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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 22:46
Les perdreaux
d'Henri IV
 
Une nouvelle d'Henri Pourrat
Pourrat.jpg
 
Les chroniques d'Ancien Régime sont pleines de récits domestiques. On y est de plain-pied avec le monarque, dans l'intimité de son cercle de famille ou au milieu de ses proches. Henri IV en particulier aimait ses aises et l'imagerie populaire le représente souvent dans les scènes les plus naturelles, mangeant, buvant, conversant avec ses amis ou partageant les jeux de ses enfants. C'est l'objet de ce petit récit d'Henri Pourrat. Pourrat aimait le Béarnais et il a consacré à Sully [1] une biographie à la fois érudite et pleine de charme. Dans une France qui vit encore à l'heure des campagnes, le Roi revient de la chasse, il  partage son gibier, commente le temps qu'il fait, plaisante joyeusement avec ses lieutenants et se félicite avec eux de la paix et de la prospérité qui règnent sur le royaume. La Reine est, elle aussi, de charmante humeur. Elle lui a préparé un ballet qui représente les félicités de l'âge d'or et s'inspire de l'Astrée. Pendant ce temps, Sully travaille aux grands desseins qu'il a conçus avec son maître et évalue les progrès de la France à l'ouvrage. Voilà une petite fable qui ne prétend à rien mais qui est pleine de sagesse politique. 
eugène charles.
 
Les perdreaux d'Henri IV et le ballet de la Reine
 
Avant le jour, dès quatre heures, Sully s’est mis à sa table de travail, à l’Arsenal. Il est là, devant ces papiers où est la France. Depuis six ans, avec le Roi, aux côtés du Roi, il a rebâti le pays. Ils ont tout refait : les finances, les routes, les canaux avec leurs écluses, les places avec leurs bastions et leurs courtines, le labourage et le pâturage, dans un pays où les villages et les métairies même étaient déserts.
Ils ont refait le goût du labeur et celui du bel ouvrage, le goût de la netteté et du grand ordre. Ils ont refait la France même et davantage : le bon courage des Français. Et maintenant, dans ces papiers qu’il tient, lui, sous sa main, il a les nouvelles de tout le grand pays, et voici que partout, des quatre roues, tout commence à rouler.
 
I. - Le vrai régal du Roi.

 
De bon matin aussi, le Roi s’est éveillé. Il fera beau, le jour est déjà clair. Il veut tout de suite aller voler des perdreaux, afin de revenir d’assez bonne heure pour les manger à midi. Il ne les trouve jamais si bons que lorsqu’ils sont pris à l’oiseau, et surtout lorsque lui-même les leur peut arracher de sa main…
… Les choses sont allées comme il l’avait souhaité. Il revient au Louvre alors que le chaud commence à piquer. Ayant en sa main les perdreaux, il monte en sa grande salle. A son haut boute il aperçoit La Varenne et Coquet qui causent ensemble, attendant son retour.
- Coquet, Coquet, crie-t-il, vous ne devez pas plaindre notre dîner à Roquelaure, Termes, Frontenac, Harambure, ni à moi.
Il apporta en effet de quoi les traiter. Vite, il envoie coucher les perdreaux à la broche, faisant la part de ses amis, en réservant huit pour sa femme et pour lui, - ce seront, pour lui, les moins présentables, qui ont été pincés de l’oiseau : « il y en a trois bien gros que je leur ai ôtés et auxquels ils n’avaient encore guère touché », dit-il.
Tandis qu’il est là, triant, faisant les partages, il voit venir La Clielle, avec son gros bâton, et Parfait, qui porte un grand bassin doré, couvert d’une serviette. «  Sire, crie de loin Parfait, si haut qu’il peut, avec la gaie liberté qu’aime le Roi, embrassez-moi la cuisse, Sire, embrassez-moi la cuisse, car j’en ai quantité, et de fort bons. »
« Voilà Parfait bien réjoui, dit le Roi, cela lui fera faire un doigt de lard sur les côtes. Je vois bien qu’il m’apporte de bons melons, dont je suis bien aise. » Le Roi doit aimer les melons. – il aime les prunes de Damas, les fruits, les laitages. Ils ne lui font jamais mal, dit-il, quand il les mange ayant bien faim avant la viande comme ses médecins le lui ordonnent. « Mais je veux aussi que vous quatre y ayez aussi votre part : c’est pourquoi n’allez pas après les perdreaux que vous n’ayez vos melons. »
Il achève ses partages, s’en va en la chambre, où en entrant il donne deux des melons à deux des garçons qui sont à la porte, leur disant de les porter à tel ou telle. Mais voici que de son long cabinet aux oiseaux sortent Fourcy, Beringhem et La Font qui porte un grand paquet enveloppé.
- La Font, dit le Roi, m’apportez-vous encore quelque ragoût pour mon diner ?
- Oui, Sire, répond Beringhem, mais ce sont viandes creuses qui ne sont bonnes qu’à repaître la vue.
- Oh ! dit le Roi, ce n’est pas ce qu’il me faut, car je meurs de faim et je veux diner avant toutes chose.
En attendant mieux, il va commencer par ses melons et un trait des de muscat.
- Mais encore, La Font, qu’est-ce que cela que vous portez ainsi bien enveloppé ?
- Sire, dit Fourcy, ce sont des patrons de diverses sortes d’étoffes, tapis et tapisseries que veulent entreprendre de faire, par excellence, vos meilleurs manufacturiers.
- Or bien, cela sera bon après diner, afin de le montrer à ma femme.
Le Roi aimerait aussi le montrer à un certain homme avec lequel il n’est pas toujours d’accord : principalement lorsqu’il est question de ce que cet homme appelle des babioles. «  Il me dit souvent qu’il ne trouve jamais rien de beau ni de bien fait quand cela coute le double de sa vraie valeur. Je n’ignore pas sur quoi ni pourquoi il dit cela : mais je ne lui en fais pas semblant. Partant, Fourcy, envoyez-le quérir en diligence et qu’on lui mène plutôt un de mes carrosses qui est en la cour, ou bien le vôtre. »
 
II. - Le bon succès des affaires.
 
Il se trouve que le cocher rencontre un laquais que Rosny envoie au Louvre voir ce que fait le Roi. Et Rosny, lui, est là à diner chez Mme de Guise. Le cocher va l’y prendre. De sorte que le Roi est surpris de voir entrer si tôt Rosny dans sa chambre.
- Vous êtes bien diligent, mais il n’est pas possible que vous veniez de l’Arsenal ?
Et lorsqu’il apprit que Rosny dînait chez Mme de Guise : « Oh ! dit-il, je sais bien que toute cette maison-là vous aime fort, ce dont je suis très aise : car je crois que tant qu’ils vous croiront, ils ne feront rien qui nuise ni à ma personne, ni à mon Etat. »
- Sire, fait Rosny, Votre Majesté m’a dit tout cela de si bonne façon, que je vois bien qu’elle est en bonne humeur et plus contente de moi qu’elle n’était il y a quinze jours.
- Quoi ? Vous souvient-il encore de cela ? Ne savez-vous pas bien que nos petits dépits ne doivent jamais passer les vingt-quatre heures, comme je sais que cela ne vous a pas empêché, dès le lendemain de ma colère, d’entreprendre une bonne affaire pour mes finances.
Mais c’est vrai que le Roi est de joyeuse humeur. Il y a trois mois qu’il ne s’était trouvé si léger, si dispos. « J’ai eu un fort beau jour de chasse. Mes oiseaux ont si bien volé, mes lévriers si bien couru, que ceux-là ont pris force perdreaux et ceux-ci trois grands levrauts. On m’a rapporté le meilleur de mes autours que je pensais avoir perdu. »
Puis de toutes parts de bons succès en ses affaires. Jamais l’année ne fut si fertile et son peuple sera grandement riche, s’il veut ouvrir les traites, c’est-à-dire donner des permis d’exportation. Les brouilleries de Marseille sont entièrement apaisées. En Angleterre, le prince de Galles parle incessamment de lui. En Italie, il croit avoir réconcilié les Vénitiens et le Pape. Toute l’Europe devient amicale et sage. Espagnols et Flamands à Ostende et à l’Ecluse, ayant eu des succès partagés et fait une furieuse consommation d’hommes, de munitions et d’argent, sont réduits à des faiblesses et à des disettes égales. Ils seront contraints d’entendre à une paix dont le Roi de France sera l’arbitre. Et ce sera pour commencer à la rendre l’amiable compositeur de tous les différends entre les princes chrétiens. Par surcroît, à table, de messieurs du Laurens, du Perron, des Yvetots, Coton et autres, que d’agréables discours !
Le Roi, du reste, ne se connait pas si peu soi même, que malgré les excessives louanges qu’ils lui ont données, il ne sache bien qu’il a ses manquements comme les autres rois. Il ne s’en trouvera jamais de tout parfaits. Quant à ses prospérités, qu’ils ont tant exaltées, s’ils avaient couru toutes ses fortunes, ils changeraient de langage. Les mauvaises ont été plus fréquentes mille fois que les bonnes. Surtout, ses ennemis ne lui ont point fait recevoir tant d’ennuis, de dépits, d’angoisses, que n’ont fait certains de ses amis et serviteurs.
En sage homme d’Eglise, M. du Perron prend texte là-dessus. Le peu d’assistance humaine que le Roi a reçue de ceux qui devaient le plus lui en donner fait mieux apparaître les merveilles de Dieu à son endroit. Tout le monde lui a été contraire humainement, et il a sauvé tout le monde, divinement. Car Dieu a mis les trésors de ses bénéficiences en des vaisseaux d’argile, afin que la gloire en revienne à sa bonté, et qu’il rende aussi glorieux celui dont il s’est servi pour faire ces miracles.
Sur ces grâces mises en des vaisseaux d’argile, le Roi pourra faire de chrétiennes réflexions s’il le désire. Curieusement les Oeconomies font tout au long le récit de cette journée à la fois familière et extraordinaire. Elles rapportent les propos que tient aussi Rosny. Qu’ajouter à ce que M. du Perron a dit, parlant d’un si haut style ? C’est vrai pourtant que l’esprit du Roi a été plus travaillé par ses familles que par ses ennemies, et que les temps pacifiques lui ont donné plus de peine et d’anxiétés que les temps les plus militaires. Rosny dira donc que, tout en choisissant et en formant excellemment le Roi pour opérer une œuvre merveilleuse, Dieu a environné l’exécution de cette œuvre de tant de contradictions et d’oppositions qu’elle paraissait impossible. C’était pour faire admirer d’autant plus ses voies. Puissent donc les nations d’Europe, et surtout la nation française, mieux tenir ce roi bien-aimé pour roi de leurs félicités, et mieux exercer entre elles, quand à leurs diverses religions, la charité voulue par les Evangiles.
Il arrête là son discours. Car le Roi, apercevant la Reine qui sort de sa chambre, s’est levé. Il va au-devant d’elle, lui criant d’aussi loin qu’il l’a vue :
- Hé bien ! m’amie, vous ai-je pas envoyé de bons melons et de bons perdreaux ? Si vous aviez aussi bob appétit que moi, vous leur aurez fait bonne chère, car je ne mangeai jamais tant ni ne fus il y a longtemps en si bonne humeur que je suis. Demandez-le à Rosny : il vous en dira les causes.
-Or, Monsieur, dit la Reine, nous nous sommes donc bien rencontrés ce jourd’hui car je ne fus jamais plus gaie, ne me portai jamais mieux. Et pour vous continuer en vos joies et allégresses, je vous ai fait préparer un ballet…

