Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 21:43
Un petit mufle irréaliste
                                      
 
NEUHOFF-Eric-Mufle.gif
 
M. Eric Neuhoff a-t-il déjà péché à la ligne ? Nous n’en sommes pas sûr. D’un corps animé de beaux mouvements, souples et sensuels, l’auteur écrit qu’il « s’agitait comme un poisson sorti de l’eau ». Devant les dons d’observation de ce romancier dans le domaine, assez peu fouillé dans l’ensemble, de la sensualité mêlée de pisciculture, nous sommes restés perplexe.
Notre embarras cependant s’est bientôt étendu à la totalité, ou quasi, des comparaisons de ce très mince roman [1]. Chez M. Neuhoff, en effet, la tristesse et l’angoisse ne se contentent pas d’être bêtement tristes et angoissantes : la « tristesse saute à la gorge avec la vitesse du cobra », et « l’angoisse s’insinue dans les veines comme une armée de vietcongs rampant dans leurs souterrains » ; cela vaut aussi pour les manifestations extérieures des sentiments, où un homme en sueur ne transpire pas mais se révèle « en proie à une mousson intime », tandis que son lit devient « une mare, un pédiluve ». – Cobra, mousson et vietcong... on est prié de noter le tropisme extrême-oriental de l’auteur, avec la croissance de notre perplexité.
Cependant, toutes les jungles où sifflent, rampent et sévissent reptiles, mercenaires et paludisme métaphoriques, toutes les jungles vous le diront dès qu’elles pourront parler : les serpents venimeux, les soldats asiatiques et les moiteurs tropicales, quel que soit le rôle disproportionné qu’on entend leur faire jouer, témoignent d’une volonté de renouveler son stock de clichés – entreposé dans le hangar symbolique où circulent les caristes de l’allégorie,comme dirait à peu près M. Neuhoff si ses goûts le portaient plus vers la manutention que vers l’Asie.
Or ce renouvellement n’a pas été constant ; et l’auteur a eu soin de laisser sa place aux bonnes vieilles perles des nanars de M. Gérard de Villiers. Ainsi, l’amour, c’est toujours un « visage tordu de plaisir » sous des « coups de boutoir », entre autres prouesses de canapé-lit qui ne dépareilleraient pas un antique S.A.S. des Presses de la Cité (Guêpier en Angola ou Panique au Zaïre, par exemple, et bien que nos goûts personnels nous porteraient plutôt vers Opération Matador et Putsch à Ouagadougou[2]).
Dans un autre genre, juste avant que les visages ne se tordent de plaisir, les « baisers » ont eu tendance à « sentir le vertige » : on ne sait pas ce que cela veut dire, mais c’est impressionnant. On sent surtout que l’on a quitté Gérard de Villiers pour la collection Harlequin.
« Il avait du mal à s’installer en plein réalisme », écrit l’auteur de son héros. Nous aussi, nous aussi... – Par souci d’objectivité, nous nous sommes mis en quête d’une comparaison originale, c’est-à-dire, donc, réaliste. Nous avons trouvé celle-ci : « sauvegarder leur union, comme on regonfle un oreiller aplati ». Elle est bien vue, assez jolie (on pense aux « joues de l’oreiller », chez Proust) ; et elle témoigne surtout que, avec quelques efforts, l’auteur aurait pu faire son travail proprement. (Avec simplicité, M. Neuhoff dit aussi de son héros qu’il a peur de « mourir comme un con ». Ce n’est pas original, mais c’est préférable aux excès auxquels il nous avait habitués.)
 
Plusieurs raisons justifient que nous nous attardions sur ces images. Ce bref roman est d’abord minimaliste, écrit en phrases très brèves elles-mêmes cousues sur cet unique patron : sujet, verbe, comparaison. Autrement dit, le récit est quasi entièrement composé de métaphores, et c’est pourquoi celles-ci sautent aux yeux : le regard ne pouvant se porter sur la syntaxe ni sur le choix des mots, également élémentaires, il n’y a que les images à observer.
La seconde raison est que le regard ne peut pas se porter davantage sur l’intrigue elle-même, qui est sans péripéties (ce n’est pas un reproche). Il s’agit du récit d’une obsession : un homme apprend que sa maîtresse le trompe, l’a toujours trompé. Il en devient malade, il en souffre, il en crève ; on comprend sa maladie, sa souffrance, sa crevaison.
On les comprend et on s’en fout ; car, pour rendre cette jalousie monomaniaque, l’économie grammaticale (que l’on rappelle : sujet, verbe, comparaison), qui montre moins un parti pris littéraire que la conscience de moyens esthétiques limités, a obligé l’auteur à rendre tout hyperbolique, et conséquemment cocasse, si l’on veut sombrer dans la gentillesse – notre pente naturelle, comme on ne s’en doute peut-être pas.
Tous ces baisers qui sentent le vertige, ces Vietcongs qui rampent dans les veines, ces lits qui ressemblent à des mares, n’ont d’autre but que de donner chair à des sentiments. Or ceux-ci restent aussi loin du lecteur que la Terre est loin de Saturne ; et M. Neuhoff lui-même de la littérature.
Bruno Lafourcade. 
   

[1]. Mufle, Éric Neuhoff, Albin Michel, 2012.
[2]. Guêpier en Angola, Plon / Presses de la Cité, 1975 ; Panique au Zaïre, Plon / Presses de la Cité, 1978 ; Opération Matador, Plon / Presses de la Cité, 1979 ; Putsch à Ouagadougou, Plon / Presses de la Cité, 1984.
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Littérature
commenter cet article

commentaires

Untel 07/03/2015 03:04

Quelle cruauté, ce Lafourcade ! Je suis choqué !

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche