Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 08:36

Après le bourrage de crâne

Le sommet de Bruxelles a jeté ses derniers feux et la fanfare médiatique qui l’a bruyamment accompagné pendant trois jours est passée. Il va être enfin possible de commenter l’évènement avec un peu plus d’objectivité et de sérénité. Et de mesurer ce qu’il y a d’utile et d’artificiel dans l’accord trouvé vendredi dernier.

Après une semaine d’angoisse, c’est d’abord avec soulagement que les milieux économiques ont accueilli le nouveau plan de sauvetage de la Grèce. Le montant des financements mobilisés – 160 milliards d’euros – était là pour frapper les esprits et il a très vite fait le tour des marchés. De la même façon, les opérateurs ont été rassurés par le niveau relativement modeste des «contributions volontaires » demandées au secteur privé – de l’ordre de 50 milliards d’euros – alors que les Allemands, vibrants promoteurs de cette mesure, avaient laissé filtrer un chiffre de plus du double. A Bruxelles et à Athènes, on soulignait à l’envie que les besoins de financement grecs étaient désormais couverts jusqu’en 2020, même si personne n’était réellement en mesure de confirmer ce calcul. En bref, on a eu très peur et on a pris pour argent comptant tous les signes favorables et toutes les bonnes nouvelles qui passaient. L’heure était à la méthode Coué.

Il n’est pas sûr que cette bonne impression persiste. Dès vendredi soir, l’agence de notation Fitch envoyait un premier signal d’alerte en plaçant la dette grecque en « défaut partiel », ce qui commençait à troubler la fête. Lundi, c’est l’agence Moody’s qui procédait à la même décote [1]. On sait que les conseils des autres agences de notation doivent se réunir cette semaine pour décider si elles emboitent ou non le pas. Sur les marchés, les indices n’ont repris qu’une partie du terrain perdu depuis huit jours et les opérateurs restent prudents. L’euro retrouvait un peu de couleur lundi à clôture des bourses, sans toutefois remonter au-dessus du cours d’1,44 dollar. Visiblement, la situation reste marquée par énormément d’incertitudes, à commencer par les mauvaises nouvelles qui viennent d’Amérique. On verra dans les jours qui viennent dans quel sens tourne le vent.

D’ici là, les premiers commentaires que l’on peut faire à froid restent en ligne avec ce que nous avions indiqué ici mardi dernier (La Revue Critique du 19 juillet). La réunion de Bruxelles avait pour premier – et d’ailleurs unique – objectif d’éteindre l’incendie, en repoussant à plus tard les solutions de fond sur lesquelles tout le monde diverge. Elle a rempli assez complètement sa mission. A ceci près que les engagements financiers publics ne sont pas aussi colossaux que les communiqués veulent bien le dire. Si l’on retire des 160 milliards d’euros annoncés la part des fonds privés ainsi que des financements déjà acquis dans le cadre du premier plan de mai 2010 – 45 milliards d’euros – l’apport net est d’environ 65 milliards d’euros. Si l’on ajoute à cela qu’il s’agit de prêts, rémunérés presque normalement, et que les Etats n’interviennent que sous forme de garanties, on a une vision plus juste des risques encourus par les pays de l’Euroland. On sait que l’Allemagne et les Pays Bas ont veillé de près à ce que les effets de ces mesures restent très raisonnables.

Tous les commentateurs confirment également que l’accord s’est fait autour des positions allemandes et que Mme Merkel a presque toujours imposé ses vues. Au grand dam de la Commission et des doctrinaires de l’euro, les dirigeants européens ont fini par admettre que la Grèce était dans l’incapacité de rembourser sa dette et que les mesures d’austérité mises en place en 2010 étaient totalement absurdes. La dette d’Athènes sera profondément restructurée, malgré l’opposition de la BCE et du lobby des banques. Ses emprunts seront lissés sur un beaucoup plus grand nombre d’années, ses taux d’intérêt fortement abaissés et des dispositions seront prises pour relancer l’économie grecque. Quant aux créanciers privés, que Berlin considère comme largement responsables de la situation actuelle, ils devront racheter à leurs risques une partie de la dette publique grecque. Enfin, ultime point sur lequel l’Allemagne a pesé de tout son poids, toute idée de « communautarisation » de la dette publique via le recours à des « eurobonds » est définitivement écartée, à la consternation des fédéralistes de tous poils.

Pour la BCE et M. Trichet, la potion est particulièrement difficile à avaler. On sait que le Président de la Banque Centrale Européenne a eu, à plusieurs reprises, la tentation de quitter la table des négociations. En particulier lorsque les Etats membres, sous la pression de l’Allemagne, ont admis le risque d’un « défaut partiel » de la Grèce. C’est toute une conception de l’Europe, de la monnaie unique et du rôle de la BCE qui est soudainement partie en fumée. M. Trichet s’est un peu consolé en défendant les intérêts des banques privées et en obtenant que leur contribution se limite au dossier grec. Mais pour combien de temps ? Quant au FMI, il n’a pas particulièrement brillé par sa présence. Il est vrai que Mme Lagarde a un peu de mal à prendre le tempo de ses nouvelles fonctions : il y a quelques jours encore elle appelait les Grecs à respecter les mesures d’austérité imposées par le FMI et voilà qu’on lui demande de voter un plan qui prend le contre-pied de ces mesures et redonne des marges à Athènes. On comprend qu’elle n’ait pas été en situation de dire combien le FMI apporterait à ce nouveau plan !

Et la France ? Egal à lui-même, M. Sarkozy a agi comme s’il était à l’origine de toutes les décisions. Il a surtout revendiqué le renforcement du fonds de sauvegarde crée en mai 2010, lors du premier plan grec, en évoquant « l’amorce d’un fonds monétaire européen ». Mais que pèserait ce Fonds européen de stabilité financière (FESF), même doté de 440 milliards d’euros – en cas de défauts de paiement cumulés du Portugal et de l’Irlande ou de crise financière majeure de l’Espagne ou de l’Italie [2] ? Rien, à peu près rien. Surtout avec les conditions que Berlin et Bruxelles ont posées à son utilisation. L’autre mesure préconisée par M. Sarkozy, celle d’une taxe acquittée par l’ensemble des banques pour alimenter le FESF, s’est heurtée à l’hostilité des milieux financiers et Mme Merkel l’a écartée d’entrée de jeu parce qu’elle pouvait donner au FESF une trop grande autonomie vis-à-vis des Etats.   

Rien n’est donc vraiment réglé, ni au plan financier, ni sur le fond. Si un certain nombre de tabous sont tombés, et notamment celui des plans d’austérité qu’on cherche depuis deux ans à imposer à l’ensemble de l’Europe, le ressort essentiel de la crise n’est pas mis en avant. On sent toutefois qu’il est sur le bout des lèvres. Mais comment l’Allemagne pourrait-elle reconnaitre que le fonds de l’affaire réside dans la conception même de l’euro qu’elle a cherché à imposer à l’Euroland ? Un euro qui n’est compatible qu’avec la puissance industrielle allemande et avec les contraintes de compétitivité qu’elle seule – ou à peu près – peut accepter. Un euro qui asphyxie progressivement le reste du continent et notamment les pays faiblement industrialisés du sud qui n’ont pas d’autres choix que la faillite ou la régression sociale. Voilà la réalité sur laquelle les dirigeants européens se cachent les yeux – pour quelques temps encore – mais qui finira assez vite par les rattraper. C’est pour cela que l’on peut dire, sans beaucoup de risque d’être démenti, que le 21 juillet aura été un sommet européen comme les autres.

L’été grec n’est pas pour autant terminé. Les annonces faites vendredi dernier doivent être encore ratifiées dans les différentes capitales et Mme Merkel sait que la compatibilité des plans de sauvegarde de la Grèce avec les traités européens fait débat en Allemagne [3] et que la Cour constitutionnelle de Francfort s’en est déjà saisie. Les autres fronts nuageux se situent à Lisbonne, à Dublin, à Madrid et, dans une moindre mesure, à Rome. Les analystes financiers constatent en ce début de semaine que le plan grec n’a pas fait baisser la pression sur les taux d’intérêt qui rémunèrent la dette de ces pays. Ils ont même tendance à poursuivre leur ascension [4]. En cas de contagion de la crise grecque, il n’y a aucune raison pour que ces quatre Etat-membres ne demandent pas à bénéficier du même traitement qu’Athènes : défaut partiel de paiement, contribution massive du fonds de stabilité et des créditeurs privés. Vu l’énormité des besoins financiers en jeu, c’est tout l’équilibre de l’accord trouvé vendredi dernier à Bruxelles qui serait remis en cause. On risque alors de s’acheminer rapidement vers une explosion de la zone euro.

L’Allemagne le sait. Elle a clairement fait son deuil de la monnaie unique et elle plaidera de plus en plus ouvertement pour sa disparition à plus ou moins brève échéance [5]. En brisant le tabou du défaut de paiement – aujourd’hui pour la Grèce, demain pour tous les autres pays en crise –, en limitant dans le même temps le recours aux fonds publics et la « communautarisation» du dossier des dettes souveraines, elle a orienté le débat vers la solution qui s’imposera d’elle-même demain : la sortie de l’euro des pays fragiles, la constitution d’une nouvelle zone mark, la vassalisation progressive de l’économie française dans le cadre de cette zone mark. Le piège se referme pour la France. Ou elle continue à rêver d’un modèle d’Europe fédérale qui a fait son temps ou elle reprend son destin en main en sortant au plus vite de la nasse de l’euro. Il nous reste peu de temps pour réfléchir, guère plus pour agir.

François Renié.

 


[1].  Moody’s estime, comme beaucoup d’autres analystes financiers, que le nouveau plan de sauvetage est trop faible et trop restreint. Son impact sur la réduction de la dette grecque est beaucoup trop limité (moins de 20%, alors qu’il faudrait réduire la dette d’au moins 40% pour sortir l’économie grecque de l’asphyxie)

[2]. Les analystes financiers estiment à plus de 2 000 milliards d’euros les besoins de financement en cas de crise de la dette italienne. Sans compter l’effet domino d’une telle crise sur l’ensemble des économies européenne.

[3]. Mme Merkel doit composer avec l’aile libérale de sa majorité qui s’oppose farouchement à toute idée de « fédéralisation des dettes souveraines » ainsi qu’avec les eurosceptiques qui pèsent de plus en plus lourd au sein de la CDU/CSU.

[4]. Les bourses de Milan et de Madrid étaient en forte baisse mardi matin et les taux d’intérêt des dettes espagnoles, italiennes et portugaises repartaient nettement à la hausse.

[5]. Il est savoureux de découvrir que le feuilleton d’été du journal Le Monde s’intitule «Terminus pour l’euro» et qu’il envisage ce scénario sous forme de fiction. Comme quoi, même chez les "cabris", cette perspective travaille les esprits.


Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans International
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche