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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 18:42
Villa d'Este
 
Un récit de Gabriel Faure
Gabriel Faure.jpg
Gabriel Faure (1877-1962), le délicat poète du Rhône, fut aussi un grand amoureux de Rome et de l'Italie. Il l'aima sous les parures diverses des saisons, toute fraîche et candide au printemps, plus sombre et plus voluptueuse à l'automne. Il rapporta de chacun de ses périples des livres curieux et pleins d'enthousiasme. On trouve encore dans nos bibliothèques ses Heures d'Italie (1910), ses visites aux lacs italiens (1922), ses Promenades latines (1946), son Paul Valéry méditerranéen (1954), ainsi que les  charmants guides de voyage qu'il donna à partir des années 1920 chez Arthaud (Aux bords du Rhône, Venise, Sicile, Riviera...). Le texte qui suit, extrait de l'Agenda du P.L.M. pour 1924, décrit l'allégresse du voyageur aux prises avec une pure merveille, la Villa d'Este, où verdures, marbres et eaux se composent.
jean-jacques bernard.
 
Dans les jardins de la villa d'Este
 
au début d'un article sur les Lacs italiens, publié dans un précédent Agenda, je disais quelle exaltation me donnaient ces deux mots. Il me suffit, écrivais-je, de les entendre prononcer, dans la vie fiévreuse de Paris, pour que mon cœur se mette à battre et pour ressentir l'envie irrésistible de partir... Il en est d'autres peut-être plus évocateurs encore; ce sont ceux de "villa d'Este" et de "Tivoli", dont les syllabes chantantes portent en elles comme une magie particulière et un sortilège.
La villa d'Este, à Tivoli, est la perle des villas romaines; elle n’a point usurpé sa gloire; elle fait à juste titre partie du programme obligatoire pour tout voyageur qui passe quinze jours dans la Ville éternelle.
Ce n'est pas que la première arrivée à Tivoli ne réserve quelque déception. Après une montée parmi des oliviers aux aspects fantastiques, qui sont parmi les plus beaux que je connaisse, on pénètre dans une petite ville sans grand caractère, sauf du côté des célèbres et pittoresques cascades. L'entrée du palais est assez difficile à trouver dans le dédale des rues étroites. Pour le voyageur non initié, tout ému de penser qu'il va voir l'une des merveilles de l'Italie, les désillusions se succèdent. Un pauvre vestibule donne dans une pauvre cour entourée d'une maigre colonnade; puis, ce sont de tristes couloirs, des salles abandonnées. L'Allée de la Villa où l'on a de la peine à imaginer les splendeurs d'autrefois. Des peintures délabrées accroissent encore l'impression de tristesse. Enfin, une porte ouvre sur une terrasse d'où l'on domine les jardins...
Et c'est l’éblouissement !
Un cri d'admiration vous échappe, cri répété dix, vingt, cent fois par jour — autant qu'il y a de visiteurs. C'est à se demander si tout n'a pas été conçu en vue de cet effet...
Comment décrire ce fouillis magnifiquement ordonné, qui donne à la fois l'idée de la plus libre fantaisie et de l'effort le plus discipliné ? Jamais n'a été poussé plus loin ce que Barrés appelle si joliment « l'art de disposer les réalités de manière qu'elles enchantent l'âme ». Jamais les trois éléments essentiels dont se composent les jardins italiens — verdures, marbres et eaux — ne se combinèrent plus harmonieusement. Pas un coin où les marbres ne fassent chanter les verdures; pas un coin où quelque bassin ne reflète leurs différentes teintes de blanc et de vert. Emouvante symphonie, sorte de cantate à trois voix, où les thèmes s'enchevêtrent avec un art souverain. Le bruit des eaux accompagne délicieusement la rêverie qui est mobile comme elles. Le chant des fontaines se mêle à la rumeur des branches balancées et des feuilles tremblantes. Mais il serait vain de vouloir dire avec des mots ce qui est par essence intraduisible et exprimer des harmonies si fluides qu'elles se décomposent au moment même où elles se forment. Même la musique est impuissante. Liszt s'y essaya, mais ne put se montrer égal au modèle. Dans un carnet de Sainte-Beuve, que j'ai récemment publié, figure la mention de sa visite à la villa d'Este avec Liszt. L'écrivain aussi eut le désir de célébrer ces jardins et de composer ce qu'il appelle « son paysage du Poussin ». Hélas ! la lyre du poète ne valait pas le pinceau du peintre, ni même l'instrument du musicien; et la pièce, qu'on peut lire dans le recueil de ses vers, est bien médiocre. Mais l'intelligent critique avait tout de suite observé qu’il avait sous les yeux un tableau de Poussin, dont les œuvres ne sont pas, comme on l'a cru, de simples constructions de l’esprit et des arrangements de convention. Ce qui est très intéressant à noter, c'est que ce sont des Français qui ont aperçu, les premiers, le parti décoratif qu'on pouvait tirer de la campagne romaine, de ses ruines, de ses villas et de ses jardins. « Chose curieuse, comme le dit si justement Chateaubriand, ce sont des yeux français qui ont le mieux vu la lumière d'Italie ».
Autant que Poussin, et peut-être plus fidèlement encore, Claude Gelée, à peine arrivé de sa Lorraine, fixait dans d'innombrables dessins et sépias la noble majesté des jardins et des horizons de Tivoli. Après eux, de Fragonard et d'Hubert Robert à Corot et à Vignal, on ne compte plus les artistes qui vinrent planter leur chevalet sous les cyprès de l'incomparable villa.
Ah ! délices des heures vécues au milieu de ces jardins d'Este, dans leurs parfums de fleurs, de verdures et d'eaux ! On songe à ces bosquets d'Armide, où, sous la persuasion odorante des roses, un héros sentit sa haine faire place à l'amour. Les allées sombres, que trouent à peine les rais du soleil, s'achèvent en terrasses lumineuses, d'où l'on découvre des collines fauves, aux lignes aussi élégantes que les monts toscans. Des marbres mutilés se dressent entre les buis. Une pluie fine tombe des cascades où la lumière se joue comme en d'irréelles écharpes de gaze. Des vasques aux reflets multicolores s'arrondissent aux courbes des rampes et des balustrades. Les nappes vertes, bleues, ou presque noires de vastes bassins mettent leur note apaisée et font comme une basse soutenue aux chants des fontaines. Et de partout s'élancent, rivalisant de hardiesse, les jets alternés des cyprès et des eaux.
Cette villa d'Este est la plus parfaite image de ce que pouvait être le décor de la vie princière à la campagne, aux années bénies de la Renaissance. Nulle demeure n'était mieux faite pour ce grand seigneur que fut le cardinal de Ferrare, Hippolyte II, fils de Lucrèce Borgia, à moitié français, archevêque d'Auch, ami et protecteur de Clément Marot. La brillante cour des cardinaux d'Este fut le rendez-vous de tous les lettrés et de tous les artistes du temps. Fêtes, concerts, banquets se succédaient sans interruption dans cette villa de Tivoli, où, malgré le décor un peu triste des montagnes nues et les horizons sévères du Latium, se continuait le faste princier des palais de Ferrare. On s'y occupait d'archéologie; on fouillait les ruines de la villa d'Hadrien; on transportait dans la villa nouvelle les plus riches mosaïques et les plus beaux objets d'art. Et, sous les ifs funèbres, le Tasse, achevant sa Jérusalem, promenait ses mélancolies passionnées.
 
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Du jour où l'Italie entra en guerre à nos côtés, la municipalité de Tivoli prit possession du domaine de l'archiduc François-Ferdinand; et c'est elle maintenant qui perçoit les droits d'entrée. L'aigle des Este partout sculpté, rongé par lé temps et l'humidité, semble le symbole de la lamentable fin de la monarchie austro-hongroise.
Je ne sais ce qu'il adviendra de la villa. Mais n'est-ce pas l’occasion de rappeler le vœu d'Henri de Régnier qui voudrait la réserver aux poètes et aux hommes de lettres? « Je les eusse souhaités, écrivait-il, accoudés au balustre de pierre, respirant l'amère odeur qui, d'en bas, monte des buis sombres et des cyprès verts, et écoutant longuement et délicieusement le murmure des cascades, des jets d’eau et des fontaines dont le passant de ces beaux lieux emporte à jamais dans sa mémoire le bruit humide, harmonieux et frais. »
Où donc, en effet, mieux que sur ces terrasses, un jeune écrivain pourrait-il rêver, méditer, composer ? Presque tous ses aînés y vinrent s'exalter, surtout depuis que Chateaubriand révéla la grandeur et la poésie de la campagne romaine. Je ne vois guère que George Sand qui n'ait point goûté l'incomparable séduction de ces paysages. « Laide, s'écrie-t-elle, trois fois laide et stupide la steppe de Rome ! O mes belles landes plantureuses de la Marche et du Bourbonnais ! » Par delà les larges ondulations de la plaine, pareilles à une mer figée qui meurt au bord de la mer vivante, ne voyait-elle donc pas à l'horizon la silhouette de la ville qui dresse à la fois sur le ciel les hauts murs du Colisée et le dôme de Saint-Pierre ? Il n'est pas de plus magnifique spectacle au monde que ces environs de Rome, où est gravée, en lettres éternelles, la plus noble partie de l'histoire humaine. Ah ! comme je comprends mieux Stendhal écrivant : « Rien sur la terre ne peut être comparé à cela ! »
gabriel faure.

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