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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 23:08
Le marteau de Nietzsche
 
Rien. Toujours rien sur ce pauvre Jean-Jacques. Ou si peu de choses. L'Assemblée nationale, qui a du mal à se remettre du peu de succès de l'exposition qu'elle consacra en début d'année à "Rousseau et la Révolution", s'est sentie obligée d'en tirer un catalogue qui est plus ennuyeux et plus poussiéreux encore. Le texte, complaisant et nul à souhait, donne l'impression d'avoir été composé dans la douleur par la dernière promotion de l'ENA et les gravures sont plus laides les unes que les autres. Voilà un ouvrage aussi dispendieux qu'inutile, qui fera, d'ici quelques mois, n'en doutons pas, le délice des pilons. Le reste de la production rousseaulâtre de ces deux derniers mois ne vaut pas plus cher : un Jean-Jacques et les Arts de Guilhem Scherf qui nous apprend peu de choses que nous ne sachions sur l'amour de notre helvète pour la musique et sur son peu de goût pour le théâtre; des Promenades matérialistes de Rousseau d'Yves Vargas que l'on fuira au profit des vraies Rêveries de Jean-Jacques, quelques livres de cuisine ou d'herboristerie rédigés pour la circonstance.... On retiendra néanmoins un bel essai de Marie-Gabrielle Maistre sur Rousseau et la Savoie, publié à La Fontaine de Siloé, et l'honnête biographie de Raymond Trousson, qui reparait chez Folio. Sur les idées politiques du promeneur d'Ermenonville, rien. Sur sa philosophie, rien de lisible. Décidément, la République ne s'est pas mise en frais pour saluer la mémoire de son géniteur. Nous savions qu'elle était gueuse. Mais ingrate ! mais négligente  ! ... 
La négligence, voilà bien un défaut qu'ignorait Friedrich Nietzsche ! Il avait tout au contraire la rancune tenace. A commencer par ceux, comme Rousseau, qui n'étaient pas de ses amis. L'auteur du Zarathoustra poursuit Jean-Jacques de la même haine, de la même joyeuse méchanceté qu'il porte à Kant ou à Socrate. Esprit faux, faussement naturel et faussement honnête, embarrassé de lui-même, de ses vices et de sa pauvre morale, faiseur de chimères mais de chimères sanglantes, qui mènent tout droit à la Révolution, à la Terreur et à l'échafaud, voilà Rousseau pour Nietzsche. Une des figures les plus emblématiques de ce ressentiment, de cette haine de la vie et du monde qui empoisonnera jusqu'aux meilleurs esprits du XIXe siècle, jusqu'à Hegel, jusqu'à Schopenhauer. Contre Rousseau, "idéaliste et canaille en une seule personne", Nietzsche prend évidemment le parti de Voltaire, Voltaire, homme capable de vraies et de saintes colères mais aussi, et le plus souvent, de sourire et  dire oui à la vie. Dans l'extrait qui suit, tiré du Crépuscule des Idoles - un des passages les plus durs de Nietzsche contre Rousseau - notre saxon s'en donne à coeur joie : c'est au burin, au marteau, à la barre à mine qu'il s'attaque à la statue du faussaire, de l'idole pour mieux mettre en valeur la noble et belle figure de Goethe. Comment ne pas applaudir des deux mains ?
Paul Gilbert.
 
 
Le crépuscule des idoles (1888)
 
48.
 
Ce que j'entends par progrès. — Moi aussi, je parle d’un « retour à la nature », quoique ce ne soit pas proprement un retour en arrière, mais une marche en avant vers en haut, vers la nature sublime, libre et même terrible, qui joue, qui a le droit de jouer avec les grandes tâches... Pour parler en symbole : Napoléon fut un exemple de ce « retour à la nature » comme je le comprends (ainsi in rebus tacticis, et plus encore, comme le savent les militaires, en matière stratégique). Mais Rousseau, — où vraiment voulait-il en venir ? Rousseau ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’un dégoût effréné, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » — encore une fois, où voulait-il revenir ? — Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de  cet être à deux faces, idéaliste et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, « l’immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, — les soi disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité !... Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice... « Aux égaux, égalité, aux inégaux, inégalité — tel devrait être le vrai langage de toute justice; et, ce qui s’ensuit nécessairement, ce serait de ne jamais égaliser des inégalités. » — Autour de cette doctrine de l’égalité se déroulèrent tant de scènes horribles et sanglantes, qu’il lui en est resté, à cette « idée moderne » par excellence*, une sorte de gloire et d’auréole, au point que la Révolution, par son spectacle, a égaré jusqu’aux esprits les plus nobles. Ce n’est pas une raison pour l’en estimer plus. — Je n’en vois qu’un qui la sentit comme elle devait être sentie, avec dégoût. — Goethe...
Friedrich Nietzsche.
 

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Paul Gilbert - dans Idées
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