Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 18:35
Japon d'hier et d'aujourd'hui
 
2012 devrait être l'année du Japon retrouvé. Après le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe de Fukushima, le peuple nippon a repris courageusement son destin en main, tout en choisissant de regarder la modernité en face, cette modernité qui peut être terrifiante. Un grand mouvement civique parcourt aujourd'hui l'ensemble de l'archipel. Plus question d'accepter l'avenir tout fait que la mondialisation cherche à imposer aux peuples. La question du modèle de développement, du modèle de consommation est partout posé, et d'abord par la jeunesse. C'est sans doute un nouveau Japon qui est en train de naître, plus exigeant, plus autonome, plus à l'aise avec lui-même, plus sûr aussi des forces qu'il a su trouver dans ses institutions politiques, dans son immense culture et dans ses traditions, pour rebondir. Le texte que nous publions ici et que nos amis Cristina et Jean-Pierre Barbotin ont bien voulu nous confier est un hommage. Un hommage à la tradition théâtral du Kabuki, une des plus belles et des plus fascinantes qui soit. Un hommage, aussi, au grand peuple nippon et au Japon éternel.
La Revue Critique.
 
 
Kabuki et maquillage : entre art et artifice.
 
Le Japon fascine l’occident. La chose n’est pas nouvelle. Elle questionne cependant. Mélange de tradition et de modernité, au point que celle-ci semble être le maquillage de celle là, l’étrangeté de ce pays interpelle, interroge, dérange. Il n’est pas meilleure expérience à cet égard que d’aller voir une pièce de kabuki.
 Spectacle de couleurs, de bruits et de fureurs, extraordinairement vivant le kabuki est un genre théâtral japonais traditionnel et toujours populaire, y compris parmi les jeunes. Il n’existerait pas de kabuki sans maquillage. Le maquillage utilisé par des hommes pour incarner à la scène des rôles féminins, est certes l’élément nécessaire de la féminité, mais plus encore il est expression, langage. Comme langage, il doit être compris de ceux auxquels  il s’adresse, il utilise donc des « codes » connus  au japon sinon du public le plus large, du moins de celui qui fréquente les salles ou se donne des spectacles kabuki. Mais il lui faut aussi permettre l’expression de toute la palette des émotions, en cela il ne peut être un langage figé et doit constamment se renouveler dans la création. C’est d’ailleurs en quoi consistent l’attrait et la modernité du théâtre kabuki. Le maquillage est toujours œuvre de création. Il permet d’atteindre dans le théâtre Kabuki une vérité d’expression, s’agissant  notamment des personnages féminins,  à laquelle la nature seule ne peut prétendre. Cet art du maquillage nous introduit à une dimension d’intemporalité qui  est peut-être la clef de la fascination exercée ici sur tant d’artistes, d’écrivains, d’hommes ou de femmes de lettre mais intemporalité ne signifie pas pour autant universalité. Demeure la spécificité d’une esthétique authentiquement japonaise.
Le maquillage du théâtre kabuki nous révèle quelque chose de l’idéal esthétique, de la perception de la femme, et même de l’âme japonaise. Il n’en est pas meilleure démonstration que de le confronter avec les représentations féminines dans l’ukiyo- é ou art des estampes, confrontation naturelle si l’on songe que dans cet art, l’acteur de Kabuki partage avec les belles des quartiers de plaisir le privilège d’inspirer l’artiste. 
 
