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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 23:23
Théâtre              
 
de Paul Claudel
Mis en ligne : [17-10-2011]
Domaine Lettres  
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Paul Claudel (1868, 1955). Oeuvres récentes publiées en France :  Le Poète et la Bible, volume 1, 1910-1946 (Gallimard, 1998) Le Poète et la Bible, volume 2, 1945-1955 (Gallimard, 2002); Lettres de Paul Claudel à Jean Paulhan 1925-1954 (Paul Lang, 2004). Correspondance de Paul Claudel avec les ecclésiastiques de son temps. Volume I, (Paris, Champion, 2005); Une Amitié perdue et retrouvée : correspondance de Paul Claudel et Romain Rolland, (Paris, Gallimard,  2005).
 

Paul Claudel, Théâtre (en 2 tomes). Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", janvier 2011, 1776 pages et 1904 p.

 
Présentation de l'éditeur.
Imprégné d'Eschyle, de Shakespeare, de Wagner, de Hugo, de Mallarmé, de Rimbaud, Claudel n'imite personne. Sa voix théâtrale est singulière, ses drames ne peuvent être assimilés à rien d'autre, ni à eux-mêmes : il passa sa vie à les récrire. Il n'a pas d'imitateur, mais, partout où d'autres dramaturges viennent planter leur décor, il est déjà là. La réinvention du drame mythologique, la joie du verbe contre l'absurdité de l'Histoire, le théâtre de situations, le drame épique... rien de ce qui est théâtral ne lui est étranger, pas même l'humour. Il n'a pas seulement renouvelé la scène, il a déplacé les bornes du drame. Il y mêle la Bible et le cirque, les saints et les marionnettes, les paysans du Tardenois et le masque du nô. C'est dérangeant sans doute, exigeant à coup sûr. L'art de Claudel est exigeant : sans concession aux règles ni aux mots d'ordre. Sa morale est exigeante : sans attention au confort ni à l'autorité. Sa justice est exigeante : sans pitié apparente pour les héros et les saints, tout en générosité pour les coupables et les violents. Mais (ou faut-il dire : pour toutes ces raisons) son théâtre s'impose avec évidence au public contemporain. Le lire, l'entendre sont des expériences inoubliables. C'est franchir la frontière qui sépare deux mondes. Avec pour guide l'Annoncier du Soulier de satin : «Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle.»
  
Critique de Linda Lê. Le Magazine littéraire - juillet-août 2011.
Claudel, tourments et jubilations d'une âme. Paul Claudel était, de son propre aveu, à la fois un voyageur et un enraciné. Dans Mémoires improvisés (1), entretiens accordés en 1951 à Jean Amrouche, il confiait qu’il avait gardé de ses années d’enfance de profondes impressions qui l’attachaient à sa terre natale, mais qu’il avait aussi une vocation errante, liée à sa carrière diplomatique qui le conduisit en Amérique et en Chine, exils lointains propices à l’assouvissement de ce qu’il appelait sa passion de l’univers, car toute connaissance est co-naissance au monde : « Notre connaissance est l’oeuvre de l’épanouissement circulaire de notre être constamment en état de vibration. » Il disait aussi avoir été un grand dévoreur de papier imprimé. Il s’était imprégné du tao, qui recommande d’être en état de parfaite disponibilité et qui correspond à son précepte : non pas « Connais-toi toi-même », mais « Oublie-toi toi-même » pour être absorbé dans le spectacle qui s’offre à la perception. Il n’avait jamais caché l’influence séminale que Rimbaud, le « mystique à l’état sauvage », avait exercée sur lui. Fervent des tragiques grecs et de Virgile, admirateur de Shakespeare, dont la violence d’inspiration et l’intrépidité du sentiment le ravissaient, il avait puisé chez Dostoïevski les secrets d’une technique dramatique, tout en s’initiant à ce qu’il y a d’imprévisible et d’inconnu dans la nature humaine, car l’auteur des Possédés était selon lui l’inventeur des caractères polymorphes, des êtres complexes, pleins de contradictions, et non des types taillés d’une seule pièce.
Paul Claudel lui-même était un personnage à multiples facettes, s’acquittant de ses obligations consulaires, ayant un avenir de dramaturge et un avenir religieux, sans être tout uniment ce chrétien qui fit en 1913 le récit de sa conversion, vingt-sept ans auparavant : « En un instant mon coeur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. » Converti sans avoir les oeillères d’un pharisien, il nourrissait en même temps une certaine sympathie pour les anarchistes, car il ne démordait pas de l’idée qu’une personnalité vivante doit avoir la primauté sur tout, que la société existe pour l’individu, et non l’individu pour la société : « Je trouvais dans l’anarchie un geste presque instinctif contre le monde congestionné, étouffant, qui était autour de nous. » Il affirmait n’être allé à la lumière que par le chemin de l’obscurité et avoir traversé des crises spirituelles dont il n’avait triomphé qu’en sachant qu’il ne s’était pas fait chrétien pour jouir d’une « espèce de plaisir mystique ». Il avait à un moment voulu devenir moine, renoncer complètement à l’art ; finalement il s’était engagé plus avant dans la périlleuse voie de la littérature, il avait fait oeuvre de poète en se défendant d’être un prédicateur, un apologiste : « Il est plus laborieux de conduire les hommes par la persuasion que par le fer. /Labourer la multitude et l’ensemencer de paroles / Est une agriculture pleine de sueurs et de déceptions », devait-il écrire dans La Ville , pièce composée pendant son travail de conversion.
Un silence consterné entourait ses publications : « On souffre de parler dans de la ouate », confiait-il à Jean Amrouche. Ses oeuvres étaient, disait-il, des aérolithes qui tombaient du ciel et qui dérangeaient les critiques. Il avait toujours été écartelé entre deux besoins : la publicité et le mystère. Ses premiers drames, Tête d’Or et La Ville , avaient été publiés sans nom d’auteur et appréciés seulement d’un petit cénacle symboliste. Ce n’est qu’à partir de 1912 (il avait alors 44 ans) qu’il réussit à briser ce cercle d’incompréhension. Dans un hommage à Adrienne Monnier, dont il fréquentait la librairie rue de l’Odéon, il notait : « Un livre qui paraît, c’est une chose vivante et qui pousse et qui naît, quelque chose par excellence d’expansif et de contagieux, appelé à propager autour de soi l’admiration, l’imitation ou le refus, en tout cas la discussion. » Un livre est aussi selon lui une boîte magique remplie d’images, d’idées, de sentiments sortis du plus profond de l’esprit de l’auteur, « pas seulement de l’esprit mais de ses boyaux », disait-il, tout en rappelant ailleurs que ce qu’il y avait de viscéral en lui était en même temps astral.
La nouvelle édition de La Pléiade, rassemblant tout le théâtre de Paul Claudel, permet d’avoir une vision d’ensemble de cette oeuvre protéiforme, tissée de références bibliques, et sans cesse remaniée : le dramaturge donnait de certaines pièces deux, voire trois versions, resserrant son texte ou l’adaptant suivant les nécessités de la scène. Mélodrame, parabole, drame urbain, paysan, philosophique, historique, drame « d’étude » posant des questions théologiques, drame de la passion destructrice et de la passion christique, tiré de faits vécus : toutes les luttes intérieures de Claudel, tiraillé entre ce monde-ci et l’autre, entre la vocation religieuse et l’appel de la chair, prennent vie dans des pages où s’expriment la démesure, la transgression, le sacrifice, la recherche du salut. Comme le fait observer Didier Alexandre dans l’introduction à cette édition, le début d’un drame claudélien, c’est toujours une fin ou l’annonce d’une fin prochaine, la fin d’une ville, la fin d’une famille, la fin d’une lignée, la fin d’un amour, la fin de Jeanne d’Arc au bûcher, la fin du Christ... Au centre de ces conflits se trouve souvent une héroïne (Ysé dans Partage de midi , Marthe dans L’Échange , la Princesse dans Tête d’Or , Violaine dans L’Annonce faite à Marie , Prouhèze dans Le Soulier de satin ), une de ces femmes qui représentaient pour Claudel soit l’âme humaine, soit l’Église, soit la Sainte Vierge, soit la sagesse sacrée. Ces héroïnes ne sont pas pour autant désincarnées, elles sont au contraire des êtres de feu que Claudel met en scène en essayant de plus en plus de tenir en bride le lyrisme, son « grand ennemi », sans toujours rompre avec son style incantatoire. Chaque livre était pour lui une délivrance, mais si, les premières années, il donnait libre cours à l’évocation de ses tourments, il était parvenu peu à peu à un semblant d’équilibre, presque à un apaisement, qui rendait possibles une certaine distanciation, un certain détachement, se traduisant par une attention plus grande portée à l’architecture de ses oeuvres : « C’est à partir de 1909 que j’ai eu un point de vue en quelque sorte extérieur, un point de vue de constructeur, et que j’ai vu l’oeuvre à réaliser un peu du dehors. Ce côté objectif est devenu de plus en plus important chez moi. Tout en conservant l’ impetus , la poussée intérieure, je l’ai beaucoup plus astreinte à un regard et à un sentiment de la construction pour ainsi dire du dehors. »
Le Soulier de satin, aboutissement d’une crise qui dura deux décennies, prouve de manière éclatante que le théâtre de Claudel n’est pas celui d’un partisan du prosélytisme et transcende les interrogations sur la foi. « Je suis venu pour élargir la terre », dit Don Rodrigue, conquistador vengeur, dans cette rhapsodique et chaotique « action espagnole », d’où ni le merveilleux ni le comique ne sont absents, et qui est, selon Claudel, son testament dramatique, un réceptacle de rêves et de souvenirs, mais aussi de réminiscences livresques. Son ambition était de montrer la « jubilation d’une âme » à travers une succession d’aventures qui font de cette pièce énigmatique une composition baroque et magistrale, couronnement d’une oeuvre qui s’adresse aux lecteurs les moins réfractaires à l’extravagance : « C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, prévient d’emblée l’Annoncier du Soulier de satin , c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle. »

1.  Paul Claudel, Mémoires improvisées. (Gallimard, 2001).
   

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