 
III. - Les félicités de l’âge d’or.
 
Ce ballet, qui est de son invention, mais où elle ne nie pas d’avoir eu l’aide de Duret et de la Clavelle, ce matin, pendant que le Roi était à la chasse, représente les félicités de l’âge d’or.
C’est un sujet à la mode, avec l’Astrée, avec le Théâtre d’Agriculture. Des rives du Lignon part un courant qui porte la France et ses poètes vers un royaume de prairies, de bosquets tout dorés d’un soleil pastoral.
- O m’amie, dit le Roi, que je suis aise de vous voir ainsi en bonne humeur ! Partant, je vous en prie, vivons toujours de même.
Il veut lui montrer maintenant les patrons de tapisseries que Fourcy a apportés, afin qu’elle dise son avis. Celui de l’homme qui goûte peu les babioles, il le sait déjà bien… « Mais pour faire danser et voir bien à l’aise votre ballet, il faut que ce soit chez lui, en cette grande salle que je lui ai fait faire exprès pour cela et qu’il ait le soin d’y faire entrer le monde par ordre. »
Le soin de l’ordre. Même pour ce ballet improvisé de la Reine, il convient que par l’homme au bâton tout soit réglé. Qu’un instant, du milieu des jours et des affaires, s’esquisse une sorte de suspens. Et comme si l’on était sur un gazon, à l’ombrage d’un large ormeau, près des bergers et des blanches brebis, qu’on bâtisse par le milieu de l’air le rêve renouvelé d’une félicité rustique.
 

Ce ne sont pas les grands mais les simples paysans
Que la terre connaît comme enfants complaisants.
La terre n’aime pas le sang ni les ordures.
Ils ne sont des tyrans et de leurs mains impures
Qu’ordures ni que sang. Les aimés laboureurs
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,
Font courir les ruisseaux dedans les vertes prées,
Par les sauvages fleurs en émail diaprées…
Ils sont peintres, brodeurs, et puis leur grand tapis
Noircissent de raisins et jaunissent d’épis;
Les ombreuses forêts, leurs demeures plus franches,
Eventent leurs sueurs et les couvrent de branches…

 
C’est cela, c’est cela. Les vrais brodeurs, les vrais tisseurs de tapisseries, ce sont les aimés laboureurs : ceux dont les droiturières mains, dit d’Aubigné, tracent au cordeau, par compas et par ordre, les carreaux des champs, les parterres, les allées des jardins azurés, et tirent de la terre les vendanges et les moissons. Labourage et pâturage, c’est déjà l’ordre et la règle.
Autrement, il n’y a pas de pastorale. La pastorale, ca n’existe pas. Sully le sait bien. Il a lu les histoires. Aux adversités d’hier succèdent aujourd’hui les prospérités. Mais demain peuvent revenir les adversités.

henri pourrat.
 

[1]. Henri Pourrat, Sully et sa grande passion (Flammarion, 1942).

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