Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 21:06
Supervielle
 
 
1940
 
 
 
Comme du haut du ciel je regarde la France,
Ses villes et ses champs dans le fond de l’offense,
Prisonniers de nos jours aux élans condamnés
Je vous regarde tous à survivre obstinés.

Ô France, je voudrais te parler sans témoins,
Toi que voilà dans l’ombre à d’obscures distances,
Ton malheur est si dur qu’il meurtrit les lointains
Et qu’un frisson mortel sonde en tous sens l’espace.

Elle était donc ainsi la France en sa ruine,
Longue à se reconnaître et connaître l’abîme,
Sur ses faibles genoux elle veut se tenir,
Si pâle de cacher son horreur de mourir.

 
Nous sommes très loin en nous-mêmes
Avec la France dans les bras,
Chacun se croit seul avec elle
Et pense qu’on ne le voit pas.

Chacun est plein de gaucherie
Devant un bien si précieux,
Est-ce donc elle, la patrie,
Ce corps à la face des cieux ?

Chacun la tient à sa façon
Dans une étreinte sans mesure
Et se mire dans sa figure
Comme au miroir le plus profond.

 
Visages anciens qui sortez des ténèbres,
Lunes de nos désirs et de nos libertés,
Approchez-vous vivants au sortir de nos rêves
Et dissipez ce bas brouillard ensanglanté,

Jeanne, ne sais-tu pas que la France est battue,
Que l’ennemi en tient une immense moitié,
Que c’est pire qu’au temps où tu chassas l’Anglais,
Que même notre ciel est clos et sans issue ?

Victorieuse toi, et te mêlant à nous,
Insensible au bûcher qui jusqu’ici rayonne,
Apprends-nous à ne pas nous brûler chaque jour
Et à ne pas mourir du chagrin d’être au monde.
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
la france au loin
 
 
 
Je cherche au loin la France
Avec des mains avides,
Je cherche dans le vide
A de grandes distances.

Caressant nos montagnes,
Me mouillant aux rivières,
Mes mains allaient et venaient,
Fleurant la France entière,

Faites que je retrouve,
Et qu'on me les redonne,
Les Français tous en groupe,
Le ciel qui les couronne.

Qu'elle devenue,
Qu'elle ne répond plus,
A mes gestes perdus,
Dans le fond de la nue ?

Son grand miroir poli,
En forme d'hexagone,
Où passaient les profils,
De si grandes personnes,

Ah ! comment se fait-il,
Qu'il ait cédé la place,
A l'immobile face,
D'un soldat ennemi ?
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
les couleurs de ce jour
 
 
 
Aux amis de la France.
 
Les couleurs de ce jour sont tristes sans la France,
Le bleu et le lilas, le vert, le violet
Ne trouvent en ces lieux rien à leur convenance
Demeurent suspendus, ne savent se poser

Je ne peux plus voir clair dans ce lointain exil,
Redonnez-moi Paris que je m'y reconnaisse.
Ici tout m'est brouillard et malgré sa rudesse
Ce soleil ne sait pas descendre dans ma nuit,

Et reste sur le haut des marches, interdit.
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche