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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 00:34
Comédie policière
 
Barbouzes, policiers et toutes vos équipes,
Régimistes payés, nous fouaillerons vos tripes !
Gaullards, plongez dans l'ombre avant qu'on vous agrippe...[1]
                                         (Air connu de notre belle jeunesse)
 
Le pouvoir vient de subir une rude épreuve. Ce n’est pas avant quinze jours que nous saurons si l’orage est réellement passé ou s’il peut éclater à nouveau, voire dégénérer en quelque chose d’encore plus redoutable. Mais ce qui est sûr, c’est que M. Sarkozy doit ce passage de cap difficile à deux hommes et à deux hommes seulement, Brice Hortefeux et Claude Guéant. Nous avions bien senti que les évènements de cet été (discours de Grenoble, expulsion des Roms...) annonçaient un durcissement du régime, un changement de méthode, d’équipe et de ligne politique. Le chef de l’Etat, qui sort très affaibli de deux  années de crise et de mauvais résultats, a visiblement fait le choix de revenir à ses fondamentaux : la fermeté et la sécurité. Et qui sont les mieux à même d’incarner ces valeurs auprès de lui, sinon le ministre de l’intérieur qui dirige la police et le secrétaire général de l’Elysée qui tient entre ses mains le réseau des préfets ? C’est ce tandem qui est désormais aux commandes de l’Etat. Il a toutes les chances d’y rester jusqu’à la fin du mandat, quel que soit le nom du successeur de M. Fillon.
Ce duo est plus qu’un duo, disions nous en septembre [2]. C’est un système à deux têtes. La police dans sa version politique, avec ses conciliabules feutrés, ses visiteurs du soir, ses hauts fonctionnaires, ses réseaux d’influence. Mais aussi la basse police, celle qui manœuvre les CRS, les gardes mobiles, celle qui salarie les barbouzes et les officines de désinformation, celle qui fabrique les fichiers occultes et qui pose les écoutes téléphoniques. Ceux qui ont suivi de près l’histoire de ces six semaines de conflit social conviendront que nous étions dans le vrai en dénonçant la dérive policière du régime. Peut-être même un peu en dessous de la réalité. Incontestablement, MM. Hortefeux et Guéant ont du savoir-faire. Ils ont été, l’un comme l’autre, formés à bonne école, celle d’une République qui sait se défendre, à défaut de savoir gouverner. L’héritage des Malvy, des Frot et, plus près de nous, des Frey, Marcellin, Poniatowski ou Joxe n’a pas été perdu pour tout le monde. Cette équipe connaît son affaire sur le bout des doigts. Elle vient de nous le démontrer en déminant rondement le conflit des retraites. En cinq actes, dans la plus pure tradition des comédies classiques.
Premier acte : la temporisation. Prudence, doigté et diplomatie, ce sont des domaines dans lesquels M. Guéant excelle. Il est payé pour être l'ami de tout le monde et d'abord des leaders syndicaux avec lesquels il entretient les meilleures relations. En particulier avec M. Thibault,  qui est, tout comme lui, un homme d'ordre. L’Elysée a tout de suite su faire passer son message sur les retraites : le droit de grève et la contestation sociale sont légitimes, ils seront tolérés dans des limites raisonnables mais ils ne changeront rien à la détermination du gouvernement d'aller au bout de sa réforme. Message reçu fort et clair aussi bien par la CGT que par la CFDT. L’une comme l’autre entendaient bien d'ailleurs en rester aux figures imposées : on manifesterait pour le principe, dans la légalité et sans débordements. A charge pour le pouvoir de lacher un peu de lest au Parlement s'il fallait faire tomber la pression. Dans ce schéma, le gouvernement pensait en finir avec l'encombrante réforme des retraites à la mi octobre. Ce qui permettait d'embrayer dès l’automne sur d'autres sujets, comme les questions sécuritaires si chères au cœur du Président et de sa majorité.
C'était compter sans la profondeur du mécontentement populaire. Qui pouvait prévoir que la base se prendrait au jeu et que les cortèges syndicaux rassembleraient dès le départ des foules énormes et inattendues ? Tous ceux qui ont assisté aux manifestations parisiennes ou provinciales ont bien vu que les appareils étaient très vite débordés. Les dirigeants, pris à parti, houspillés par des manifestants déterminés et prêts à en découdre, ont fini par ouvrir les yeux. C’est le 8 octobre que l'intersyndicale commence à percevoir la puissance du mouvement et qu’elle décide de durcir le ton. La journée d'action du 12 octobre marque un tournant, avec l'entrée en scène du secteur privé qui manifeste et commence à débrayer en Ile de France, à Marseille, à Toulouse et dans la plupart des bassins industriels en restructuration. L'autre élément qui brouille les cartes, c'est l'arrivée des jeunes et d'abord des lycéens qui bloquent près de 400 établissements en quelques jours et font masse dans les cortèges à partir du 15 octobre.
 C'est là que s’ouvre le deuxième acte de notre comédie policière : celui de l’intimidation. M. Hortefeux et ses limiers de la place Beauvau sont en piste. On met ouvertement en garde les étudiants, les parents et les enseignants contre les risques de violence. L’heure est aux compagnies de CRS, déployées dès huit heures du matin devant les lycées bloqués, qui vont intervenir très vite, aux limites de la provocation. C’est aussi l’heure des casseurs. Les premières bandes qui interviennent le 18 octobre à Nanterre n’ont aucun lien avec le mouvement lycéen; les affrontements, assez violents mais sporadiques, sont le fait de petites équipes rapidement circonscrites. Même chose en Seine Saint Denis, où l’on annonçait pourtant un embrasement des banlieues. La surprise vient de Lyon, qui est, plusieurs jours de suite, le théâtre d’affrontements de grande ampleur entre plus d’un millier d’énergumènes et les forces de l’ordre. Les évènements lyonnais, largement relayés par les médias et que le ministre de l’Intérieur s’efforcera d’exploiter habilement, sont particulièrement troublants : ils se déroulent à proximité immédiate des cortèges lycéens et étudiants qu’ils perturbent et cherchent à décrédibiliser ; ils sont le fait d’équipes « professionnelles », coordonnées, très mobiles, dont les chefs n’ont rien de jeunes gens. Le Monde, l’Humanité et Libération signalent que les gamins interpellés les 18 et 20 octobre sont pour l’essentiel de pauvres « lampistes » et que les vrais meneurs restent introuvables. A Paris, c’est le service d’ordre de la CGT qui donnera la chasse – de façon d’ailleurs très efficace - aux quelques groupes de casseurs qui agissent en marge des cortèges, sans que la police ne cherche vraiment à intervenir… [3]
Troisième acte : la médiatisation. C’est à nouveau M. Hortefeux qui est à la manœuvre. Le service de presse du ministère de l’Intérieur prend très vite un petit air de Propagandastaffel, à l'image de ce qu'il était en mai 1968. Nous n’évoquerons que pour mémoire les "unes" des feuilles gouvernementales, Figaro, Echos, Tribune, Parisien et autre Aujourd’hui  [4] qui firent, une fois de plus, la honte de la profession. Il est vrai que le gouvernement s’était donné le mot. Chaque ministre étant commis d’office pour remplir les colonnes de la bonne presse de tribunes libres et d'articles de bourrage de crâne. Plus grave fut l’attitude des grands médias télévisés et radiodiffusés. On a pu croire pendant quelques jours, entre le 16 et le 22 octobre, que l’ORTF s’était remise à émettre ! Le passage en boucle des conférences de presse de Brice Hortefeux et des interviews du petit Chatel avait quelque chose d’hallucinant. On laissa même le ministre de l’intérieur lire en direct à l’antenne une déclaration pour dénoncer les grèves et inciter les parents à garder leurs lycéens sous clé ! Depuis Michel Debré, en 1962, on n’avait rien vu d’aussi délibérément « décalé » ! décalé mais diablement efficace puisque, le soir même, les "usagers exaspérés" de l’UMP faisaient entendre sur toutes les chaînes leurs lamentations calculées. Du grand art pour le ministre qu’on était tenté d’applaudir ! Du moins grand art en revanche pour ceux des journalistes qui avaient choisi de « servir la soupe ». Gageons que certains d’entre eux ne passeront pas la prochaine Libération sans perdre quelques cheveux !
Quatrième acte : la mise en tension du pays. Nous retrouvons, là encore, notre tandem de choc, chacun dans sa partie. M. Guéant, qui prend sa mine des mauvais jours et glisse en confidence aux journalistes qu’il y a des risques de pénurie d’essence, malgré les précautions prises par le gouvernement. M. Hortefeux, en battle dress, montre les dents et fait des moulinets. Les bruits les plus fous commencent à courir. Les journaux télévisés laissent entendre, le soir même, que la moitié des stations est à sec (alors que les défauts d’approvisionnement toucheront au maximum un distributeur sur cinq), que l’activité des aéroports va se ralentir et que les vacances de la Toussaint risquent d'être compromises. Mme Lagarde et M. Bussereau, qui cherchaient au contraire à calmer le jeu, ne savent plus à quels saints se vouer et finissent par disparaître des écrans. Il n’est plus question que de réunions de crise à Matignon et à l’Elysée et de bruits de bottes devant les dépôts et les raffineries. Les préfets signent des arrêtés de réquisition et convoquent points presse sur point presse. Dans la nuit du 20 au 21 octobre, les dépôts pétroliers de Donges, près de Saint Nazaire, du Mans et de La Rochelle sont dégagés par les forces de l’ordre. Celui de Caen est pris et réoccupé à plusieurs reprises dans la journée du 22, les organisations syndicales répliquant point à point aux provocations policières, sous l’œil avide des caméras de TF1. La tension atteint son maximum avec l’assaut donné, dans la nuit du 23, à la raffinerie de Grandpuit (Seine et Marne) qui commande l’approvisionnement de la région parisienne. Les gendarmes mobiles y sont reçus comme il convient par une équipe de gros bras de la CGT, qui fait front pendant plusieurs heures et obtient de se retirer sans interpellation. D’une façon générale, ces journées sont sévères pour la police qui découvre, chaque fois à ses dépens, qu’il est plus facile de matraquer les jeunes que de subir la colère des travailleurs. Il n’empêche ! Le battage médiatique a fait son œuvre, les premiers sondages tombent qui confirment la lassitude du pays et l’intersyndicale donne des signes de faiblesse. Avec le vote de la loi le 27 octobre, le mouvement social perd de sa pugnacité et le pouvoir retrouve le sourire. Il revient de loin. Son obstination l’aura emporté mais à quel prix pour l’économie française !
« Il faut profiter de la victoire pour forcer ses avantages », disait Bonaparte. MM. Guéant et Hortefeux connaissent l’adage et le pratiqueront sans retenu. Les inquiétudes du pouvoir se déplacent de la rue aux prétoires, où l’affaire Woerth-Bettencourt fait à nouveau des siennes. Qu’à cela ne tienne, on redéploie les troupes victorieuses vers ce nouveau front. Voici l’acte cinq sur lequel s’achève notre comédie et qui pourrait s’intituler : la normalisation. Comme son nom l’indique, il ne s'y passe plus rien de très exaltant. On y fiche les journalistes et leurs informateurs, on met tout ce petit monde sur écoute aux frais des services de renseignements, qui n’ont – c’est bien connu – rien de plus utile à faire, on suit d’un œil les vols de documents, on surveille les magistrats au cas où ils prendraient des initiatives intempestives et surtout, surtout, on endort la galerie. « Normalisons, normalisons », semble dire notre duo de choc, « la France vient de se payer un printemps à l’automne, elle a besoin d’une période de calme ». Avant quelle tempête ?
Hubert de Marans.


[1]. Que nos amis gaullistes se rassurent, nous n’avons rien contre eux, bien au contraire ! Il faut remettre cet air innocent dans son contexte, celui de mai 68, où les officines barbouzardes pullulaient. Le Canard Enchainé parlait joliment des « gens de SAC et de corde » ! Nous les appelions plus simplement les « gaullards ». Il faut bien que jeunesse se passe !
[2]. Hubert de Marans, La police politique, RCIL du 25 septembre 2010.
[3]. La question des "faux casseurs" et des provocations policières alimente la polémique depuis quelques jours. Depuis que des chaines étrangères, comme l'agence Reuters, ont fait circuler des vidéos plus que troublantes. Le ministère, comme les syndicats de police, ne contestent plus la présence "d'hambourgeois" au sein même des cortèges. En assez grand nombre, semble-t-il. Dans ces conditions, toutes les provocations sont possibles.
[4]. Sans parler de celles des « gratuits », pas gratuits pour tout le monde ! Il faudra organiser un jour le boycott de ces saloperies patronales.

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