Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 19:42
Il signor Marsan                      

 

Une sympathique petite maison de livres, l'Editeur singulier, vient de rééditer un bouquet oublié de textes d'Eugène Marsan, parmi lesquels ces Cannes de Monsieur Paul Bourget[1], qui firent, dans les premières années du siècle précédent, le délice des gens d'esprit et des amateurs de forme parfaite. On sait ce que cette revue doit à Eugène Marsan. Il en fut, avec Jean Rivain, le créateur, l'âme vivante et le génie attentif. Il en fut aussi l'aimant, celui qui sut rapprocher les talents, et, par une curieuse alchimie, faite d'amitié et de séduction, "faire lever la pâte". C'est donc par fidélité que nos lecteurs se procureront ce petit recueil. Mais sa lecture les poussera vers d'autres sentiments, l'admiration d'abord, puis le plaisir de découvrir une âme singulière.

Eugène Marsan n'était pas de son siècle et il aurait détesté le nôtre. Son raffinement extrême, sa courtoisie, son immense culture, ses exigences morales, concouraient à faire de lui le type représentatif d'une autre époque. Il avait tout de ces seigneurs italiens, joyeux et  affables, qu'on rencontrait au XVIIIe ou au XIXe siècles dans les rues de Rome, de Naples ou de Florence. Né à Bari, d'une mère italienne et d'un père provençal, Marsan était un vrai latin, esprit léger bien que lesté par deux mille ans de culture, ordonné bien qu'attiré par la fantaisie, curieux de toutes les formes de la vie et de l'intelligence. Il avait aussi un peu de sang espagnol dans les veines et la sensualité cohabitait chez lui avec une certaine mélancolie.

Cet atavisme, sa formation et les admirations de sa jeunesse devait faire de lui un ardent défenseur du classicisme, dans lequel il voyait le fond même de l'esprit français. "Je suis de ceux, écrivait-il, qui refusent de confondre esprit classique et routine. L'esprit classique ne s'oppose pas à la nouveauté. Sans se laisser séduire, il l'appelle". C'est assez dire qu'il ne limitait pas son classicisme au seul dix-septième siècle et que dans ses innombrables articles de la Revue critique, de l'Action française, du Figaro, du Temps ou de l'Echo de Paris, on saluait Carco, Gide, Montherlant, Cendrars, Ramuz, Proust ou Drieu au même titre qu'on honorait Racine, Corneille, Boileau ou La Fontaine. Stendhal était pour lui le modèle absolu, écrivain de la vitesse et de la légèreté, capable d'exprimer, dans une langue simple et superbe, l'exaltation de Fabrice à Waterloo et la nostalgie du consul de Civita-Vecchia.

Il signor Marsan fut aussi l'homme de curieux et de charmants essais sur le costume masculin, la mode féminine, les chapeaux, les cannes et les cigares. Mais ce serait se tromper sur sa vraie nature que de ne voir en lui qu'un être superficiel, une sorte de dandy français. Dans ses goûts littéraires comme dans ses fétichismes de collectionneur, ce qui touchait d'abord Marsan, c'était la beauté et la poésie des choses. Son esthétique était aussi très liée à la vision qu'il avait de l'ordre du monde. Comme l'écrivait son ami, le critique stendhalien Henri Martineau: "s'étant fait l'historiographe de la vie élégante, il a souvent répété que, sans raffinement du ton, des manières et de l'habitation, il ne saurait plus rien exister de cette aristocratie de la pensée qui est le signe le moins douteux de la civilisation".

Nous aurons l'occasion de revenir plus amplement sur l'oeuvre d'Eugène Marsan et de fournir à nos lecteurs l'accès à certains de ses écrits rares. D'ici là, procurerez vous sans attendre ce petit récit où il est aussi peu question de cannes que de M. Bourget, mais où l'on parle de mille autres choses tout aussi intéressantes. Vous ferez le bonheur d'un jeune éditeur méritant et vous compterez vite parmi les lecteurs passionnés d'un grand écrivain.

Eugène Charles.

 


[1]. Eugène Marsan, Quelques portraits de dandy, précédé de Les cannes de M. Paul Bourget. (L'Editeur singulier, 2009, 70 p.)

Partager cet article

Repost 0

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche