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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 21:57
Le sacrifice inutile
Essai sur la violence politique     
 
de Paul Dumouchel
Mis en ligne : [12-09-2011]
Domaine :   Idées   

Paul Dumouchel

 
Paul Dumouchel est philosophe et essayiste. De nationalité canadienne, il a longtemps exercé à l'université du Québec à Montréal et il  enseigne actuellement la philosophie politique et la philosophie des sciences à l'université Ritsumeikan de Kyoto. Auteur de nombreux articles, il a  publié L'Enfer des choses (avec Jean-Pierre Dupuy, Seuil, 1979) et Emotions. Essai sur le corps et le social (Synthélabo, 1995)


Paul Dumouchel, La violence inutile. essai sur la violence politique. Paris, Flammarion, mars 2011, 324 pages.


 
Présentation de l'éditeur.
La fonction première de l'Etat moderne est d'assurer la protection de ses citoyens: de les protéger les uns des autres et de les défendre contre les adversaires extérieurs. Pourtant, les violences à l'égard des populations civiles, les génocides, nettoyages ethniques ou massacres organisés sont pour l'essentiel perpétrés par des Etats et, dans une large mesure, contre leurs propres citoyens. Le présent essai montre que ces actes ne sont pas des accidents contingents, mais des événements inscrits dans la structure même de l'Etat. Par un saisissant retournement, ce dernier; ne pouvant plus faire de l'ennemi extérieur un bouc émissaire, s'est mis à multiplier les ennemis de l'intérieur. Cet affolement de la raison politique révèle l'échec de son mécanisme constitutif: le transfert de la violence vers des victimes acceptables. Ainsi l'ordre politique moderne, censé remplacer le sacrifice archaïque, repose sur une économie de la violence de même nature, mais beaucoup moins efficace. Les sacrifices à la nation, à la cause ouvrière ou à toute cause transcendant l'individu sont, eux aussi, devenus inutiles. La violence politique s'avère incapable de donner naissance à un ordre stable. Cette autodestruction du politique est l'un des signes les plus inquiétants de notre temps.
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Recension de Paul Valadier. Etudes - mai 2011.
Il n’est guère étrange qu’en un siècle où les violences les plus impres­sionnantes se déchaînent, la réflexion se porte sur les sources de tels phéno­mènes (génocides, terrorismes, menaces diverses). Ce livre apporte sa contribution dans la ligne des thèses de René Girard, tout en prenant aussi ses distances. A lui seul le titre en témoignerait : si le sacrifice est devenu inutile, alors qu’il a jusqu’ici permis aux sociétés de repousser la violence, c’est que l’indifférenciation mondiali­sée domine. L’Etat moderne s’est imposé par son monopole de la vio­lence légitime en éradiquant l’« ennemi » intérieur par uniformisa­tion des citoyens sous le règne de la loi, mais il est lui-même débordé par un monde en réseaux devenu sans extérieur. « Le délitement actuel du politique comme autorité morale capable de dire la différence entre la bonne et la mauvaise violence résulte de la même transformation qui a rendu possible le politique : l’abandon des liens réciproques de solidarité permis par la révélation chrétienne. » Car « le rôle fondamental » de ce « délitement » est attribué au christianisme, nommé­ment à la charité et au pardon qui auraient brisé les solidarités tradition­nelles. Jugement assez léger, aussi bien au niveau d’une lecture honnête du Nouveau Testament qu’au niveau des réalités historiques, puisqu’on reproche plutôt au christianisme d’avoir maintenu en place les struc­tures traditionnelles (ainsi l’escla­vage). Mais il faut bien toujours et partout trouver un bouc émissaire.
   
Critique de Gérard Leclerc. Royaliste n° 990 du 25 avril 2011.  
La violence inexpugnable du monde. Nous aimerions nous raconter des histoires, rêver d'un monde pacifié et fraternel, d'où tout rapport de force et tout passage à l'acte violent seraient bannis. N'est-ce pas le fond de la croyance aux droits de l'homme, cette idéologie qui laisse espérer une sortie des conflits, dès lors qu'une justice supérieure ferait régner la fraternité toujours et partout ? Malheureusement, l'expérience la plus immédiate montre que nos sympathiques militants droits de l'hommistes n'ont de cesse de réclamer l'intervention des bombardiers et le pilonnage des positions de l'ennemi. Ils ont beau anathématiser l'insupportable Realpolitik, ils en deviennent les plus zélés auxiliaires dès lors qu'il s'agit d'affronter l'injustice très concrète et la puissance de feu de l'adversaire. Il vaut mieux que l'armée des Nations Unies ne soit pas battue, l'hypothèse de sa défaite n'est pas inimaginable. Mais il est très difficile de penser le mal, et plus encore de l'intégrer dans la philosophie politique. Cela nous donnerait une trop triste idée de l'humanité et risquerait de déstabiliser notre projection d'une paix perpétuelle. Pourtant, si l'on se réfère aux origines mêmes de la pensée moderne, on bute sur le caractère massif, incontournable d'une violence, dont la première fonction de la politique est de nous protéger. Qu'est-ce que le Léviathan de Hobbes, sinon la construction du mythe de la souveraineté, destinéà épargner les hommes dont la condition naturelle est d'être livré à « l'exacerbation mortelle de leurs passions » ?
L'essai que vient de publier Paul Dumouchel se situe dans la stricte ligne de Hobbes, enrichi par une problématique girardienne, qui lui permet de creuser plus profond encore les ressorts de l'inimitié et la logique de guerre des États. Voilà plus de trente ans déjà que nous le rencontrions, avec Jean-Pierre Dupuy à l'occasion de la publication d'un premier essai intitulé l'enfer des choses (2). Leur objectif était alors de prolonger les analyses de René Girard au cœur de la modernité, afin de découvrir comment elle permettait une intelligence aiguë des mécanismes de l'économie. En choisissant de réfléchir à la violence la plus évidente de notre début de siècle, Dumouchel ressaisit le dispositif central de la pensée de René Girard, en montrant que, loin de ne concerner que l 'âge archaïque des études ethnologiques, il touche au plus vif, au plus crucial, au plus douloureux de notre époque. L'intéressé lui-même, d'ailleurs, avait anticipé cette réflexion avec son Achever Clausewitz, dont le sens est, ici, souligné avec une puissance d'argumentation remarquable : « Le monde global est un monde de la violence globale (…) c'est un monde de violence sans frontières, c'est aussi un monde où la violence politique échoue à nous protéger et devient elle-même la plus grande violence. » Cette seule affirmation ne se soutient qu'avec la démonstration qui la précède et consiste dans une analyse très précise des processus qui ont conduit à la formation de l'État moderne. Celui-ci, en effet, s'est caractérisé par l'appropriation exclusive de la violence légitime sur un territoire circonscrit.
La segmentation des sociétés anciennes s'est trouvée progressivement abolie, avec la suppression des communautés intermédiaires, jusqu'au face-à-face des seuls individus avec l'État, consommé avec la Révolution française. La violence captée par la seule puissance publique est tournée vers l'ennemi de l'intérieur, puis l'ennemi de l'extérieur. On peut juger que c'est un progrès indéniable, mais l'histoire des deux derniers siècles nous apprend aussi, selon la leçon de Clausewitz, que les conflits des nations vont jusqu'à l'anéantissement de l'adversaire et que ce sont « des nations et des peuples qui s'opposent. La lutte mobilise dorénavant les populations entières. » La politique post-hobbesienne a redéfini les acteurs et les frontières de la violence. Elle est structurée par l'opposition à l'ennemi, comme l'a souligné un Carl Schmitt, commentateur très conséquent du Léviathan. Certes, le même Schmitt avait remarqué qu'entre la naissance de l'État moderne et 1914, les guerres européennes avaient été limitées, mais c'était au moyen d'un exutoire extérieur, d'un espace libre où pouvait s'exercer une violence que « ne bornaient ni le droit de la guerre ni le respect des lois internationales ». Il parlait en fait des conquêtes coloniales. On peut être en désaccord philosophique avec l'auteur du Nomos de la terre, tout en admettant le constat qu'il établit quant aux guerres idéologiques qui suppriment les limites anciennes de la guerre.
Ce n'est là qu'un des parcours où nous invite Paul Dumouchel pour mieux nous initier à la généalogie de la violence. Il nous offre aussi, par exemple, un aperçu très suggestif sur la transformation des sociétés traditionnelles avec la fin des solidarités immédiates. Celles-ci n'étaient pas indemnes de conflits et elles s'opposaient à la grande ouverture des marchés qui suppose le relâchement des liens communautaires au profit d'un échange qui s'épanouit à partir de l'indifférence des sujets économiques pour leurs appartenances. D'une façon très neuve, l'analyse s'attarde aussi à montrer comment le christianisme a concrètement transformé les relations sociales à partir de la charité et du pardon. L'une et l'autre ont fait accéder le lointain au statut du prochain, à l'encontre des obligations immédiates des sociétés segmentées. Mais le système de l'échange généralisé produit des effets de « violence par omission » avec tous ceux que la chute des structures traditionnelles a laissé sans défense.
Pourtant, l'attention se concentre finalement sur les mutations ultimes des rapports de violence, avec les phénomènes de globalisation. Il faudrait sans doute que Paul Dumouchel consacre un nouveau livre pour développer les remarques qu'il esquisse à propos de la nature non territoriale des formes d'agression, qui rendrait obsolète la stratégie nucléaire, cette dernière étant étroitement associée à l'immunité d'un territoire particulier : « L'ordre politique moderne est né de la territorialisation des relations de solidarité et d'hostilité (…) L'impossibilité dorénavant de reterritorialiser ces relations nous menace comme jamais auparavant. » A l'heure du terrorisme international et des mafias transnationales, la violence redessine un autre espace, ce qui montre bien qu'elle est, hélas, inexpugnable.

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