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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 16:43

Pour saluer

Félicien Marceau           

            

                       
MARCEAU Félicien 2

Si Félicien Marceau prend encore le temps de feuilleter la presse française dans le canton du ciel où il s'est installé, il doit réellement pouffer de rire. La montagne d'éloges que les gazettes viennent de déposer devant sa tombe est non seulement inattendue, mais presque indécente après les démêlés qu'il a eu avec la critique bourgeoise, sa vie durant. Ce concert de louanges est d'autant plus surprenant que, du Figaro à Libération, de Valeurs Actuelles au Nouvel Observateur, les portraits sont, la plupart du temps sans réserve, sans réserve aucune. Seul, Le Monde s'est senti obligé de répandre quelques gouttes de fiel helvétique en tête de sa rubrique nécrologique, mais c'était pour mieux agiter l'encensoir dans la suite de l'article. Nous attendons avec impatience la notice de Télérama qui devrait gâcher cette belle unanimité par deux ou trois colonnes de parfaite mauvaise foi ou du plus mauvais goût. Félicien Marceau n'en saura malheureusement rien car, au ciel, on ne reçoit pas Télérama.
Tout le monde sait que Félicien Marceau ne s'appelait pas Félicien Marceau, mais Louis Carette, qu'il est né à Cortenberg en Belgique le 16 septembre 1916 dans un milieu bourgeois et catholique et qu'il reçut, comme tous les jeunes gens de son époque et de son extraction, une excellente éducation chez les jésuites puis chez les Pères de Louvain. Nul n'ignore qu'il commença sa carrière en 1939 comme journaliste à la radio nationale belge, et qu'après avoir été démobilisé à l'été 1940, il eut la légèreté de donner jusqu'en 1942 quelques émissions radiophoniques qui lui valurent des ennuis à la Libération [1]. "Bêtises, péchés de jeunesse" dira Marceau. Mais l'époque n'était ni indulgente ni miséricordieuse pour la jeunesse. Notre jeune auteur appris à ses dépens que la justice des hommes est faite par des hommes. Il s'exila en France pour y accomplir l'intégralité de son oeuvre. C'est ce qui fait que, né belge, il compte aujourd'hui parmi les plus grands écrivains français. Les bêtises de jeunesse ont parfois du bon.
De Marceau, on retiendra surtout la carrière de dramaturge. Avec l'Oeuf, montée par André Barsacq  au Théâtre de l'Atelier en 1956, il utilise la trame de la comédie boulevardière pour faire oeuvre de moraliste, et de moraliste grimaçant. Magis, son héros, modeste employé, de la race des personnages d'Anouilh ou de Marcel Aymé, découvre que le bonheur, l'amour et la réussite ne sont donné qu'à ceux qui acceptent les règles de la société. Le petit bourgeois naïf va progressivement rentrer dans le jeu, dans l'Oeuf qu'est le système, au prix d'une l'hypocrisie et d'une duplicité sans égale. Il réussira évidemment sur toute la ligne et le joli conte du départ va se transformer, au fil des saisons de la vie, en une comédie féroce et joyeusement cynique où les personnages finiront tous par ressembler à leur caricature. Pièce neuve, écrite dans un style brillant et une forme narrative très libre, l'Oeuf connaîtra un succès mondial et Marceau un début de célébrité.
Suivront d'autres productions, moins emblématiques, mais qui dessineront, de proche en proche, une oeuvre dramatique originale. La Bonne Soupe (1958) raconte, dans un style plein de saveur, la vie d'une jeune fille pauvre, qui accumule les malheurs et finit par préférer le demi monde à la misère. L'Etouffe-chrétien (1960) est une farce en péplum où Néron et sa mère Agrippine tournent en dérision la morale chrétienne. Suivront Les Cailloux (1962), La Preuve par quatre (1964), Madame Princesse (1965), Un jour, j'ai rencontré la vérité (1967), Le Babour (1968), et L'Homme en question (1973), autant de comédies légères mais parfaitement noires, où la nature humaine finit toujours par avoir raison du moralisme et du démocratisme du siècle. C'en était trop pour la critique des années 60, qui avait laissé passer l'Oeuf, mais qui débina tout le reste. Marceau aimait le théâtre mais détestait la critique. Comme il est à peu près impossible dans ce pays d'écrire pour l'un sans subir l'autre, il décida d'aller voir ailleurs et se réfugia à l'Académie française et dans le roman.
C'est dommage. L'oeuvre dramatique de Félicien Marceau reste inachevée, alors qu'il aurait pu nous donner d'autres morceaux de choix. Son petit monde, fait d'ingénus, de cyniques, de jouisseurs, de filles faciles, de ratés, de génies à la dérive, aurait pris de l'épaisseur. Marceau avait un sens aigu du théâtre. Il avait su trouver le bon équilibre entre une forme rapide, brillante, souvent moderniste, et un fond empreint de réalisme et de culture classique. Son oeuvre prolongeait celle d'Anouilh, même s'il ne croyait pas à l'innocence, elle préparait d'une certaine manière celle de Ionesco, même s'il avait horreur de l'absurde et de l'onirisme. Son théâtre eut le privilège d'être servi par une pléiade d'acteurs formidables : Jacques Duby, qui fit pour partie le succès de l'Oeuf, Marie Bell et Jeanne Moreau, excellentes dans La Bonne Soupe, Arletty, Jean-Pierre Marielle, François Périer, Francis Blanche, Jean-Claude Brialy, Michel Duchaussoy, Bernard Blier, et tant d'autres.
Sa passion du théâtre, Marceau l'exercera également dans la traduction. On se souvient de sa belle adaptation de la Trilogie de la Villégiature de Carlo Goldoni, que Giorgio Strelher mit en scène à l'Odéon en 1978. On connaît moins sa traduction du théâtre de Pirandello, publiée à la fin des années 60, qui restitue avec finesse l'oeuvre du grand Sicilien. Amant de l'Italie, amoureux de la liberté, Marceau rêve d'un monde où le conformisme ne tient aucune place, où l'idéologie et la comédie sociale n'ont aucune valeur. Il ne croit qu'à l'homme, à l'homme avec ses hauts et ses bas, il prend tout ensemble, accepte tout, comprend tout, pour peu que la vie soit vécu comme une aventure. Face au système, il prône la rebellion, mais une rebellion de la vie, fraîche et joyeuse, légère, qui ne doit rien aux raseurs, ni aux prêcheurs ni aux faiseurs de doctrine. Son modèle d'homme, c'est Giacomo Casanova, ce Casanova à qui il consacra deux beaux essais - Casanova ou l'anti Don Juan, Casanova ou l'insolente liberté - le cavaliere ruiné, pourchassé, brûlé, boucané par une existence aventureuse, mais qui continue à dresser fièrement sa face au soleil et à faire retentir sur les places sa canne et ses éperons.   

  Eugène Charles.

 


[1]. On lira avec beaucoup de plaisir le roman de jeunesse de Félicien Marceau, les Pacifiques, que l'excellente maison De Fallois vient de rééditer, et qui retrace, dans un style plein d'ironie et de légèreté, ces journées de juin 39 à mai 40 et les illusions d'une génération qui allait payer cher le prix de la guerre et celui de la liberté.

 

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