*
*  *
 
Encore appelé  kumadori le maquillage en forme de masque de certains personnages du théâtre Kabuki, consiste à peindre en rouge ou en bleu d'épais traits qui suivent les vaisseaux sanguins ou les muscles du visage.  Le maquillage Kumadori peut être porté par un personnage héroïque de la pièce ou par un démon. Le Japon donne aux acteurs du Kabuki à ces débuts une nature presque divine.
Il n’est pas possible de les contempler autrement que fardé. Le maquillage sert d’écran entre le spectateur et les dieux. Ce maquillage,(kesho) , est composé d'une base blanche de poudre de riz sur laquelle sont ajoutées des lignes ( kumadori ) qui amplifient les expressions du visage pour produire un effet de sauvagerie ou de puissance surnaturelle des acteurs. Les couleurs possèdent une valeur propre et symbolique. La couleur du kumadori reflète la nature du personnage. Rouge, il s'agit d'un héros, juste, passionné, courageux. Le bleu est employé pour dénoter des caractères négatifs, le vert les êtres surnaturels et le violet les personnages nobles. Il faut distinguer la couleur du fond et celles des motifs. Si le fond est blanc il s’agit d’un homme bienveillant. Si de plus les motifs sont rouges c’est le signe d’un héros divin et violent. Si le fond est couleur chair et les motifs rouges, violets ou bruns c’est un démon bienveillant. Par contre avec un fond rouge ou gris et des motifs bleu ou noir le personnage devient un mauvais sujet, un esprit malin ou un démon dangereux. 
 Le maquillage Kumadori du Kabuki est donc strictement codifié, selon l’apparence du protagoniste de la scène, le spectateur sait qui il est et comment le considérer.
 
  kabuki1  
 
L’usage de deux a trois couleurs tout au plus si l’on y inclut le fond confère un effet de contraste accentué qui renforce et donne au visage et au personnage sa force d’expression.
Les traits du maquillage, liberté de la forme au service de la création et de l’expression, sont les mots de cette langue qui exprime avec une particulière intensité l’émotion et la variété des sentiments.
 
kabuki 12
  kabuki8
  kabuki5
 
*
*  *
 
Avec les onnagata (acteurs incarnant sur la scène des rôles féminins), le maquillage du théâtre kabuki se fait révélation au service d’une vérité à laquelle la nature même ne saurait prétendre.
 
kabuki4
  kabuki2
 
Etonnant paradoxe car si la vérité selon l’opinion commune n’a que faire de l’artifice, elle s’en trouve  ici sublimée et en quelque sorte plus vraie que nature.
L’explication la plus convaincante de cette puissance d’évocation nous est donnée par Marguerite Yourcenar dans Le tour de la prison [1].
« …Le kabuki se passe dit-on de metteur en  scène, échappant ainsi au désir de « faire nouveau » ou de « faire amusant » qui est notre plaie... Tel chef d’œuvre connu de tous, comme le maître d’école, n’aurait pas même besoin de répétitions, chacun  sachant d’avance quel sera son rôle et quel seront ses gestes. Pour qu’une telle spontanéité soit possible, il faut que le comédien rompu de tout temps aux pratiques du métier, ait accepté dés l’enfance des disciplines que le théâtre occidental n’a jamais songé à exiger de ses acteurs. Ainsi des onnagata auxquels on conseille de s’asseoir, de marcher, de manger, de parler à la ville le plus possible en femmes, de manière à obtenir un naturel parfait sur la scène… »  
Ou encore
« …..Utaemon qui a soixante-dix ans et qui traine la jambe excelle dans cette attitude repliée, toujours vue de trois quarts, qui est essentiellement celle de la femme nippone au théâtre. Séduction par l’effacement : sa démarche glissante, à peine inégale est une danse. Il lui suffit d’une écharpe flottante, rêveusement renouée ou dénouée, pour évoquer le passé riche et complexe d’une geisha arrivée à l’âge du savant amour. C’est assez d’un rosaire tendu à un guerrier pour indiquer que sa vie se passera désormais dans un monastère. Le viol est signifié par le geste de l’homme qui tire brutalement par un bout le long obi de la femme, et posant le pied sur ce pan de ceinture se fige pour un moment dans une attitude de victoire. Mais le plus beau de ces gestes symboles est celui de l’épouse ou de l’amante qui accomplit le discret, l’immémorial suicide des femmes nippones en se tranchant la carotide, et s’effondre, n’oubliant pas de sortir par l’échancrure de son kimono l’écharpe rouge qui tient lieu de sang.
 
