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8 mai 2010 6 08 /05 /mai /2010 19:42
La Savoie 
et la France               
savoie 3

   

Le 150ème anniversaire du rattachement de la Savoie et de Nice à la France était l'occasion pour le gouvernement de rendre hommage à ces deux belles provinces qui ont tant contribué à l'histoire récente de notre pays. Il n'en a rien été. A peine quelques commémorations officielles, la plupart d'ailleurs à l'initiative des collectivités territoriales ou des associations locales. Rien ou presque de la part de l'Etat, si ce n'est un discours particulièrement insipide de M. Sarkozy, fin avril à Chambéry.

Et pourtant le 22 avril 1860, c'est avec enthousiasme que les Savoyards et que les Niçois se donnèrent à la France.  Les cloches sonnèrent à pleines volées à Chambéry, à Annecy, à Bonneville et à Moutiers lorsque, le 14 juin, les représentants de l'Empereur prirent officiellement possession de la province. "Nous étions des Français de coeur, nous sommes désormais des Français de droit", voilà ce que disaient les discours de bienvenue des nobles montagnards, voilà ce que disaient les foules rassemblées pour accueillir dans la joie les émissaires de la France...

La Savoie a prospéré dans l'ensemble national, elle en est désormais une des régions les plus riches et les plus dynamiques. Elle attend à juste titre une reconnaissance et un hommage que l'Etat républicain ne lui a jamais donné que du bout des lèvres. L'article que nous reproduisons ci-dessous, extrait de la Revue critique du 25 septembre 1910, montre que le cinquantenaire du rattachement ne fut pas mieux fêté par le gouvernement de l'époque. Il est vrai que les Savoyards, profondément catholiques, n'étaient pas perçus comme de bons sujets par le pouvoir jacobin et anticlérical qui sévissait alors à Paris. Ils souhaitent désormais s'affranchir du vieux cadre républicain qui les a divisés en deux départements et se donner leurs propres institutions. C'est sans doute pour celà que la République regarde aujourd'hui encore ces hommes libres avec suspicion. 

  Claude Cellerier.

 

 

Les fêtes du cinquentenaire.

 

Moûtiers-Tarentaise, septembre 1910.

 

Le 24 mars 1860 fut signé à Turin l'acte de cession de la Savoie et de l'arrondissement de Nice à la France. Le 22 avril, par 130.533 oui contre 235 non, le peuple de Savoie donna son assentiment enthousiaste au traité. Le 14 juin, le sénateur Laity prit officiellement possession de la nouvelle province française au nom de l'Empereur. Cinquante ans se sont écoulés; la commémoration s'imposait, les cœurs savoyards ne l'ont pas négligée. Quel jour choisir pour célébrer la fête ? Ces trois dates : 24 mars, 22 avril et 14 juin, en rappelant le pacte des souverains, l'assentiment populaire, la réalisation, marquaient des anniversaires précis. Mais on pouvait aussi bien commémorer l'annexion dans son ensemble en choisissant tout autre jour de l'année qui ne fût l'anniversaire d'aucune de ses étapes.

C'est des Savoyards de Paris qu'est venu le signal de nos fêtes. L’Alliance catholique savoisienne a fait coïncider son assemblée générale annuelle avec la célébration solennelle du cinquantenaire, et l'a placée sous le patronage de ceux qui furent les principaux promoteurs du mouvement de 1860. Elle a convoqué le 10 avril, à la salle des fêtes de Saint-Honoré d'Eylau, les Savoyards de Paris et les Savoyards de Savoie. Ce fut une journée parfaite, uniquement savoyarde. M. Jules Challamel, président de l'Alliance, en fut l'organisateur et l'âme. Tous nos pays : Savoie propre, Chablais, Faucigny, Maurienne, Tarentaise, y étaient représentés. Des discours sur l'annexion furent prononcés par M. Hippolyte Perret et par M. Antoine Pillet. Le baron du Bourget lut une étude sur la fameuse brigade de Savoie. On chanta les chansons du pays : la Pernette, la Marion et le bossu, Mon père avait cinq cents moutons; on grignota des rioutes apportées de Chambéry en les arrosant de vin blanc de Savoie. Un Te Deum solennel, un banquet où M. Emmanuel Dénarié et le chanoine Lavorel, d'Annecy, parlèrent au nom de tous, terminèrent la journée. 

