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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 18:42
Mort d'un                          
grand vivant   

     



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Que dire de Jacques Chessex, disparu mercredi dernier, sinon que nous l'aimions. Le personnage n'était pas facile et ses provocations, ses coups de gueule et ses algarades en rebutèrent plus d'un. Mais ils lui attachèrent une vaste légion d'amis, fidèles jusqu'au bout. Non seulement parce qu'il était un vrai poète, dans la veine, si belle, de Gustave Roud, et parce qu'il était un écrivain plein de ressort, sachant mener la langue française des verdeurs de son Jorat jusqu'aux rives les plus neuves  et parfois les plus dramatiques de la modernité. Mais aussi et surtout parce qu'il était un grand vivant, un de ces hommes déchirés par la vie et qui savent faire de leurs déchirures un chant et une façon particulière de vivre.

Comme Cingria qu'il aimait, Chessex revendiqua jusqu'au bout sa singularité. Suisse, romand, vaudois, natif d'un pays qui étend ses crêtes et son plateau au dessus de Lausanne, il resta fidèle jusqu'au bout à ces coins de terre qu'il aimait, de même qu'il assuma stoïquement son double héritage calviniste et latin. A ces éléments, qui composaient déjà une âme particulière, s'ajouta un drame personnel, celui du suicide de son père, forte personnalité, professeur d'histoire adulé, grand amateur de femmes, qui marqua profondément ses livres. Chessex faisait ainsi partie de ce club secret, dominé par les hautes figures de Nietzsche, de Kierkegaard, de Dostoïevski, de Malraux ou de T.E. Lawrence, où l'écriture cherche à exorciser cette figure du père absent, à s'en arracher douloureusement ou à s'en détacher plus paisiblement. De l'oeuvre de Chessex, nous retiendrons d'abord cette lutte filiale, ce combat qui traverse trois grands livres, L'Ogre, qui lui valut en 1973 le Prix Goncourt, Monsieur en 2001, suivi de l'Economie du ciel en 2003 [1]. Auxquels nous rajouterions volontiers ces belles chroniques publiées en 2001 sous le titre De l’encre et du papier [2], récit d'une libération où l'appel du pays vaudois, ses paysages, ses habitants, ses chapelles, blanches et nues, aux autels en faux marbre, surchargés de bouquets multicolores, qui surgissent dans chaque village, apaisent progressivement la douleur du père disparu.

Jacques Chessex avait rejoint début septembre le jury du Prix Giono, qui l'avait d'ailleurs couronné en 2007 pour l'ensemble de son oeuvre. Rien là de plus normal, les affinités entre les deux oeuvres, celle du Suisse et celle du maître de Manosque étant frappantes. Même écriture pouvant aller de l'extase à la pleine violence, même volonté de montrer la nature humaine telle qu'elle est, cruelle, souvent impitoyable, sous le soleil d'un Dieu absent. Chessex prolonge Giono, comme il prolonge Ramuz. Mais il va plus loin qu'eux car son humanité n'est pas seulement hantée par le péché, par le diable ou en désaccordement avec la nature. Chez Chessex, écrivain de notre temps, le premier ennemi de l'homme, c'est l'homme lui même. Il nous dit que dans des paysages sans tâche, au milieu des Alpes, sur les bords riants du Rhône et du lac Léman, il peut y avoir aussi quelque forme de l'enfer. Sainteté ou libertinage, innocence ou perversité, vie intense ou contemplation, les livres de Chessex nous entraînent brusquement et rapidement d'un de ces môles à l'autre. Et l'on sent que lui-même s'est complu à ne pas choisir entre ces existences exagérées. Comme si lui avait manqué ce guide, ce passeur, cet autre soi même avec qui l'on peut partager ses choix, bref, encore une fois, l'ombre du père absent.


  Eugène Charles.



[1]. Jacques Chessex : L'Ogre (Grasset, 1973), Monsieur (Grasset, 2001), L'économie du ciel (Grasset, 2003).
[2]. Jacques Chessex, De l'encre et du papier, Chroniques (La Bibliothèque des Arts, 2001).

 

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