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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 10:35
Pour saluer
Georges Mathieu
MATHIEU Georges
 
Nous n'avons rien publié lors de la mort de Georges Mathieu, disparu le 10 juin dernier. L'homme et l'oeuvre nous paraissaient trop considérables pour ne pas les saluer comme il convenait. Nous attendions quelques beaux textes d'hommage qui viennent enfin de paraître. Nous attendions aussi que l'on réexhume des points de vue plus rares, plus anciens sur Mathieu, ceux d'écrivains ou d'artistes, que nous republierons prochainement. Mais voici le premier texte d'hommage. Il est de la plume de la critique d'art Christine Sourgins qui l'a donné fin juin au site Culture.Mag. Nos lecteurs connaissent bien Mme Sourgins. Ils apprécient les articles pleins de force et de rigueur qu'elles donnent à Commentaire, à Liberté Politique et à tant d'autres publications de grand prestige. Mais, par dessus tout, Mme Sourgins est un esprit libre, soucieux de vérité et de beauté et l'on ne s'étonnera pas qu'elle parle si bien et si justement de Georges Mathieu. Car il était lui aussi tout cela et plus encore.
Est-il besoin de dire ce que l'équipe de la Revue Critique doit à Georges Mathieu ? Pour les plus anciens d'entre nous, il fut le médiateur, le pacificateur, celui qui ouvrit la voie de la réconciliation avec l'art et la peinture moderne, après cinquante ans d'incompréhension et d'opposition. Il pouvait s'affirmer de son siècle, dans son siècle et, dans le même temps, redevable à l'histoire, à la tradition française de ce qu'il peignait. Avec Mathieu, le temps des cathédrales, - où, comme il le disait lui-même, "les hommes étaient réellement contemporains les uns des autres" - était à nouveau ouvert. Quant aux plus jeunes, ils trouvaient chez Georges Mathieu cette belle figure de l'artiste, du créateur, du "faiseur d'enthousiasme" qu'aucune combine, qu'aucun pouvoir, à commencer par celui de l'or, n'arriveraient à abattre. De fait, rien n'a eu prise sur lui, sinon les fidélités qu'il s'était lui même donné. Parlant des conformistes de son temps, Bernanos proclamait à la fin de la Grande Peur: "ils ne nous auront pas, ils ne nous auront pas vivants". De fait, ils n'ont pas eu Georges Mathieu. 
Sainte Colombe.
 
 
Hommage à Georges Mathieu
   

La même semaine disparaissaient Georges Mathieu et un commentateur sportif : vingt minutes d’hommage au JT pour le spécialiste du ballon rond ; toute la journée radios et journaux ont glosé sur « Thierry Roland, sa vie, son œuvre ». Et pour l’inventeur de l’Abstraction lyrique ? Trois lignes, trente seconde ; réduit au logo d’Antenne 2, à la pièce de 10 francs, les jeunes générations auront à peine pu entrevoir que Mathieu peignait. Au mieux, on l‘a présenté comme un performer, « un organisateur de happening, d’événements en public ». Au siècle du divertissement travesti en culture, la Peinture  est donnée comme un club, avec des GO pour « amuser la galerie ».

Le représentant du ministère de la culture a brillé par son absence à ses obsèques. Logique : la rue de Valois organise l’invisibilité de Mathieu depuis trente ans. Beaubourg ne lui a même pas consacré une grande exposition, préférant souvent les réserves aux cimaises pour un morceau de bravoure tel que « Des capétiens partout ». Ce titre, qui fleure bon l’histoire de France, est-il politiquement correct ? Et Mathieu tel Saint Georges rompit des lances pour demander, horresco referens, le retour de l’éducation artistique à l’école… voire la suppression du ministère de l’inculture.

Nous étions donc 80 à lui rendre hommage à Notre Dame de Paris ; à côté de son cercueil blanc, une de ses toiles : un ciel bleu où des zébrures d’or ouvraient une plaie rouge. Deux académiciens arboraient leur bel habit vert. Mathieu, qui organisa des manifestations commémorant la « seconde condamnation de Siger de Brabant », aimait le faste, le panache ; il était de ceux qui pensent qu’il « faut étayer les supériorités morales par des symboles matériels, sinon elles retombent » ; de plus, la voie de l’Abstraction lyrique est une voie de l’enthousiasme qui suppose un sens de la fête, de la vitalité, une certaine théâtralité qu’on lui a parfois reproché. La cérémonie de ce 18 juin fut simple et digne ; elle s’ouvrit sur le témoignage de Pierre-Yves Trémois, un salut magistral autant qu’amical au « samouraï du geste » à celui qui, conjuguait « la révolte, la vitesse, le risque et la lucidité dans l’extase ».

Mathieu était inquiet de son temps, un homme aux aguets qui remarqua immédiatement le texte d’une jeune historienne de l’art qui contestait l’hégémonie de l’art officiel. Il décrocha son téléphone et m’invita à prendre le thé… au George V : toujours ce sens du symbole et de la classe. Nous eûmes une longue conversation où il me confia quelques souvenirs et ses désillusions : l’Académie n’était pas la chevalerie qu’il imaginait et sa voix étouffait un rugissement, les moustaches frémissaient. C‘est le souvenir que j‘ai gardé de lui : un homme-lion sanglé dans un costume impeccable ! Il me dédicaça l’ultime exemplaire d’un pamphlet qu’il avait fait imprimer. Le papier avait souffert quelques déchirures qu’il avait raccommodées exprès : le fauve avait une habileté de couturière. Ce petit opuscule, relié d’un cordon rouge, eut valeur pour la jeune historienne de passage de témoin. Il s’intitulait : « Cet art que l’on dit contemporain ».

Désormais c’était à ma génération de continuer le combat…

Dans le petit opuscule d’une trentaine de pages, intitulé « Cet art que l’on dit contemporain », Mathieu visait « les technocrates de l’art ». On sait que la formule fétiche du peintre était : « Le signe précède sa signification », autrement dit, il y a un langage visuel, perceptible avant la mise en concept et en mot. Tout discours amphigourique prenant la place d’un art de l’œil et de la main le hérissait.  « Le signe  précède sa signification » était l’équivalent du fameux E=MC2 et démontrait l’absurdité d’une conceptualisation outrancière de l’art.

Mathieu dénonçait aussi « la véritable mafia qui dirige l’orientation de l’art dans le monde », cet art dont la finalité « n’est plus que sa propre mort », une « gangrène culturelle » où sévit « l’influence des modes américaines ».

 Là, une mise au point s‘impose : Mathieu fut rédacteur en chef pendant 10 ans d’une revue culturelle bilingue et ne peut être soupçonné d’antiaméricanisme primaire, au contraire, il fut « le premier en Europe à révéler l’importance de l’art américain dès 1948 sans savoir alors qu’il s’agissait, non d’une pure manifestation artistique spontanée, mais d’une volonté déterminée de voler l’idée d’art moderne à l’Europe et à Paris en particulier » (le livre de Serge Guillebaut l’avait passionné).

« Harold Rosenberg et Clément Greenberg créèrent le mythe d’un art spécifiquement américain alors qu’en Europe Hartung, Wols, Atlan, Soulages, et moi-même n’avions pas attendu leur exemple ». Puis le galièriste Castelli et l’historien Alfred Barr  annexèrent « vers 1960 le Pop Art né en Angleterre entre 1952 et 56 », avec la complicité de Restany, le père du Nouveau Réalisme qui affirmait (ce que Mathieu contestait vigoureusement)  que l’abstraction lyrique  s’épuisant en redites, il fallait passer de la peinture à… la sociologie.

Mathieu, qui épinglait « ces renégats dont la légitimité ne s’est conquise qu’à l’aide d’un passé récusé », qualifiait l’œuvre de Duchamp de « transartistique », ce qui est bien vu, il rapporte une conversation avec Castelli :

-« savez-vous que je vous considère comme le plus grand fossoyeur de l’art contemporain ?

- Non, répondit l‘autre, ce n’est pas moi, c’est Duchamp.

- Oui, mais Duchamp avait de l’humour… »

Significative encore, l’anecdote où Clément Greenberg  lui dédicace une photo « A G. Mathieu, le peintre d’outre atlantique que j’admire le plus », « tout en m’interdisant de rendre public ce jugement craignant d’attenter à la réputation d’hégémonie artistique des États-Unis ». « L’intelligentsia américaine de gauche, voulant se démarquer du stalinisme … prit partie pour la peinture abstraite… ».

« L’avant-garde américaine (devient) une arme culturelle contre la propagande soviétique », bref un effet « du nationalisme américain incarnant une véritable idéologie dont le sectarisme n’a cessé de croitre ». Avec la complicité des médias, de l’intelligentsia et de la bureaucratie française peut-on ajouter aujourd‘hui.

 

Christine Sourgins.

Article publié sur le site Culture.Mag le 29/06/2012

 

Christine Sourgins est une de nos meilleures critiques et historiennes de l’art. Pourfendeuse infatigable des fumisteries contemporaines et de « l’art par le fric », elle collabore à de nombreuses revues (Commentaire, Liberté politique, Catholica, La Nef). Elle a récemment publié Les mirages de l’art contemporain (La Table Ronde, 2005).


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