. C’est le cycle du capitalisme moderne – expansion du marché, consommation, obsolescence programmée des produits - qui est à l’origine du fond nihiliste de nos sociétés. L’idéologie néolibérale a réussi au sens où elle a stérilisé sans violence tout esprit de rébellion, et qu’elle a fait de l’immense majorité d’entre nous des individus déclassés, dépolitisés et déracinés.
Comme le souligne Christopher Lasch, on est bien loin de cet « individualisme à l’ancienne », que les auteurs libéraux du XIXe siècle avaient remis à l’honneur et que leurs modernes successeurs continuent de revendiquer. Pour les Grecs comme pour les Romains, la condition de la liberté, « d’une vie morale, d’une vie pleinement vécue, c’est d’être libéré des contraintes biologiques et matériels. Ce n’est qu’à partir du moment où l’on sort de ce domaine qu’on peut vraiment parler d’un sentiment du moi, d’une identité personnelle, d’une vie civique. Une vie morale, c’est une vie vécue en public ». Or l’esprit du siècle n’a plus rien à voir avec cette éthique : nous vivons le plus souvent loin des autres, au jour le jour, la marchandise encombre le monde et occupe toutes nos vies, l’esprit public a disparu, l’espace public, fierté des citoyens d’autrefois, n’est plus perçu que comme un immense espace vide.
Même les luttes sociales, ou ce qui en tient lieu aujourd’hui, sont piégées par l’idéologie dominante, soulignent d’une même voix Castoriadis et Lasch. Ce qui caractérisait le mouvement ouvrier du XIXe et du XXe siècle, le féminisme naissant ou le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis, c’était une volonté d’émancipation globale de la société, y compris, selon la formule d’Engels, du capitaliste, de l’oppresseur lui-même. Ces mouvements trouvaient leur origine dans cette tradition politique, critique et civique qui constitue, depuis les Grecs, la marque de fabrique de la civilisation occidentale. Or les luttes actuelles sont corporatives, communautaristes, sexistes. Elles tendent à l’inverse : à faire reconnaitre les droits d’une minorité victimisée contre les droits de tous les autres, considérés globalement comme des oppresseurs. Comme le relève Castoriadis, on retrouve ici la vieille conception libérale qui veut que la politique permette à chacun, dans un marchandage de tous les instants, de se défendre contre l’Etat ou de lui arracher le plus de droits, le plus de libertés possibles. « Les gens ne parlent plus qu’en leur nom propre, pas au nom de la collectivité ». Le cours des choses peut-il être modifié ? s’interrogent nos deux esprits. Assurément si l’on partage à nouveau « la conviction que l’on ne saurait être humain complet à moins de devenir un citoyen prenant part à la vie collective du domaine public ». C’est à ce prix que le charme du nihilisme contemporain sera rompu, que la crise d’identité qui frappe nos sociétés pourra se dissiper et que chaque individu retrouvera ce qu’Hegel appelait la « reconnaissance », le respect de l’autre. Ce que notre vieux fond de morale stoïcienne et chrétienne appelait autrefois la fraternité.
Jean-Claude Michéa couronne cet entretien d’une postface qui est bien plus qu’un commentaire. Pourquoi les idées de Castoriadis et de Lasch nous paraissent-elles aussi actuelles ? Et pourquoi l’un comme l’autre en sont-ils venus à porter le même regard désabusé sur la triste évolution des gauches occidentales ? Le socialisme et son pauvre avatar, la social-démocratie, n’auraient-ils pour finalité dernière que « de servir d’avant-garde à tous les combats de la bourgeoisie européenne pour écarter, un à un, l’ensemble des obstacles politiques et culturels à l’expansion civilisatrice du marché mondial dérégulé et de sa volonté de puissance illimitée »? Et « toute critique progressiste du monde moderne devrait-elle se limiter à introduire un peu plus d’équité dans la répartition des fruits de la croissance ou à déconstruire les multiples tabous judéo-chrétiens légués par les stupides générations antérieures » ?
S’agit-il au contraire, selon la conception de Castoriadis, de Lasch ou de Debord, et avant eux de Camus, Orwell, Péguy ou Proudhon, d’offrir aux individus et aux peuples, dans le respect de leurs sentiments d’appartenance et de filiation, les moyens d’accéder à une existence réellement autonome, à cette vie « bonne et heureuse » célébrée par Aristote, à cette vie libre et décente vantée par Orwell ? Si tel est le cas, si le socialisme, enfin débarrassé de ce que Sorel appelait les illusions du Progrès, est en capacité d’opposer une éthique nouvelle à l’épuisement du monde et à l’atomisation définitive de l’espèce humaine, alors nous serons nombreux, venus de la droite ou de la gauche de la barricade, à soutenir ses efforts.
Paul Gilbert. 
 

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