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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 09:57
Colonies, un
héritage français
 
 
RIOUX Jean-Pierre La France coloniale

 

HISTOIRE
La France
coloniale
sans fard ni déni.
Jean-Pierre Rioux.
André Versaille.
Septembre 2011.
192 pages.
 

 
Jean-Pierre Rioux, né en 1939, est un des meilleurs spécialistes de l'histoire de la France contemporaine. Directeur de recherche au CNRS puis inspecteur général de l'éducation nationale, il contribue à de nombreuses publications et donne des chroniques régulières au quotidien La Croix. Il a récemment publié : La France perd la mémoire. (Perrin, 2006), Les Populismes. (Perrin, 2006), De Gaulle et l'Algérie. (De Vive Voix, 2010), Les Centristes. (Fayard, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
Dans le contexte actuel, et face aux assauts des lois mémorielles et des interrogations sur l'identité nationale, il s'agit, à propos de la colonisation française, de dire le plus vrai qu'il est possible, sans soupçons ni remords. Aujourd'hui, il n'est pas plus question de se contenter de refaire le procès du colonialisme ou d'un "système" colonial, que de glorifier une "épopée" : il s'agit de tenir compte des interpellations du présent et d'affirmer qu'en effet une France "coloniale" a existé, et qu'elle a une légitimité à l'instar de la France "rurale", "urbaine", "politique" ou "culturelle". Faire ici de l'histoire exige de rappeler ce que la France a entendu aux XIXe et XXe siècles par "colonies" et "colonisation", et ce qu'il en a été en intentions comme en actes : qu'impliquait le rêve de Jules Ferry ? Comment évaluer l'action de De Gaulle en outre-mer ? Pourquoi la décolonisation fut-elle manquée en Algérie ? Etc. Mais il s'agit également (pour rendre compte des avancées de la recherche en histoire) de dresser un inventaire, aussi large et rigoureux que possible, sans nullement prétendre contribuer à l'établissement de vérités ou d'une histoire officielles.  Il est temps pour la France de s'examiner elle-même au miroir colonial. Et de se poser, au présent et au futur, des questions restées en souffrance depuis trop longtemps : que faire de ce passé ? Quel avenir pour tous ceux qui sont venus d'outre-mer ? En réfléchissant à la France coloniale de Ferry à de Gaulle, en passant par Alger, Jean-Pierre Rioux ouvre largement les débats difficiles mais essentiels auxquels les Français du XXIe siècle sont confrontés.
     
Le point de vue de La Revue Critique.  Est-il enfin possible de parler de l’histoire coloniale de la France de façon objective, ou, tout du moins, d'une manière apaisée ? En oubliant un instant les souvenirs sanglants, les postures idéologiques des uns ou des autres, la pression des lobbys mémoriels ? Jean-Pierre Rioux, qui nous a donné il y a cinq ans un remarquable Dictionnaire de la France coloniale, s’y est essayé et le résultat est plus que convaincant. Les quinze articles qu’il a réunis dans cet essai donnent un aperçu très complet de ce que fut l’Empire français, ses origines, son organisation économique et politique, la puissance toute relative du fameux parti colonial, les attitudes des milieux politiques et intellectuels ainsi que les variations d’une opinion publique, parfois enthousiaste mais le plus souvent indifférente au sort de nos territoires lointains. Il en ressort que le colonialisme à la française fut une affaire assez singulière. Contrairement à la Grande Bretagne, pour qui puissance et empire sont liés, il n’y eut jamais chez nous ni de grand dessein ni même d’idée coloniale. Comme le souligne Jean-Pierre Rioux, il y eut une France colonisatrice, une France colonialiste, une France colonisée, mais pas à proprement parler de politique coloniale. L'expansion outre-mer a consisté la plupart du temps en « un mélange de coups de tête et de coups fourrés, de pressions et d’immobilisme, une affaire de réseaux et de groupes de pression ». L’Empire français n'est ni le résultat d'un calcul politique, ni l'expression positive de la volonté d'un homme ou d'un groupe d'hommes. Il trouve ses origines dans un désastre, celui de la guerre de 1870. Pour la IIIe République, l’expansion outre-mer est d’abord conçue comme une sorte de dérivatif à la défaite militaire. C’est l’occasion pour la France d’oublier l’Europe et, pour le régime, de redorer son blason par des victoires rapides et faciles. C’est aussi l’occasion de changer d'adversaire, d’oublier la Prusse victorieuse et de retrouver notre vieille rivalité avec l'Angleterre. Les milieux nationalistes regardent d'ailleurs d’un mauvais œil ces expéditions militaires qui détournent la France du seul combat qui vaille, celui de la Revanche. Quant à l’opinion publique, si elle s’enthousiasme au départ pour nos faits d’armes en Afrique ou en Indochine, c’est davantage par patriotisme que par esprit impérialiste. Les républicains, eux-mêmes, sont mal à l’aise avec la colonisation. Pas question de recourir aux arguments mercantiles. Ferry invoque la vocation civilisatrice et universelle de la France et c'est l'antienne que tous les gouvernements reprendront pendant près d’un demi-siècle, y compris ceux du Front populaire. Ce mélange de patriotisme et de mauvaise conscience sera à l’origine des drames qui marqueront la décolonisation. Si, dès la fin du deuxième conflit mondial, l’Angleterre se replie en bon ordre et transforme son empire en une vaste zone de coprospérité, le Commonwealth, la France s’accroche à son mirage coloniale et chacun de ses reculs se transforme en tragédie. La IVe République essaiera de sauver l’héritage de la IIIe, mais sans vraiment s’en donner les moyens, ni au plan militaire, ni au plan diplomatique. L'opinion publique, d’abord indifférente, lachera le régime lorsque la guerre d'Algérie prendra la forme d'une guerre civile. Il faudra attendre le retour au pouvoir du général de Gaulle pour que le drame prenne fin et pour que la France sauve, mais à quel prix, son influence en Afrique, en Asie de l’est et dans le monde arabe. Le dossier colonial s’est-il refermé avec les années 60 ? Non, répond Jean-Pierre Rioux. Une grande partie des immigrés qui vivent en France sont des descendants de colonisés et les questions qu’ils soulèvent – intégration, nationalité, citoyenneté, communautarisme, revendications mémorielles – sont parmi les plus brulantes qui se posent à nous aujourd’hui. La république, qui n’a su vraiment ni coloniser, ni décoloniser, saura-t-elle y répondre ? Rien n’est moins sûr. Jacques Darence.
 
Entretien avec Jean-Pierre Rioux. - Royaliste, 5 mars 2012.
Colonisation, un projet dérivé. Historien, auteur de nombreux ouvrages, invité à plusieurs reprises à s’exprimer dans nos colonnes, Jean-Pierre Rioux a voulu sortir du champ polémique la question coloniale qui hante nos mémoires et qui marque le présent puisque de nombreux immigrés ou anciens immigrés viennent de l’ancien empire français. Sur la politique coloniale, le colonialisme, la décolonisation, la tragédie algérienne, voici une mise au point équilibrée qui sera source de débats apaisés.
Royaliste. - Pourquoi avez-vous décidé de reprendre la question coloniale ?
Jean-Pierre Rioux. - Ma génération a été profondément marquée par la guerre d’Algérie et la question coloniale n’a cessé de nous hanter. J’ai voulu poser un regard hexagonal sur cette aventure coloniale et post coloniale en publiant des textes variés : il y a des analyses générales, des portraits, une petite étude sur la chanson colonialiste... Ma génération d’historiens a longtemps vécu avec le livre que Raoul Girardet avait publié en 1972 sur L’idée coloniale. Mais aujourd’hui de nombreux travaux mettent en cause non pas l’idée coloniale mais l’État colonial et même la République coloniale. Ma réflexion se situe dans l’entre-deux. I1 est temps d’examiner sans fard ni déni ce que fut la France coloniale en intentions et en actes.
Royaliste. - Vous prenez comme point de départ le contexte actuel...
J-P R. - Cette histoire de la France coloniale est loin d’être close. Les groupes de pression mémoriels s’activent pour en tirer les leçons - à condition que ces leçons corroborent leur vision singulière du passé. Les politiques s’en sont mêlés : vous vous souvenez que l’article 4 de la loi du 23 février 2005, invalidé par le Conseil Constitutionnel, demandait que soit présentés les aspects positifs de la colonisation. Dès lors se posent de graves questions. Comment empêcher cette guerre des mémoires ? Comment empêcher que les mémoires des victimes imposent à la collectivité leur vision partielle et partiale du passé ? Comment surtout inscrire le plus utilement possible dans les débats d’aujourd’hui les questions et les conflits dont sont porteurs les mémoires des victimes ? Ruse de l’histoire : les descendants de colonisés sont aujourd’hui dans le métro. Ce qui redouble en intensité la question de l’immigration, de la distinction entre nationalité et citoyenneté, de l’avenir de l’Outre-mer français. La question coloniale entre dans la question beaucoup plus vaste du rapport au passé. Au fond, il faudrait que la France puisse comprendre pourquoi l’Algérie - seule terre colonisée organisée dans un cadre départemental - a connu une très grande violence. La question est de savoir comment on arrive ou non, à mêler deux histoires, deux espaces, deux sociétés hétérogènes tout en maintenant la domination de l’une par l’autre. Cette tentative aventureuse conduisait à une impasse, à une guerre sans fin dès lors que les Français d’Algérie considéraient qu’ils avaient fait l’Algérie, alors que les Algériens soutenaient que les Français avaient défait l’Algérie. Cela explique pourquoi la notion d’amitié franco-algérienne n’a jamais pu faire l’objet d’un traité malgré toutes les tentatives faites en ce sens.
Royaliste. - Qui a voulu coloniser ?
J-P R. - Première remarque : la colonisation en France n’a pas eu beaucoup d’adversaires. L’anticolonialisme a toujours été ténu et sans influence durable sur l’opinion. Jamais il n’a été fait de distinction entre la colonie de peuplement et la colonie de domination - au service de la puissance. L’opinion française s’est toujours cantonnée dans une serai-indifférence ponctuée d’enthousiasmes éphémères. Le ministère des Colonies n’a jamais été un grand ministère... La politique coloniale est restée un mélange de coups de tête et de coups fourrés, de pressions et d’immobilisme, une affaire de réseaux et de groupes de pression - le parti colonial ayant été très influent sous la III° République. Deuxième remarque : l’entreprise coloniale n’a jamais été rentable sur le plan économique, notamment à l’âge de l’impérialisme ! Il y a un fort contraste entre le dynamisme de la métropole et le déclin des affaires coloniales. En 1914, l’Empire colonial français représente 9 % des investissements à l’extérieur, contre 25 % en Russie. Troisième remarque : la France subit une décolonisation sanglante avec une défaite militaire qui s’appelle Dien Bien Phu.Jamais l’Angleterre n’a connu ça ! Le rythme et la violence de la décolonisation lui ont été imposés de bout en bout après 1945. Les suites humaines de cette victoire des colonisés ont été si fortes mais si mal admises en France que nous ne leur avons pas donné la place qu’elles méritaient dans notre Nation. Du coup, nous avons maintenu le mutisme sur les rapatriés, sur les harkis, sur les immigrés venus de notre ancien empire. Mais les fils des harkis militent comme leurs parents l’avaient fait et certains immigrés d’Afrique du Nord continuent de penser que la France est toujours une république coloniale dont ils seraient les indigènes. Cela tient au fait que nous ne maîtrisons pas la métropolisation du fait colonial aujourd’hui - puisque c’est à domicile que les questions se posent.
Royaliste. - Qui a colonisé ?
J-P R. - Il y eut d’abord les militaires, les négociants et bien entendu les missionnaires qui ont permis la formation des premières élites colonisées. Puis les administrateurs, les médecins, les ingénieurs, les banquiers, quelques maîtres d’école.Par la suite, les processus de colonisation se sont ennoyés dans l'urbanisation - la ville coloniale d'origine a été, elle aussi, bousculée et englobée dans la nouvelle urbanisation.
Royaliste. - Parlons des colonisés...
J-P R. - Pour Franz Fanon, pour Albert Memmi, l’histoire des colonisés n’aurait été qu’une damnation ou une sortie de l’histoire. Ce que les historiens disent, c’est que ce fut toujours plein d’une violence originelle puis dérivée, propre à la situation coloniale. Ce qui fait que, au fil des décennies, la France colonisatrice à la Jules Ferry est devenue une France colonialiste. Par exemple, à la fin de la guerre d’Algérie, deux millions d’Algériens sur neuf étaient placés dans des processus d’internement. Cela dit, les rapports de force ont été fluctuants - il y avait des colonisés faussement soumis et des colonisateurs roulés, il y avait des métissages et des acculturations en tous genres. Il y a toujours eu un jeu subtil entre l’impossible assimilation républicaine et une sorte de communautarisme toléré sur lequel les historiens travaillent beaucoup aujourd’hui. L’islam a joué un rôle beaucoup plus important qu’on ne le croit dans ce jeu. Mais ce n’était pas l’islamisme politique tel que nous le connaissons aujourd’hui. Surtout, il faut bien voir que le sens profond du combat du FLN n’était pas religieux : il s’agissait de construire une nation algérienne. Tous les mouvements d’indépendance ont pour objectif la construction d’un État national en référence à l’histoire précoloniale. C’est vrai au Maroc où il y a un sultan, en Tunisie qui est un protectorat. C’est plus difficile de construire une nation sur trois départements français.
Royaliste. - Somme toute, il y a bien une France colonialiste mais peut-on parler d’un impérialisme français ?
J-P R. - La France a participé avec les autres puissances occidentales à la politique de partage de la terre. Mais elle n’a pas eu de politique coloniale, de pensée coloniale ou impérialiste continue et cohérence. C’est une particularité française qui s’explique par la démographie de notre pays, trop faible pour qu’il y ait des colonisations de peuplement. I1 y a aussi des raisons économiques : la vocation et l’activité marchandes de la France n’ont jamais été à la hauteur des ambitions de l’Espagne ou de l’Angleterre. Dans son développement historique, la France est restée très orientée vers le continent européen : il n’y a pas eu de véritable balancement entre la vocation maritime et la vocation continentale. Il y a enfin des raisons politiques : l’Ancien régime, la Révolution, les deux Empires, la III° ; République ont toujours considéré que la vocation naturelle de la France était de défendre le pré carré. Il s’agissait d’assurer la puissance et le rayonnement en Europe d’abord puis de porter le plus loin possible l’idée universelle des droits de l’homme. Autrement dit, l’idée coloniale a été tenue comme une dérivation de la vocation nationale. Les Français ont toujours eu une vision de « leurs » colonies étroitement rapportée aux enjeux franco-français et franco-européens.
C'est bien cette conception nationale que le général de Gaulle exprime en avril 1961 à la veille du putsch des généraux : « Notre grande ambition nationale est devenue notre propre progrès, source réelle de la puissance et de l’influence. La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. » Telle est le raisonnement qui conduit le général de Gaulle à mettre fin à la guerre d’Algérie en accord avec la grande majorité des Français qui refusaient de vivre un violent conflit interne et qui voulaient profiter du bien être assuré par la croissance économique.
La colonisation avait toujours été sur trois registres mal démêlés : - le registre économique ; la politique coloniale étant conçue comme la fille de la politique industrielle -  ce fut un échec ; - le registre humanitaire-civilisateur au temps de Ferry et jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie : on apprenait aux enfants des écoles que « les races supérieures ont le droit et le devoir de civiliser les races inférieures »; - le registre national : pour une grande nation, révolutionnaire de surcroît, ne pas rayonner c’est abdiquer. Il faut qu’elle rayonne selon ses principes. C’est le grand débat entre Ferry et Clemenceau à la Chambre en 1885. Ferry développe ces trois arguments et Clemenceau lui rétorque qu’il ne faut pas recouvrir la violence du manteau hypocrite de la civilisation. Mais l’Outre-mer n’a pas marqué de façon décisive le cours de l’histoire de France et n’a infléchi le régime républicain que pendant la guerre d’Algérie, en 1958 et en 1962. L’idée coloniale a débouché sur l’aveuglement : nous avons introduit aux quatre coins du monde une contradiction entre nationalité et citoyenneté ; entre colonisation et émancipation ; entre mondialisation et nation. C’est pour toutes ces raisons que la France coloniale a un écho aujourd’hui beaucoup plus large que les débats mémoriels.

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