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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 23:48
En attendant les urnes…
 
Depuis quinze jours, des millions « d’indignés » défilent un peu partout dans le monde contre la dictature des marchés et contre les gouvernants de droite et de gauche qui ont capitulé devant eux.  Dans plus de 80 pays, dans plus de 900 villes, on a bloqué les rues, occupé les institutions financières, tenu des meetings improvisés sur des places, dans des théâtres, dans des salles de spectacle. A Rome, les manifestants exaspérés se sont violemment heurtés à la police, comme à Athènes la semaine dernière et comme sans doute cette semaine encore. A Bruxelles, les forces de l’ordre ont du protéger le siège de la Commission européenne de la fureur de la foule et à Francfort des centaines de personnes se sont massées aux abords de la Banque Centrale Européenne pour conspuer les noms de MM. Trichet et Juncker. De Tokyo à Santiago du Chili, de New-York à Melbourne, des peuples ont suivi l’appel international des « indignés » et se sont levés contre le pire du capitalisme. Partout, des étudiants, des chômeurs, des travailleurs en grève, des mères de famille, des commerçants, des fonctionnaires ont fraternisé dans d’immenses cortèges. Partout, sauf chez nous.
On peut s’étonner de cette singularité française. Ils étaient à peine trois mille, les manifestants qui se massaient, il y a dix jours, devant l’Hôtel de Ville, à peine plus nombreux qu’un mois avant à la Bastille. Les mêmes ? Peut-être ! Sans doute ! Stéphane Hessel a beau vendre des millions d’exemplaires de son livre dans le monde, force est de constater qu’il n’est pas prophète en son pays. Quelles sont les causes de cette atonie ? La France est-elle mieux lotie que d’autres pays dans la tempête financière qui fait rage ? A peine, et le silence de l’opinion cache des réalités un peu moins brutales, certes, mais tout aussi détestables qu’en Espagne ou qu’en Grèce : désindustrialisation, chômage de masse, notamment chez les jeunes, paupérisation des classes moyennes, faiblesse redoutable des institutions financières… Le mécontentement et l’inquiétude sont-ils moins sensibles chez nous qu’ailleurs ? Pas du tout. Tous les sondages confirment au contraire que le moral des ménages et des entreprises n’a  jamais été aussi bas. La fameuse « dépression française », phénomène presque unique il y a quelques mois encore en Europe, continue à faire des ravages. Les Français sont-ils démobilisés ? Plus ou moins. Beaucoup de salariés ont encore en mémoire le conflit sur les retraites, ces immenses cortèges qui n’ont débouché sur rien ou presque rien. Ils en veulent beaucoup aux directions syndicales qui les ont lâchés à la première occasion. En revanche, ils s’engagent fortement au plan local, lorsque leur emploi est menacé ou lorsque le patronat dépasse les bornes.
Il faut donc chercher ailleurs ce qui différencie la France du reste de l’Europe. La réponse se trouve en effet sur le terrain politique. L’élection présidentielle de 2012 cristallise toutes les attentes et la détestation du pouvoir sarkozyste est telle qu’on a fini par oublier les désillusions du passé, ces grands soirs politiques qui se sont transformés quelques mois plus tard en capitulation sociale. Les médias entretiennent les Français dans cette illusion parce qu’ils n’ont – eux-mêmes – aucune autre grille de lecture de l’actualité que les faits et gestes de nos oligarques. Il en est de même des partis politiques et, là encore, rien de plus normal. Les Primaires socialistes viennent d’offrir aux électeurs une sorte d’élection avant l’élection, un changement sans changement, une forme de défouloir qui fera d’autant moins bouger les lignes que la gauche a plébiscité son candidat le plus conservateur. Les syndicats eux-mêmes sont l’arme au pied. Ils attendent comme les autres le verdict des urnes ! Que la CFDT et les centrales dites « réformistes » fassent le choix de l’attentisme, rien d’étonnant. Ce sont elles qui l’hiver dernier ont sifflé la fin du conflit des retraites et « cassé les jambes » de l’intersyndicale, au moment même où le mouvement commençait à prendre un tour insurrectionnel. Trop dangereux, trop risqué, pensaient alors M. Chérèque et l’équipe social-démocrate qui préside aux destinées de sa centrale. Pas question de mettre le feu au poudre en pleine crise européenne, alors que l’existence de l’euro est en jeu, pensent les mêmes aujourd’hui. A ceux qui plaident pour une relance du mouvement, M. Chérèque vient de répondre que « le principal souci des salariés est actuellement le risque d’éclatement de la zone euro, pas le plan d’austérité de François Fillon. » Preuve, s’il en était besoin, du niveau d’aveuglement ou de duplicité d’une partie des dirigeants syndicaux français.
Mais la CGT, mais la FSU, mais Sud ? Eux aussi sont complètement paralysés. M. Thibault a beau plaider pour le « rassemblement » des forces sociales, il a beau insister sur le fait que le bulletin de vote n’est pas l’unique moyen d’expression et que, faute d’une pression forte des salariés, la gauche au pouvoir risque de retomber dans ses errements gestionnaires, rien n’y fait. De fait la journée d’action du 11 octobre contre le plan d’austérité du gouvernement a été un semi échec. On y a vu des troupes cégétistes extrêmement clairsemées, la CFDT y a fait une présence minimale et FO a refusé, purement et simplement, d’y participer. Il est vrai que les élections professionnelles du 20 octobre dans le public mobilisaient toutes les pensées des chefs confédéraux et que l’heure était, moins encore que d’habitude, au rassemblement.
Sauf à imaginer un brusque durcissement du contexte économique et l’adoption de mesures d’austérité aussi dramatiques qu’en Espagne ou qu’en Italie, il est peu vraisemblable que le front syndical bouge beaucoup d’ici au printemps 2012. M. Thibault est en réalité victime de ses choix stratégiques. La CGT avait les moyens, à l’automne dernier, d’imposer à ses partenaires une ligne d’unité d’action et d’obtenir la transformation de l’intersyndicale en une structure pérenne, dotée d’un programme propre. Elle ne l’a pas voulu. Elle a préféré la voie de l’isolement et du repli sur soi qui la prive aujourd’hui de moyens d’agir. Une autre voie s’ouvrait à elle, celle d’une opposition résolue, déterminée à cette Europe capitaliste et fédéraliste qui met aujourd’hui les peuples dans la rue. En l’empruntant, elle renouait avec l’esprit de la Charte d’Amiens, celui de l’autonomie du mouvement social vis-à-vis des oligarchies politiques. Elle aurait pu se mettre à la tête du mouvement français des « indignés », entrainant dans son sillage les adhérents, sinon les dirigeants, des autres centrales. Elle ne l’a pas voulu, par conservatisme, par négligence ou par faiblesse stratégique. M. Thibault préfère caresser les socialistes dans le sens du poil, en saluant « l’innovation démocratique » de leur primaire. Il s’expose, avec ceux qui le suivent, à bien des désillusions.
Car pourquoi les socialistes français feraient-ils mieux que M. Zapatero ou que M. Papandréou ? Nous avons les expériences grecques et espagnoles, pour quelques mois ou quelques semaines encore, sous les yeux et l’expérience portugaise vient tout juste de s’achever. Les travailleurs de ces pays ont-ils été mieux protégés qu’ailleurs de la cupidité des banques, les services publics mieux préservés, les classes populaires moins mises à contribution ? Les organisations syndicales ont-elles eu davantage de moyens pour lutter contre les délocalisations, les licenciements boursiers, les profiteurs de la crise ? Et le programme socialiste ? Que nous propose le PS pour faire vivre ce que l’on appelle pompeusement chez nous la « démocratie sociale » ou, plus simplement pour protéger et encourager l’exercice du droit syndical ? Rien ou quelques bonnes paroles. Exit les idées développées par Ségolène Royal en 2007 autour du syndicalisme de masse, de l’obligation d’adhérer à un syndicat et de l’entrée des salariés aux conseils d’administration des entreprises cotées. Oubliées, déjà, les propositions d’Arnaud Montebourg sur le développement du secteur coopératif, le partage de la valeur ajoutée, le contrôle des licenciements. Il faudra se contenter des bonnes paroles de M. Hollande sur la protection des négociations collectives. Un principe posé il y a un demi-siècle par les gaullistes et qui ne fonctionne qu’à une seule condition : l’existence de syndicats représentatifs,  puissants et respectés ! On en revient toujours à la même question.
 
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Attentisme des Français, stratégie confuse des bureaucraties syndicales…  Et pourtant le malaise social continue à se diffuser dans l’ensemble du pays. Nous avons signalé dans notre précédente chronique cette désaffection vis-à-vis du travail qui touche aujourd’hui l’ensemble du corps social, cadres, employés, ouvriers de l’industrie… Une enquête publiée fin septembre par le cabinet Mercer indique qu’un salarié sur trois aspire à quitter son entreprise. Ce chiffre marque une hausse de 57% par rapport à la précédente enquête publiée en 2007. Le taux des salariés « satisfaits » au travail tombe de 72% à 57 % en moins de quatre ans. Stress ? Peur du chômage ? Pas seulement. Les enquêtes sociales mettent en évidence une dégradation profonde des relations au sein de l’entreprise : arrogance et incompétence du management supérieur, démobilisation des cadres, absentéisme, travail en miette, dictature de l’urgence, refus d’appliquer la législation sociale, recherche du profit à court terme, mépris du client, de la qualité… Ces signes inquiétants, que chacun peut constater dans son environnement professionnel, ne sont sans doute pas sans conséquences sur les performances économiques de nos entreprises depuis cinq ans. Voilà un aspect du sarkozysme qui était jusqu’à présent resté dans l’ombre et dont il faudra bien, un jour, faire le bilan.
 
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Ce qui, en revanche, est bien visible, c’est l’incapacité du pouvoir à défendre l’emploi français et l’industrie nationale. L’actualité sociale nous en donne encore trois exemples. Le plus terrible concerne l’arrêt de la raffinerie LyondellBasell à Fos. Décidée à l’aveuglette par une direction américaine aussi stupide qu’arrogante, cette fermeture aurait du émouvoir et faire rapidement bouger le gouvernement. Au lieu de quoi on a laissé la situation se dégrader. Les organisations syndicales ont pourtant  alerté tout de suite les autorités sur les conséquences dramatiques de cette décision. Elles ont mis des semaines à trouver un interlocuteur. Une grève dure s’est alors déclenchée qui aurait pu paralyser l’ensemble du secteur de la raffinerie et, par là même, tout le pays.  La riposte sociale a été suffisamment forte pour dissuader LyondellBasell de mener son projet de fermeture au pas de charge et dans le mépris du code du travail. Pour autant, le site sera bien fermé et la filière du raffinage français perd ainsi un de ses fleurons.
Toujours dans la région de Marseille, à Gémenos, les 182 salariés des thés Lipton/Fralib poursuivent leur combat contre le trust anglo-néerlandais Unilever. Non content de les licencier, leur ancien employeur refuse qu’ils redémarrent l’activité à leur compte. Le comité d’entreprise et la Région ont pourtant mis au point un projet de reprise qui parait crédible et qui peut être financé. Mais Unilever a décidé d’appliquer la loi du plus fort : il fermera son site un point, c’est tout.  Comme aucun contre-signal n’est venu de l’Etat, l’affaire semble entendue. L’usine restera occupée encore quelques semaines, le temps que les salariés intéressés par la reprise s’éloignent. Alors, on tirera l’échelle sur l’usine Fralib, après avoir tenté de reclasser les salariés les plus âgés.
Et puis il y a la Lorraine. La Lorraine qui souffre à nouveau. Sa filière bois-papier voit ses unités fermer les unes après les autres et ce sont des centaines d’emplois dans la production, la transformation et la sous-traitance qui sont en train de disparaitre dans les Vosges. Là encore, rien n’a été anticipé, rien n’a été planifié. Mais c’est aussi la Lorraine de la sidérurgie qui souffre aujourd’hui. La Lorraine des hauts-fourneaux et des promesses envolées de M. Sarkozy. Les 600 de Gandrange qui ont perdu leur emploi en 2008, malgré les assurances de l’Etat, ne sont pas prêts d’oublier. C’est maintenant au site de Florange, longtemps un des plus modernes d’Europe, de subir la volonté de son actionnaire indien, le groupe Mittal. Après l’arrêt prolongé d’un premier haut-fourneau cet été, c’est le second que l’on vient de mettre en sommeil et près d’un millier de salariés se retrouvent brutalement en chômage technique. Que restera-t-il d’ici quelques mois d’une des plus grandes filières industrielles française et européennes, sauvée à plusieurs reprises de la faillite par le contribuable ? Peu de choses. C’est sans doute pour cela que François Hollande est venu, sur place, dans le cadre des primaires socialistes, faire des promesses qu’il ne tiendra pas. Il les a faites avec si peu de conviction que les Lorrains ont décidé de ne pas y croire.
Henri Valois.

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