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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 00:34
La police politique
 
Barbouzes, policiers et toutes vos équipes,
Régimistes payés, nous fouaillerons vos tripes...
(Air connu de notre belle jeunesse)
 

  Nous étions quelques uns, avant l'été, à annoncer la fin du sarkozysme. Ce qui n'était alors qu'une intuition, qu'un pressentiment, tend à devenir une réalité. On le sent bien, le pouvoir est aux abois. Sa politique économique a échoué et le pays s'enfonce chaque jour davantage dans le chômage et une sorte de dépression molle mais inéluctable. L'épouvantable affaire Woerth-Bettencourt a mis à jour tous les vices du régime - corruption, affairisme, attirance malsaine pour l'argent, mensonge, arrogance -  et le poison du doute et de la défiance s'est largement diffusé dans l'opinion. Le chef de l'Etat récolte chaque jour son lot de mauvaises nouvelles et tout ce qu'il entreprend pour sortir de la nasse l'y plonge encore plus profondément. M. Sarkozy ressemble de plus en plus à un boxeur en fin de match, qui titube sous les coups, qui sent inconsciemment que la partie est perdue, mais qui continue à s'accrocher aux cordes du ring. Pour combien de temps ?
C'est généralement à cet instant que l'appareil d'Etat dysfonctionne. Notre histoire est pleine de ces moments où le sort des dirigeants bascule, où les pouvoirs finissants tentent le tout pour le tout. On l'a vu récemment lors des fins de règne de MM. Giscard d'Estaing, Mitterrand ou Chirac : il faut gagner du temps, créer des diversions, garder la main sur les derniers alliés, démasquer les transfuges. Alors on surveille, on fiche, on contrôle, on intrigue. Il faut agir et agir vite contre la mauvaise herbe qui gagne, et peu importe les motivations et les moyens employés. C'est l'heure où le ministère de l'Intérieur, le ministère des coups tordus, prend les manettes, l'heure où les mauvais conseilleurs sortent de l'ombre, où l'on réactive les cabinets noirs. L'heure où la police politique prend le pas sur la police. Nous y sommes, ou à peu près.
Que l'on ne s'y méprenne pas. Il n'y a pas à proprement parler de tournant sécuritaire du régime, comme le dénonce une certaine gauche à longueur de colonnes du Monde ou de Libération. Les choses sont en réalité infiniment plus simples. L'exécutif compte en son sein une composante à la fois policière et politique qui y joue un rôle très actif. Ce groupe s'est constitué bien avant 2007, lorsque M. Sarkozy était ministre de l'Intérieur. Il associe de façon très étroite des préfets, des membres de la haute hiérarchie policière qui ont fidèlement servi le chef de l'Etat lorsqu'il était place Beauvau et des sarkozystes historiques, comme MM. Hortefeux, Estrosi, Devedjian et quelques autres. Il repose aujourd'hui sur deux têtes: le préfet Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, véritable éminence grise du président de la République, et l'actuel ministre de l'Intérieur, lui-même préfet, qui dirige d'une main de fer la haute administration de la police. L'un et l'autre s'appuient  sur une chaîne de commandement parfaitement rodée: des membres du corps préfectoral présents dans chacun des ministères-clés et le réseau territorial des préfets de région et de département, entièrement épuré et mis au pas depuis 2007, qui quadrille le pays.
Cet Etat dans l'Etat n'est pas nouveau. Il a toujours plus ou moins existé sous la République. L'actuel chef de l'Etat l'a institué et en a codifié l'organisation dès le début de son quinquennat, tout en veillant à ce qu'il cohabite avec d'autres secteurs d'influence au sein du  gouvernement : Matignon et l'équipe rapprochée du Premier ministre, les financiers de Bercy, le Quai d'Orsay de Bernard Kouchner, la haute hiérarchie militaire, le ministère des affaires sociales d'Eric Woerth...  Ce qui est réellement nouveau, c'est le poids qu'il a pris au sein de l'exécutif depuis environ six mois. Très affecté par ses échecs, M. Sarkozy ne fait visiblement plus confiance qu'à cette garde rapprochée d'amis fidèles et d'exécutants sans état d'âme. C'est à eux qu'il a clairement confié la direction des opérations. L'Etat est désormais entre les mains d'une équipe dont le seul programme est de sauver les meubles et de préparer 2012. Si l'apparence du pouvoir reste à l'Elysée, sa réalité s'appelle aujourd'hui  Claude Guéant et Brice Hortefeux et on peut compter sur ces deux-là pour ne faire aucun cadeau à leurs adversaires.
Jusqu'à quelles extrémités ? La question a été récemment posée à l'occasion de l'affaire des fuites qui oppose le journal Le Monde à l'Elysée. Il est vrai que les moyens mis en oeuvre pour identifier la taupe de l'enquête Bettencourt relèvent des meilleures traditions barbouzardes et que le directeur général de la police nationale, M. Péchenard, et son collègue des renseignements généraux, M. Squarcini, n'y ont pas été par quatre chemins. Leur proximité avec le chef de l'Etat est bien connue et leur comportement parfaitement caractéristique des méthodes de la "nébuleuse" Guéant-Hortefeux. On a parlé de police politique et on a eu raison. Faut-il pour autant élever ce dossier au rang d'affaire d'Etat, comme voudrait le faire Le Monde ? Si les moyens utilisés pour démasquer la source sont répréhensibles, n'est-il pas tout aussi choquant de publier des comptes-rendus d'audience couverts par le secret de l'instruction? Attention à ce qu'un sujet aussi médiatique ne vienne pas occulter d'autres dérives, beaucoup plus graves. 
Et d'abord ce qui s'est passé en juillet dans les banlieues. Le discours de Grenoble n'est pas le résultat d'un coup de chaleur de l'été. Il a été conçu par les équipes de Beauvau et de l'Elysée dans une optique parfaitement claire : retrouver les suffrages des milieux populaires, satisfaire l'ensemble de l'électorat de droite. Au prix, si nécessaire, d'un nouvel incendie des banlieues, d'une stigmatisation des étrangers et, fait nouveau, des Français d'origine étrangère. Manque de chance, la ficelle était un peu grosse et la stratégie a fait long feu. Contrairement à ce qu'espérait le pouvoir, les Français ont réagi une fois de plus avec le sang froid et le bon sens qu'on leur connaît. Comme en témoignent les enquêtes d'opinion, les discours d'exclusion ne font plus recette et les causes de l'insécurité urbaine - démantèlement des polices de proximité, réduction massive des effectifs de police -  sont parfaitement pointés du doigt. Pour autant, on peut être sûr que le pouvoir reviendra sur ce terrain, car la tentation est trop forte. On raconte que, pendant cette période, le chef de l'Etat s'est fait communiquer chaque jour la courbe des adhésions à l'UMP, se félicitant qu'elles "rentrent bien". Pour rallier quelques bataillons d'adhérents ou d'électeurs de plus, l'exécutif actuel est prêt à aller loin, très loin. 
L'affaire des Roms en a fourni une autre illustration. Là encore  l'appareil préfectoral et policier s'est mobilisé comme un seul homme. Avec quelques maladresses, comme cette circulaire rédigée en toute hâte, qui donne priorité au démantèlement des camps Roms, et qui nous vaut d'être mis au ban de l'Europe. Mais avec une volonté claire de faire du chiffre, puisque on annonçe l'expulsion de plus d'un millier de Roumains et de Bulgares entre fin juillet et fin août. Le clou de cette affaire fut sans aucun doute l'épisode européen de la semaine dernière. Il est parfaitement clair que les déclarations de Viviane Reding, la commissaire européenne à la justice, ont été pris par l'Elysée comme du pain béni. L'occasion était trop belle de rassembler dans une même protestation anti-bruxelloise les partisans d'une ligne dure en matière d'immigration et ceux qui refusent, quel que soit le sujet, que la Commission viennent nous faire la leçon. La grosse colère de M. Sarkozy au sommet européen, parfaitement médiatisée, a fait le reste. C'est sans état d'âme que la Police politique considère qu'elle a marqué des points avec le dossier des Roms. Même s'il fragilise la France au plan international et nous déconsidère aux yeux de nombreux pays, alliés ou amis. 
Nos préfets et policiers n'ont d'ailleurs aucun état d'âme à régenter d'autres domaines que les leurs. A commencer par la défense et la politique étrangère, qu'ils considèrent comme des extensions naturelles de leur champ d'action. Et pourtant géostratégie et chaussettes à clous n'ont jamais fait très bon ménage. On l'a vu il y a un peu plus d'un an, lorsque le préfet Guéant a imposé à l'armée une réforme indigeste et destructive au nom de la fameuse Revue générale des politiques publiques (RGPP), sur laquelle il a la haute main. On l'a vu également dans les arbitrages qui ont conduit à regrouper autour du ministère de l'Intérieur tous les pouvoirs en matière de sécurité intérieur, y compris la Gendarmerie, au détriment des intérêts de la défense nationale. Il en est hélas de même pour la diplomatie: M. Guéant, nouveau Foccard, règne sur une politique africaine de la France qui se résume à peu de choses près aux questions de sécurité. Il est aussi, avec M. Hortefeux, l'homme des missions et des intermédiations difficiles, comme on l'a vu au Proche Orient ou dans l'affaire d'Afghanistan. Le corps diplomatique et, plus mezzo voce, M. Kouchner, ont beau dénoncer le manque de professionnalisme de cette "diplomatie policière", ces critiques ne rencontrent plus aucun écho au sommet de l'Etat.
Plus on s'approchera des prochaines échéances politiques, plus la dérive policière du pouvoir va s'aggraver. L'affaire du Monde a permis de lever un coin du voile sur cette dérive et de mettre l'opinion en alerte. Mais la vérité exige d'aller plus loin. Il est indispensable de mettre sous les yeux des Français l'étendue d'un phénomène qui conduit à dénaturer l'Etat, à l'asservir tout entier à la volonté d'un parti et d'un clan. Et si, comme nous l'espérons tous, le sarkozysme vient à disparaître - en 2012 voire avant - de nos écrans de contrôle, il faudra d'une façon ou d'une autre tirer les enseignements de cette période. Nous avons déjà eu l'occasion d'insister sur le fait que nos institutions républicaines ne garantissent plus aujourd'hui l'indépendance de l'Etat. Il sera tout aussi indispensable de réfléchir à une réforme en profondeur de la haute administration, dont on perçoit tous les travers. C'est tout particulièrement vrai du corps préfectoral dont les fonctions de quadrillage politique du pays relève d'un autre temps. A l'heure de la décentralisation, cette institution ne répond plus à aucune nécessité et l'on a aujourd'hui sous les yeux le mal qu'elle peut produire entre les mains d'un pouvoir partisan et égaré. La France moderne et libre n'a plus besoin de préfets.
 
Hubert de Marans.

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