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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 23:57
La vie vivante                           
Contre les nouveaux pudibonds               
 
de  Jean-Claude Guillebaud
Mis en ligne : [9-06-2011]
Domaine :  Idées  

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Jean-Claude Guillebaud, né en 1944, écrivain, essayiste et journaliste, lauréat du prix Albert-Londres, est éditorialiste au Nouvel Observateur. Son cycle d'essais, "Enquête sur le désarroi contemporain", qui a connu un grand succès public, en France et à l'étranger, a été couronné par de nombreux prix. Il a notamment publié : La Force de conviction : à quoi pouvons-nous croire ? (Seuil, 2005),  Comment je suis redevenu chrétien  (Seuil, 2007), Le Commencement d'un monde (Seuil, 2008), La confusion des valeurs (Seuil, 2009).
 

Jean-Claude Guillebaud, La vie vivante, contre les nouveaux pudibonds. Paris, Les Arènes, mars 2011, 276 pages.


 
Présentation de l'éditeur.
Nous vivons un extraordinaire paradoxe. Les technoprophètes de la modernité tiennent le corps en horreur. Numérique, nanotechnologies, intelligence artificielle, posthumanisme, gender studies... Les nouveaux pudibonds veulent nous "libérer" de la chair et du réel. Au coeur de la mutation anthropologique, technologique et historique en cours, des logiques redoutables sont à l'oeuvre. Elles vont dans le sens d'une dématérialisation progressive de notre rapport au monde. Le biologique témoignerait d'une " infirmité" dont il faudrait s'émanciper au plus vite. Ainsi, sous couvert de "libération ", la nouvelle pudibonderie conforte étrangement ce qu'il y a de pire dans le puritanisme religieux hérité du XIXe siècle. Et pas seulement au sujet des moeurs. Dans le discours néolibéral, l'adjectif "performant" désigne le Bien suprême. Mais ni le "système" ni ses logiciels ne savent prendre en compte des choses aussi fondamentales que la confiance, la solidarité, l'empathie, la gratuité, la cohésion sociale. La Vie vivante, celle qu'il faut défendre bec et ongles, c'est celle qui échappe aux algorithmes des ordinateurs, à l'hégémonie des "experts" et des dominants, qui confondent "ce qui se compte" avec ce qui compte.
 
Entretien avec Jean-Claude Guillebaud. Le Pélerin, mai 2011.
Jean-Claude Guillebaud : "La technologie nous éloigne de la vie réelle". Écrivain et journaliste, Jean-Claude Guillebaud mène l'enquête dans un monde qui perd ses repères. Dans son dernier livre, La vie vivante, il dénonce le piège du virtuel et de la technologie qui éloignent de la vie réelle.
Dans votre nouveau livre La vie vivante, vous lancez un appel à « plus de vie », dans un monde envahi par la technique… Depuis vingt, trente ans, notamment avec l'apparition des nouvelles technologies, la généralisation de l'Internet, on assiste en effet à une dématérialisation du monde et du corps humain. En 1945, rentrant du Brésil, Bernanos disait déjà : « La modernité procède par l'incarnation à rebours. » Il soupçonnait la modernité de désincarner l'homme. Aujourd'hui, je m'alarme et m'inquiète de trouver sous la plume des techno-prophètes des projets un peu fous. Prenez l'exemple de l'utérus artificiel : délivrer les femmes de la grossesse, c'est faire preuve d'une haine de la matière et du corps.
Mais le corps est aussi sublimé : vous avez parlé vous-même de « la tyrannie du plaisir » !  Nous vivons un grand paradoxe. Le discours médiatique nous donne l'impression qu'il exalte le corps, mais c'est une vision trompeuse, parce que c'est un corps parfait... C'est l'utopie de la santé parfaite : le corps doit être jeune, lisse, mince, sans défaut, alors qu'évidemment, il vieillit, prend des rides... Mais il y a quantité de civilisations dans lesquelles le vieillissement n'est pas considéré comme une malédiction, et où les personnes âgées sont considérées comme belles.
L’Église prend part à ce débat. Son propos n’est-il pas parfois réduit à une morale ? Au XIXe siècle, l'Église s'est ralliée à tort à la défiance à l'égard du corps, qui venait des médecins scientistes. C'était oublier une part essentielle du message chrétien, l'incarnation : « Le Verbe s'est fait chair. » Autrement dit, il y a toute une partie de la tradition chrétienne, joyeuse, détendue, confiante à l'égard du corps qui a été oubliée. Aujourd'hui, nous risquons de reproduire la même erreur : on constate dans toutes les religions une espèce de regain de pudibonderie, de « jansénisme sexuel », pour parler comme Mgr Rouet, archevêque émérite de Poitiers. Cela nous introduit dans un monde triste, méfiant, obsédé par le chiffre, la quantité, qui s'oppose à ce que j'appelle la « vie vivante ».
Cette réconciliation avec la réalité humaine du corps est quand même possible Je suis retourné à Lourdes il n'y a pas très longtemps. Quand on parle de Lourdes, il est de bon ton de se moquer des marchands du temple, de toutes ces vierges en stuc ou en plastique, mais on oublie de dire que c'est à l'extérieur du sanctuaire. Ce qui m'a frappé dans l'enceinte, c'est cette incroyable pacification : les gens se présentent comme ils sont. Il manque une jambe à celui-ci, cet autre est vieux, sa voisine est paralysée... Cette acceptation paisible de mon corps et de celui de l'autre est bouleversante.
L’autre nom de la « vie vivante », ce serait le bonheur ? Le désir ? L’espérance ? Oui. Ce serait peut-être simplement l'humain. La « vie vivante » est une expression que j'ai empruntée au philosophe Michel Henry. C'est une autre façon de parler de l'humanisme pour dire : n'oublions pas les hommes, les femmes, dans leur quotidienneté. Ne nous perdons pas dans les songes, la perfection, la performance.
Ce serait encore le symptôme d’un monde illusoire…  Internet, le Web, constituent ce que j'appelle le sixième continent. On y trouve une impression de légèreté, de fluidité, de liberté, mais on perd contact avec la vie réelle. Car les outils de la nouvelle technologie donnent une priorité à ce qui peut se mesurer, se compter en économie, en politique... Or, je reprends une phrase d'Edgar Morin : « On finit par confondre ce qui se compte avec ce qui compte. » Et ce qui compte, c'est précisément ce qui ne peut pas se mesurer : la tendresse, la spiritualité, la poésie, l'amour, la gratuité. Tout ce qui nous constitue comme êtres humains.
N’est-il pas trop tard ? Ne sommes-nous pas déjà gagnés par le virtuel, le quantifiable ?  Je ne suis pas pessimiste. Le poète allemand Hölderlin disait : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Nous assistons aujourd'hui à une forme de résistance tâtonnante, confuse. Mais c'est une sorte de bouillonnement qui réinvente la politique, l'engagement. Regardez ce qui s'est passé dans les pays arabes : on a vu surgir, du cœur même de la jeunesse et de la société civile, une forme de résistance non violente. Ce qui s'est passé est un signe de printemps.
Comment résistez-vous ? Quelle est votre réalité ? Des choses toutes simples ! D'abord, reconnaître l'importance capitale de la présence, de l'échange concret. Et puis, essayer d'établir avec son corps, avec son âge, des relations pacifiées. J'ai 67 ans et j'essaie de l'accepter paisiblement. Enfin, j'essaie aussi de résister à quelque chose qui nous rend fous, c'est le culte de la vitesse, de la hâte, de la précipitation. Le temps humain s'est raccourci : il faut courir, courir, courir tout le temps, ne plus jamais prendre de temps. Je plaide pour le retour à une lenteur minimale.

Autre critique :  Gérard Leclerc, "Haine de la Chair ?", Royaliste, n° 988, 28 mars 2011.

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