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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 00:20

Ce grand vent

qui se lève...                        

DUFOUR Dany-Robert 3

 

Vous aimez George Orwell ? Jean-Claude Michéa ? Alors, il faut lire Dany-Robert Dufour. Son dernier livre, L’individu qui vient… après le libéralisme [1], est à la fois l’œuvre d’un philosophe et d’un politique. Les analyses sont neuves et pertinentes mais Dufour n’entend pas s’en arrêter à l’exégèse, il propose, il organise, il fournit des pistes pour reconstruire un monde viable. Parti d’horizons qui sont loin des nôtres, il en arrive à des conclusions bien proches de celles que nous formulons ici. Selon lui, il n’y a aucune fatalité à ce que le monde reste ce qu’il est aujourd’hui, le vent de l’histoire est en train de tourner, il faut saisir l’opportunité de nouveaux courants porteurs pour redresser la barre. Il parle d’une politique de civilisation, nous aussi. Il envisage les bases d’une nouvelle Renaissance, suivons-le…

Pour Dufour, la crise que nous traversons n’a rien de classique. Si elle est partie de l’économie et de la finance, elle touche désormais à peu près tous les secteurs de la société, politique, écologie, morale… Contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire, notamment au moment de la crise américaine de 2008, il ne s’agit pas de l’ultime ruse du capitalisme pour se refaire une beauté, renaître de ses cendres, plus fort, plus neuf, plus puissant… Nul espoir en vue pour l’économie mondiale qui va depuis dix-huit mois d’échecs en échecs, de drame en drame, de chute en chute. Ce que mesurent chaque jour l’emballement des bourses, la déroute des gouvernements et des institutions internationales, c’est le désarroi du monde. Nous sommes dans une impasse.

« Après l’impasse du fascisme qui a fait disparaître l’individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l’individu de parler tout en le collectivisant, est venu celle de l’ultra et du néolibéralisme qui réduit l’individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d’objets – n’est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l’économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d’un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu’au point de se faire prendre en flagrant délit ? », questionne Dufour dans une récente tribune du Monde [2]. Sortir de l’impasse, c’est d’abord comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, pourquoi nous avons mis autant de temps à sortir de la matrice libérale. Il y a bien sûr Marx. Marx qui annonçait ces temps où les relations humaines ne seraient plus organisées qu’autour de la marchandise et du marché. Marx qui nous enseignait également la puissance de dissimulation, de mystification du capitalisme, son caractère réellement révolutionnaire : lui seul, en changeant régulièrement tout, règles, valeurs, traditions, savoirs, a le pouvoir d’effacer et de faire oublier ses fautes, ses crimes au prix d’un monde tout neuf où la grande aventure de la « chosification » des êtres et des esprits peut se poursuivre. Tout cela, d’autres, Gramsci, Polanyi, l’avait déjà pointé du doigt, même s’il a fallu attendre aujourd’hui pour voir ces mécanismes fonctionner avec autant de netteté.

Mais depuis une trentaine d’années, les choses ont été plus loin encore. Avec l’effondrement du communisme, plus rien n’était de nature à s’opposer à l’idéologie libérale. Déjà maître des choses, il lui a fallu peu de temps pour se rendre complètement maître des nations, des savoirs, des esprits et des âmes. Cette révolution culturelle s'est engagée dès les années 60 : mai 68, la philosophie post moderniste, Foucault, Deleuze et leurs épigones préparaient les esprits à l’avènement d’un monde sans institutions, livré au Divin Marché, où l’interdiction d’interdire et la jouissance sans entrave vont servir à effacer jusqu’à la dernière trace de civilisation et de spiritualité de la surface du monde. Comme le dit Dufour, « nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l’impérialisme théorique de l’économisme néo et ultralibéral faisant l’impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu’il s’agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens et des flux pulsionnels mis en jeu.» [3]

Ce monde ainsi décrypté par Dufour, nous en connaissons bien le visage. C’est celui que les Grecs stigmatisaient dans l’hybris, la démesure, la folie qui conduit l’homme à se retourner contre sa propre nature et dont Dufour nous retrace le fonctionnement : « des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité, du pacte républicain el l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des produits manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle)» [4]. Ce monde, censé fermer l'histoire, celui des derniers hommes que Nietzsche annonçait d’une formule terrible dans le prologue de Zarathoustra : « plus de pasteur, un seul troupeau ».

Qu’est-ce qui pouvait bien menacer un monde aussi parfaitement réglé ? De l’extérieur, à peu près rien, puisque les oppositions communistes, socialistes ou nationalistes s’étaient mises elles-mêmes hors du jeu par l’étendue de leurs crimes, leur échec économique, leur capitulation politique. Comme bien souvent le poison est venu de l’intérieur même du système.  Son cœur financier, en s’effondrant progressivement à partir de 2008 avec la crise américaine, a provoqué une immense dépression dont nous voyons maintenant, presque quotidiennement les effets : dérèglement financier mondial, qui après l’Amérique, concerne aujourd’hui l’Europe pour se tourner bientôt vers l’Asie, déstabilisation des gouvernements, comme on le voit dans la zone euro, réveil brutal de millions de consommateurs brusquement tirés de leurs rêves et de leur addiction et qui peuvent basculer demain dans la dépression mentale ou dans la violence…

C’est alors qu’apparaît le Dufour politique. Il tire en premier lieu les effets du basculement que nous sommes en train de vivre. L’hybris, la démesure n’appelait-elle pas la destruction, la némesis ? Ceux qui nous parlaient de fin de l’histoire en sont ainsi pour leur frais. Il n’y a de fatalité en rien, comme le souligne Dufour, reprenant ici la vieille leçon d’Aristote, pour peu que les hommes se ressaisissent. Donc ressaisissons-nous et reconstruisons. Mais comment reconstruire ? Par où commencer ? A quel rythme avancer ? Faut-il agir vite, dans l’urgence, dans la violence ? Non, répond notre philosophe, méditant là encore l’enseignement du Stagirite. Le nettoyage du monde, les dieux vont s’en charger, laissons les faire. Renouons quant à nous, dans l’ordre, dans le calme, avec l’esprit de civilisation. Reprenons le grand projet humaniste occidental là où nous l’avons laissé. Faisons à nouveau circuler, nous dit Dufour, ce souffle qui a soulevé l’enthousiasme aux grandes heures de l’histoire de l’Europe, au Quatrocento, au Grand Siècle français, et jusqu’aux enthousiasmes de la Libération de l’Europe en 1945. Et puisqu’il faut éradiquer l’ignorance et la barbarie, mobilisons pour l’occasion nos deux grands récits fondateurs : celui du Livre venu de Jérusalem, celui du logos venu d’Athènes et la synthèse irremplaçable qu’en fit Rome.

Athènes, Rome, Jérusalem… Trois noms qui sonnent agréablement aux oreilles de nos lecteurs. Qu’ils nous viennent à la fois du versant de la tradition et du versant de la révolution montre l’importance de la rupture qui se dessine. La Renaissance qu’appelle de ses vœux Dany-Robert Dufour est souhaitable, il a raison de penser qu’elle est possible. Est-ce un hasard si le grand vent qui l’annonce vient de la France ?

Paul Gilbert.

 


[1]. Dany-Robert Dufour, L’individu qui vient… après le libéralisme. (Denoël, 2011)
[2]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
[3]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
[4]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
 

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