kabuki 7
  kabuki6
  kabuki9
Kitagawa Utamaro. - Beautés du jour en robes d'été (Natsu ishô tôsei bijin), « Dans le goût des motifs d'Izugura » (Izugura shi-ire no moyô muki). Vers 1804-1806    
 
Le maquillage au japon comme en occident est partie intégrante de la féminité, mais il révèle dans le théatre kabuki un idéal esthétique traditionnel bien différent et qui différencie fortement la femme japonaise de l’occidentale.
 
*
*  *
 
Dans le Japon ancien, le teint pâle, la blancheur de la peau sont des attributs de la beauté, les femmes avaient également pour habitude de se dessiner un point rouge sur la lèvre inférieure, dans le but de faire paraître la bouche plus petite. Dès l’âge de la puberté, les jeunes filles devaient se raser ou s’épiler les sourcils. Soit complètement, soit de manière à ne laisser que l’épaisseur suffisante pour former un arc très fin. À la place des sourcils rasés, il était normal de mettre deux taches noires, placées assez haut sur le front
Teint d'albâtre, lèvres rouges et sourcils haut perchés sur un petit visage ovale, caractérise ainsi l'archétype de la beauté féminine japonaise, mélange de sophistication, d'épure et de mystère, sublimé par les geishas de Kyoto.
 
  kabuki-10.jpg   kabuki-11.jpg  
 
 Le maquillage, qui dissimule le visage sous des couches de fards, devient un masque qui gomme l'altérité. Au Japon, le maquillage n'est pas qu'une esthétique; il masque les sentiments et symbolise le rôle social.
Il est en quelque sorte mise à distance et dépersonnalisation de l’individu  bien plus que différenciation et affirmation de soi.
 
Ceci rejoint l’extrème stylisation des représentations féminines dans l’uki yo é, notée par Edmond de Goncourt [2], qui observe :
 
  kabuki3  
 
«Le peintre ne reproduit les yeux que par deux fentes avec un petit point au milieu, le nez que par un trait de calligraphie aquilin, et le même pour tous les nez de l’Empire du Lever du Soleil, la bouche que par deux petites choses, ressemblant à des pétales recroquevillées de fleurs...»
Il s’agit là de conventions mais ce sont celles la mêmes qui confèrent au maquillage ses caractéristiques visant à souligner, à accentuer ou bien à estomper, à unifier . 
C’est peut être Charles Baudelaire qui dans son Éloge du maquillage [3] nous en apprend le plus sur les secrets ressorts de cette distanciation lorsqu’il écrit 
« … l'usage de la poudre de riz si niaisement anathématisé par les philosophes candides a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité comme celle produite par le maillot rapproche immédiatement l'être humain de la statue c'est-à-dire d'un être divin et supérieur .. ».
Divinisation d’une beauté inaccessible ou vénération de la beauté lorsqu’elle confine au  divin ?
Stylisation, violence et jeu des contrastes, si le théâtre qu'il soit dépouillé comme le nô ou riche de maquillages et de parures comme le kabuki, parvient à susciter l'émotion liée à la beauté féminine en ne mettant aucune femme en scène, c’est peut être, comme  le dit Tanizaki dans son Eloge de l’ombre [4], que  « … le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres,…un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. (...) le beau perd son existence si l'on supprime les effets d'ombre. »
 
Cristina Diaconu-Barbotin et Jean Pierre Barbotin.
 

[1]. Marguerite Yourcenar, Le tour de la prison (Gallimard, NRF, 1991). 
[2]. Edmond de Goncourt, Utamaro, le peintre des maisons vertes (Parkstone, 2008). 
[3]. Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne (Fayard, Mille et une nuits, 2010). 
[4]. Junichirô Tanizaki, Eloge de l'ombre (Verdier, 2011). 
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Arts
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche