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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 01:34
La soirée d'Illkirch
 
Vendredi 10 décembre, dans l'après midi, les ministres de la défense français et allemand assistaient à l'installation du Jägerbataillon 291 dans le quartier Leclerc d'Illkirch-Graffenstaden, au nord de Strasbourg. Pour la première fois depuis la libération de la France, une unité militaire allemande franchissait le Rhin et s'installait sur le sol français. Naturellement, les deux ministres, Alain Juppé pour la France et Karl Theodor Freiherr zu Guttenberg pour l'Allemagne, se livrèrent aux bonnes paroles habituelles sur l'Europe, la paix et l'amitié entre les peuples. Mais lorsque le bataillon allemand défila, après avoir hissé ses couleurs, et qu'il prit possession des lieux, les coeurs se serrèrent et de nombreux Français eurent du mal à retenir leur émotion [1]. La terrible campagne d'Alsace de l'hiver 1944, le souvenir de Leclerc, de de Lattre, de Monsabert, le sacrifice de la brigade Malraux, les exactions subies par les populations alsaciennes  pendant quatre ans d'occupation allemande, tout cela était ce soir là dans la mémoire de beaucoup d'entre nous.
Quelques jours plus tôt, c'était un autre symbole de notre prestige militaire qui palissait. A Djibouti, dans cette corne de l'Afrique où la France exerce depuis tant d'années sa vigilance,  la 13e demi brigade de la Légion Etrangère apprenait par un simple communiqué de l'Etat-major son départ pour "d'autres cieux" et sa "restructuration". Pour la première fois, une unité combattante de la Légion quittait l'Afrique. Le passé glorieux de la 13e DBLE justifiait pourtant qu'on la traitât avec d'autres égards [2]. C'est elle qui, le 13 mai 1940, sous les ordres du général Bethouart, débarqua dans la nuit polaire à Narvik et y réduisit la garnison allemande. Première unité à rejoindre la France libre, se couvrant de gloire à Keren, à Massaoua, à Bir Hakeim, à El Alamein, elle reçut les insignes de l'Ordre de la Libération. Elle participa victorieusement aux combats des Vosges et à cette libération de l'Alsace que l'évènement de vendredi vient de nous remettre tristement en mémoire.
Terribles symboles ! Alors que l'Allemagne redresse un peu partout la tête, alors qu'elle impose à toute l'Europe les lois d'airain de son industrie et de sa finance, nous courbons l'échine comme les autres, trop contents - mais pour combien de temps - de figurer encore sur la photo. Pire encore, les quelques symboles de puissance qu'il nous reste, armée, nucléaire, présence militaire dans le monde, diplomatie, nous sommes prêts à en brader les intérêts. Au nom de raisonnements financiers absurdes ou d'un angélisme politique des plus imbéciles. Le chef de l'Etat lui-même n'hésitait pas il y a quelques semaines à Londres à hypothéquer l'avenir de notre dissuasion nucléaire, au nom d'une coopération qui nous enferme dans les jeux et les choix stratégiques des anglo-saxons. Ne parle-t-on pas sérieusement de plaider auprès de l'ONU pour que l'Allemagne dispose d'un siège permanent au Conseil de sécurité ? N'a t-on pas vu ressurgir au dernier sommet de l'OTAN à Lisbonne les discours les plus délirants sur la défense européenne et sur la nécessité d'une intégration plus poussée de nos unités avec celle d'autre pays ? Et qui tient au premier chef ces discours débilitants : nos gouvernants et les tristes larbins qui leur servent de hauts fonctionnaires, comme il se doit !  
Ceux qui, au moment du remaniement, avaient pronostiqué un virage "gaullien" de la défense et de la diplomatie française en sont déjà pour leurs frais. Leur désenchantement ne fait que commencer. Mme Alliot-Marie et M. Juppé n'ont jamais été autre chose que de parfaits exécutants. Ils sont les pions de l'actuel chef de l'Etat comme ils ont été ceux de M. Chirac. Il n'y a rien à attendre de cette engeance qui n'a conservé du gaullisme qu'un goût maladif de l'autorité et des privilèges. Elle est, à tout prendre, plus "gaullarde" que gaulliste, cette droite RPR dont nous connaissons depuis des lustres la duplicité, les coups de menton et les ronds dans l'eau. Dure avec le peuple, elle est complaisante et veule face aux puissants de ce monde. C'est la même droite qui a su faire croire en 2007 à des millions d'imbéciles que Sarkozy, Guaino et quelques autres allaient restaurer les valeurs nationales ! Jusqu'aux embrassades avec Bush, jusqu'au discours de Washington, jusqu'au retour dans l'OTAN, jusqu'à l'avilissement actuel devant Berlin...
Plus encore que le chef de l'Etat, c'est M. Juppé qui risque de faire les frais de cette politique des faux semblants. Il a eu tort de se compromettre dans l'odieuse cérémonie d'Illkirch. Il a tort d'attacher son nom à l'héritage désastreux de M. Morin et au bradage de nos positions en Afrique et ailleurs. Il sera jugé d'autant plus sévèrement qu'il affirme par ailleurs ses convictions gaullistes et nationales. On dit que M. Juppé conserve l'espoir d'être un jour candidat aux plus hautes fonctions de la République. Qu'il réfléchisse bien avant d'agir, au poste où il est aujourd'hui. En politique, les Français sont prêts à pardonner beaucoup de choses, mais  pas l'imposture.
Hubert de Marans.


[1]. On en trouve le meilleur témoignage dans les propos de ce responsable de l'Association du Souvenir français qui déclarait vendredi à FR3 : "L'Alsace est toujours dans la réserve quand on voit l'armée allemande défiler sur nos terres". En revanche le Figaro, fidèle à sa tradition de premier larbin de la presse française, titrait "L'Alsace se réjouit d'accueillir un régiment allemand" ! Ils doivent avoir des archives pour trouver de pareils titres ! 
[2]. Jean-Dominique Merchet, toujours parfaitement informé, développe ces informations dans son excellent site Secret Défense. L'image de l'Etat-major et du cabinet du Ministre n'en sortent pas grandis! 

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