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5 août 2011 5 05 /08 /août /2011 18:25

Appel à la raison

Il y a des limites à l'indécence et à l'aveuglement. Alors que l'Europe est en pleine crise, alors que l'euro nous prive de toute marge de manoeuvre et que les économistes du monde entier nous recommandent de nous débarrasser au plus vite de ce carcan, des voix s'élèvent encore - singulièrement en France - pour demander "plus d'Europe", "plus de fédéralisme", davantage d'intégration monétaire et de transferts de souveraineté. Mais qui sont ces gens ? Quelle folie les frappe et comment faut-il faire pour qu'ils voient enfin les choses telles qu'elles sont ? Mettons Baverez à part, et Minc, et Fitoussi, et tous les scribouillards du Monde, tous ceux de Libération et du reste de la presse bourgeoise. L'Europe fédérale est leur petit fond de commerce et on sait qui les paye. Mais Barnier, mais Lagarde, mais le petit Baroin, mais Borloo, mais Bayrou, mais Hollande, mais Aubry... Sont-ils aveugles ? sont-ils sourds ? daltoniens ? Ou faut-il que nous les rangions définitivement dans la catégorie des imbéciles ?

Dans une tribune donné cette semaine au Monde, que nous reproduisons ci-dessous, Hubert Védrine enfonce le clou. Si la monnaie unique est au plus mal, si l'Europe semble impuissante à conjurer cette crise, à qui la faute, sinon à ceux, qui sous prétexte de "convergence",  "d'intégration" et de "fédéralisme", ont privé les Etats de leurs moyens d'agir et de se défendre. Quant à ceux qui proposent la nomination d'un "ministre des finances européen", M. Védrine signale qu'il est bien trop tard, et qu'il s'agit d'ailleurs moins de trouver les bons remèdes - à supposer qu'ils existent - que de les faire accepter par les peuples qui devront payer la note. L'heure n'est plus au enième rafistolage des institutions européennes. Le temps presse. Les décisions sont urgentes et elles sont politiques. Seuls les Etats sont en mesure de les prendre, en tenant compte de la situation et des intérêts propres à chacun des peuples de l'Union. C'est à eux, c'est aux nations, maintenant, de reprendre la main.

Il y a quelques années, de tels propos seraient tombés dans l'indifférence la plus totale. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Le visage de l'Europe fait peur à voir. Les opinions publiques, inquiètes, commencent à descendre dans la rue, comme à Athènes, à Rome, à Lisbonne ou à Madrid. Des troubles sont à prévoir et les milieux patronaux et syndicaux s'en inquiètent. M. Thibault de la CGT, faisait, il y a dix jours, le même constat que M. Védrine et appelait de ses voeux les mêmes solutions. Au sein de la classe politique - y compris au PS, y compris même à l'UMP et au gouvernement -  les plus lucides se rendent compte que la situation est explosive et qu'il faudra tôt ou tard reprendre les choses en main. L'Allemagne s'y prépare. On sait que pour elle, la survie de l'euro n'est plus une priorité et que ses meilleurs esprits cogitent déjà à la mise en place d'un plan B. Les échéances risquent d'ailleurs d'être assez proches : si les attaques contre l'Espagne et contre l'Italie devaient se poursuivre, l'Europe n'aura pas les moyens de venir au secours de ces pays et Berlin sifflera assez vite la fin de la partie. C'en sera alors fini de la zone euro. La France a-t-elle anticipé ce risque ? Qui prépare chez nous le Plan B? Quelle est notre stratégie de repli ? Avons nous les dirigeants qu'il faut pour prendre de telles décisions ? Autant de questions angoissantes qui restent aujourd'hui sans réponse.

François Renié.

 

 

Le fédéralisme n'est pas la solution miracle à la crise

Les sempiternelles lamentations sur les "égoïsmes nationaux" et les appels, pendant les semaines qui ont précédé l'accord de Bruxelles du 21 juillet - le meilleur possible -, à plus de fédéralisme, présenté comme la panacée, comme à de nouveaux transferts de souveraineté sont paradoxaux.

A-t-on déjà oublié que l'aggravation dramatique de la dette publique européenne ne résulte pas seulement de la gestion irresponsable de l'Etat-providence et des décennies de budgets en déficit, mais aussi de l'effet sur le système financier européen de l'implosion de la finance américaine, devenue un "danger public", selon le banquier et ancien ambassadeur de Bill Clinton à Paris, Felix Rohatyn ? Et celle-ci n'a-t-elle pas été provoquée par la dérégulation, c'est-à-dire... les abandons massifs de souveraineté effectués pendant plus de vingt ans par plusieurs administrations américaines au profit des marchés ? Que faut-il abandonner ou transférer en plus?

Il faudrait être plus "fédéraliste" parce que les marchés l'exigent (sans distinguer entre les opérateurs sincèrement inquiets des capacités des Etats emprunteurs à rembourser, les purs spéculateurs et ceux qui s'acharnent à fragiliser l'euro) ? Et être tétanisés par trois agences de notation, au pouvoir extravagant, qui sous-cotent aujourd'hui pour faire oublier qu'elles ont surcoté, par connivence aveugle, jusqu'en 2007 ?

Le "fédéralisme" est présenté comme allant seul dans le sens de l'histoire. Mais qu'entend-t-on par là ? Ce mot-valise, au sens des linguistes, peut vouloir dire la plus décourageante des choses (nous sommes trop petits, dépassés, fatigués, nous devons nous en remettre à l'Europe) ou la plus mobilisatrice (l'union fait la force, soyons plus solidaires).

Si fédéralisme veut dire subsidiarité claire, pas de problème. Si c'est une harmonisation réelle entre Etats membres de la zone euro dont il s'agit, très bien, c'était déjà dans Maastricht. Faisons-le, enfin.

Si cela signifie plus de solidarité entre Européens, fort bien. Mais Mme Merkel, premier contributeur potentiel (coût pour la France de l'accord de Bruxelles, 15 milliards), était fondée à exiger que celle-ci ne soit ni illimitée ni automatique. A-t-elle exigé les bonnes contreparties ? C'est autre chose. On peut débattre. En tout cas, il était normal que les institutions financières qui ont pris des risques qui font partie de leur métier "portent leur part de fardeau" (Jacques Delors), quoi qu'en pense la Banque centrale européenne (BCE). Fardeau d'ailleurs bien léger.

Mais si cela veut dire transfert supplémentaire de souveraineté, en quoi serait-ce automatiquement un progrès ? Après tant d'abandons, si peu convaincants, ou de transferts à des organes incontrôlés ? Certes, il faudrait "un chef des forces économiques de la zone euro" (Jean-Hervé Lorenzi, Christian de Boissieu), mandaté par le Conseil, pour réagir aux attaques. Mais les nouveaux fédéralistes proposent plus : qu'un "ministre des finances", ou de "l'économie", puisse arbitrer le cas échéant contre un gouvernement ou un Parlement national. Franchir ce pas, ce serait ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire européenne, celui de l'Europe post-démocratique, tentation perceptible dans les milieux économiques, européistes, technocratiques ou médiatiques.

Croit-on qu'un tel "ministre" aurait plus de poids qu'un courageux Papandréou pour faire accepter par son peuple les douloureuses mais inévitables mesures d'assainissement ? Quel gouvernement européen lui transmettrait ses pouvoirs, alors même que le consentement à l'impôt est à l'origine même du processus démocratique ?

Ne faut-il pas, au contraire, combler le fossé déjà béant élites-populations, en re-responsabilisant les gouvernements nationaux, au lieu de l'approfondir avec une désinvolture périlleuse envers la démocratie ? De surcroît, ceux qui exigent ce saut dans l'inconnu ne contestent pas l'imposition à toute la zone euro (devenue un espace disciplinaire de surveillance et de sanctions), l'unidimensionnelle politique de rigueur à l'allemande, là où il faudrait une policy mix (c'est-à-dire l'alliage des politiques budgétaire et monétaire) d'assainissement et de croissance.

De toute façon, même si c'était une bonne idée, une révision majeure du traité de Lisbonne, avec des années de controverses, est hors de portée. Quel gouvernement voudra relancer l'Union dans un tel parcours du combattant, sous l'épée de Damoclès des ratifications ? De toute façon, l'Allemagne, qui conteste (via la Cour de Karlsruhe) la légitimité démocratique des institutions européennes, n'en voudra pas.

Alors pourquoi relancer cette controverse, et perdre temps et énergie ? Il faut absolument réunifier les solutions économiques et politiques des crises européennes, ainsi que le court et le long terme.

Appliquons d'abord au mieux et au plus vite l'accord du 21 juillet ; mettons en oeuvre les mesures concrètes proposées pour le rachat des dettes souveraines les plus décotées ; creusons l'idée des euro-obligations (contre les spéculateurs, mais aussi pour des projets), et même celle de l'intervention de l'Union européenne en tant que telle sur le marché des CDS (Credit Default Swaps, l'instrument des spéculateurs) ; délégitimons les notations d'agences sur les dettes souveraines des pays aidés et mettons ces agences sous la pression de la concurrence ; accélérons la mise en place des textes de "responsabilisation" des banques dans la zone euro ; adoptons une taxe (modeste) sur les transactions financières ; obligeons l'Allemagne à un débat sur la politique économique de croissance saine dans la zone euro, et l'élargissement du mandat de la BCE.

Mettons en oeuvre, avec tout son potentiel, le "semestre européen" d'évaluation des projets de budget, sans que la Commission seule ait le dernier mot. Sans oublier que ce sont des moyens et non des fins.

Quand viendra, à l'automne, le moment de clarifier "qui" décide dans la zone euro, c'est-à-dire en quoi consiste le gouvernement économique souhaité par la France depuis l'origine, ne rompons pas le fil ténu qui subsiste entre "l'Europe" et la légitimité démocratique.

Hubert Védrine.
Le Monde du 2 août 2011.


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