En Savoie, la fête eut lieu le 12 juin. C'était le dimanche le plus rapproché du 14, et ce jour était en outre l'anniversaire de la ratification du traité par le Sénat français. A Chambéry, la journée fut joyeuse, la fête vraiment populaire. Des drapeaux et des guirlandes aux maisons, des jeux dans les rues, une joie franche, unanime et sans apprêt, égayèrent la vieille capitale du duché. L'archevêque avait prescrit un Te Deum dans toutes les paroisses de son diocèse ; il présida lui-même celui de la cathédrale et prononça un discours sur l'annexion. Au théâtre, sous la présidence du maire, qu'entouraient, avec le général Borson seul survivant du groupe de l'annexion, les représentants des familles Greyfié de Bellecombe, Costa de Beauregard, Dénarié, M. Antoine Pillet rappela dans une conférence la longue suite de notre glorieuse histoire et les faits précis qui motivèrent et légitimèrent notre réunion à la France. On ne parla pas d'opinions politiques. Le maire, qui est à la tête d'un conseil municipal entièrement gouvernemental, présida avec tact et uniquement en Savoyard cette réunion de Savoyards. Emmanuel Dénarié, qui a tant d'esprit et tant de cœur, fit une allocution charmante. « Au fond, dit-il, nous sommes bien tous de la même famille ; il en est où l'on se querelle beaucoup, où chacun, quand il n'y a pas de chef, croit avoir la meilleure méthode pour organiser la maison, et nous sommes un peu de ces familles-là. Mais dans les anniversaires tristes ou joyeux, la famille se réunit sous le poids d'une même pensée ou dans l'exaltation d'un même sentiment. » Là, comme à Paris le 10 avril, l'âme savoyarde eut sa journée et nous l'avons sentie revivre.

A Annecy, la fête fut plus bruyante. On avait annoncé à grand fracas une cavalcade dont le succès fut médiocre, ses organisateurs n'ayant pas su lui donner le cachet local et historique que les circonstances commandaient. La garnison sortit de la ville et y revint aussitôt pour figurer l'entrée des troupes françaises en 1860. Le maire harangua la population du haut du balcon de l'Hôtel de Ville ; le préfet reçut le conseil municipal. L'évêque avait prescrit un Te Deum dans toutes les églises. Le Chablais, le Faucigny, la vallée de l'Arve, s'associèrent aux réjouissances et aux prières.

En Tarentaise, où notre évêque présida le Te Deum à la cathédrale, nous eûmes une journée retentissante. Le bruit que firent tous les pompiers du département venus à Moûtiers avec leurs musiques pour la réunion annuelle de leur fédération, accentua notre joie de fêter le cinquantenaire. Nos maisons étaient couvertes de drapeaux et de feuillages. Ceux qui pavoisent pour Jeanne d'Arc et ceux qui pavoisent encore pour la prise de la Bastille se trouvèrent unis dans le même sentiment de piété savoyarde.

En Maurienne, il n'y eut point de fête... L'évêque n'avait pas suivi l'exemple de ses collègues et n'avait prescrit aucun Te Deum. Les municipalités n'organisèrent rien... Cela prouve que chez nous chaque pays fait à sa tête, et c'est une ombre à notre tableau qui lui donne plus de relief. Il était bon que sur un point de la province le silence et l'abstention donnassent une leçon à nos maîtres...

Il faut le dire, sur toute cette joie du cinquantenaire, il a flotté non pas un regret de ce qui s'est fait il y a cinquante ans et qui est fait pour toujours, mais un sentiment de réserve, une sorte de gêne due à la façon dont le pacte de 1860 est exécuté par le gouvernement de la République. La Savoie s'est donnée et on la pille. Le parti conservateur et le clergé furent les artisans de l'annexion contre les libéraux qui n'en voulaient pas ; on les moleste et on les vole. Des engagements solennels avaient été pris de respecter les droits acquis de la province ; ces droits sont anéantis chaque jour un peu plus par la machine à voter que les Parisiens ont installée à la place du gouvernement... Qui s'étonnera que notre élan vers l'union des cœurs, en cette année 1910, ait été voilé de mélancolie? Le chanoine Lavorel l'a dit à l'un des derniers dîners des publicistes chrétiens : « Nous aimions bien nos princes, mais il fallait opter entre « la France et l'Italie. Découragés par la persécution que * Cavour avait fait subir depuis cinq ans à nos prêtres et « à nos religieux, nous nous portâmes du côté de la France « avec d'autant plus d'entrain que nous saluions en elle la « grande nation catholique et que nous comptions partager « ses gloires. Il est probable que si nous avions prévu les « persécutions dont nous avons été victimes dans le quart « de siècle qui a précédé le jubilé d'aujourd'hui nous aurions montré moins d'enthousiasme en 1860. Mais nous n'avons pas de contrition. Nous sommes de vrais Français... »

 

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Telles furent les fêtes, les vraies fêtes du cinquantenaire. En face de cela il faut montrer et il faut flétrir l'attitude du gouvernement, qui a été hideuse.

Au mois de janvier, quand se constitua à Chambéry, « pour répondre au désir exprimé par les représentants des familles qu'on avait vues en 1860 à la tête du mouvement annexionniste », un comité chargé de préparer la commémoration, ce comité voulut prendre contact avec la préfecture et lui marqua son désir d'agir en communion avec elle ; il fut nettement éconduit. Dès ce moment le gouvernement manifesta sa volonté de ne s'associer en rien à ce que nos fêtes allaient avoir de proprement savoyard et de faire sa fête à part. Le 12 juin, quand nos populations, sous la pression de leur sentiment guidé par les évêques et par les municipalités, célébraient joyeusement l'annexion, le préfet de Chambéry et ses fonctionnaires demeurèrent, par ordre, étrangers à la fête. Le dimanche 12 juin, toutes les maisons de Chambéry furent pavoisées, toutes sauf le palais ducal qui sert de logement au préfet et les demeures des employés de l'Etat. En revanche, le mardi 14, quand chacun de nous avait repris son travail de chaque jour, le préfet fit pavoiser et illuminer...

Le mot d'ordre venait de Paris. Le 10 juillet, on réunit au grand palais les Savoyards de Paris et là, dans un banquet que présidait M. Antonin Dubost, sénateur du Dauphiné, assisté de M. Brisson, député de Marseille, et de M. Briand, le Nantais, on prétendit commémorer l'annexion. « Des vertus savoisiennes, de ce qui distingue notre nation des autres provinces françaises, de ce qui fait notre honneur et notre orgueil, de nos grands hommes et de nos plus chers souvenirs historiques, pas un mot n'a été dit par ces tristes politiciens », nous rapportait au lendemain de cette cérémonie la Savoie républicaine. En revanche, Gambetta et Garibaldi furent exaltés et M. Pichon célébra comme gloires savoyardes Lamartine et Jean-Jacques Rousseau. Rien ne se peut imaginer de plus honteux pour nous.

Enfin, pour accentuer cela, pour essayer de noyer dans le marais de la politique républicaine notre réveil savoyard, le gouvernement, s'appuyant sur la complicité toute naturelle de nos Quinze-Mille, organisa ce voyage de M. Fallières, dont les journaux ont rapporté à la France les détails. Le seul choix de la date du 4 septembre constitue une grossièreté. Le 4 septembre était le seul jour de l'année qu'il fallût éviter. Le 4 septembre, c'est Sedan et la déchéance de l'Empire. Commémorer à la fois l'annexion, qui fut l'œuvre de Napoléon III, et la chute du même Napoléon III, inviter la Savoie à manifester la joie qu'elle éprouve d'être devenue française et l'inviter en même temps à piétiner la mémoire de celui qui la lui procura, une pareille pensée ne pouvait germer que dans des âmes sollicitées par la bassesse et fermées à toute pudeur. Les Savoyards qui furent députés à Paris en 1860 pour régler avec l'Empereur les questions de détail que soulevait l'annexion, furent entourés d'égards et comblés d'honneurs par Napoléon III et par l'impératrice. Le souvenir en est pieusement gardé dans nos familles. Et les représentants de ces familles, ils ont eu le front de les inviter à leur réjouissance du 4 septembre ! Auront-ils seulement compris la portée des refus qui leur ont été opposés ?...

Que pouvaient-ils imaginer encore pour donner à leur fête un caractère anti-savoyard ? Ils ont pensé à Jean-Jacques Rousseau. Oui, ils ont inauguré, le 4 septembre, à Chambéry, une statue de Jean-Jacques Rousseau ! Le souvenir des Charmettes n'implique nulle honte pour nous : nous ne sommes pas responsables. Mais c'est cette saleté qu'ils sont allés évoquer pour l'associer à leur fête en glorifiant le misérable « citoyen de Genève » qui n'est des nôtres ni par sa naissance, ni par sa mort, ni par ses idées, et dont les crimes furent exactement au contre-pied des vertus savoyardes. Dans la patrie de saint François de Sales, de Joseph de Maistre, de tant d'autres gloires moins éclatantes mais dont nous ne sommes pas médiocrement fiers, ils sont venus glorifier Jean-Jacques !

Ces honteuses cérémonies ont été accompagnées d'une revue des troupes acclamées au Champ de Mars et puis, d'Aix-les-Bains à la mer de glace, ils ont exhibé le triste représentant du « parti radical et radical-socialiste » et ils l'ont fait parler... voici comment. Voici qui est extrait, mot pour mot, du texte officiel du discours prononcé au banquet d'Annecy. Voici ce que M. Fallières nous a dit au nom de la France :

Croyez-vous donc qu'il n'y a pas avantage, pour un grand pays comme le nôtre, de pouvoir se parer aux yeux du monde des merveilles que la nature a accumulées sur votre sol, avec une incomparable prodigalité ? Des lacs enchanteurs, des vallées sans rivales, des glaciers éternels, des monts gigantesques, et par-dessus tous les pics qui l'environnent, notre Mont Blanc qui pousse dans les nues une cime tellement élevée qu'il faut traverser toute l'Europe et aller jusqu'au cœur du Caucase pour en trouver une qui soit plus haute que la sienne. Voilà ce que vous nous avez donné.

Cela mérite d'être conservé comme un modèle de bouffonnerie. Cependant ne rions pas. Il est bien fâcheux pour tous les Français que le « chef de l'Etat » s'exprime en adjectifs. Et il est humiliant pour nous Savoyards que, parce qu'on a oublié de seriner au pauvre homme quelques  « traits » de notre histoire, il ait dû se rabattre sur la géographie et nous louer du nombre de kilomètres qu'il faudrait parcourir en partant de chez nous pour trouver une montagne plus haute que la plus haute des nôtres...

 

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 La morne indifférence de nos populations à de si cruels attentats contre leur nationalité pourrait faire croire à qui ne nous connaît pas que la Savoie est morte, broyée à jamais par la centralisation républicaine. Au contraire, de magnifiques symptômes de renaissance se manifestent. En cette même année 1910, Jules Challamel, à Paris, supprime la Savoie républicaine qu'il avait créée lui-même il y a cinq ans, renonce au ralliement et fonde le Réveil savoyard... Louis Dimier fait à l'Action Française son cours sur l'histoire de Savoie qui, reproduit par nos journaux, a porté partout la vérité historique... A Chambéry, le Bulletin Savoyard, sous la direction de François Grange, répand chaque mois dans la province la vérité politique... L'âpreté de nos vainqueurs à glorifier leur victoire et à en jouir marque aux yeux de tous leur impuissance à la fonder sur le sentiment populaire... L'ombre du grand Savoyard revient planer sur nos esprits; nous allons commémorer solennellement dans quelques semaines le centenaire des Considérations sur la France... Mattis est de chez nous. On a vu par lui comment le sang des enfants de la Savoie est capable de réagir sous l'étreinte de l'étranger de l'intérieur ; et l'on n'oubliera pas plus tard que le premier coup porté à la tête du régime fut d'un poing savoyard...

Rien n'est perdu.

Georges de Fonclare.

(Revue critique des idées et des livres, 25 septembre 1910)


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François Renié - dans Histoire
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