Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 00:35
Autopsie d'un débat
 
Le gouvernement et l'UMP n'ont pas de chance avec les débats. Celui de l'an dernier sur l'identité nationale produisit une telle confusion au sein de la majorité que le gouvernement fut contraint d'y mettre un terme avant l'heure. Cette année, c'est au tour du débat sur la laïcité. Il a suffit d’une journée de colloque pour que le parti présidentiel s’entre-déchire et pour que toute la droite prenne feu. Après des cantonales calamiteuses, et à un an d’une échéance cruciale pour le pouvoir, voilà qui n'arrange pas les affaires de M. Sarkozy. 
Depuis le 5 avril, date des fameuses rencontres à l'hôtel Pullmann, on ne sait plus très bien quoi penser. M. Copé, le secrétaire général de l'UMP, s'est félicité dans un premier temps de la tenue "d'un débat de bonne tenue et sans langue de bois". Il devait concéder à mi-mots, quelques heures plus tard, que ces rencontres n'avaient pas eu le succès escompté et que la balle était maintenant dans le camp du gouvernement et du Parlement, pour le vote d'un code de la laïcité. Même confusion au sein de l'état-major et des groupes parlementaires de l'UMP, où on est passé en quelques jours d'une communication triomphante à un silence gêné, puis au doute.
Les coups de bec les plus durs sont venus du gouvernement. "La page est tournée et bien tournée", s'est exclamé avec soulagement M. Juppé. "Il est derrière nous ce débat", a renchéri le porte-parole du gouvernement, M. Baroin, sans évoquer de suites - débat parlementaire - à court terme. Les ministres Lagarde, Bachelot et Kosciusko-Morizet se sont exprimés dans le même sens et l'on sait que le Premier ministre, volontairement silencieux depuis sa passe d'armes avec M. Copé, est sur la même longueur d'onde. Côté centriste, la démarche de l'UMP a provoqué de violents échanges entre parlementaires et M. Sauvadet, le président du groupe NC au Palais Bourbon, s'est senti obligé, en fin de semaine dernière, d'appeler ses troupes à la retenue.
Le débat lui même n'a d'ailleurs pas apporté beaucoup d'eau au moulin de l'UMP. Au vu du tapage médiatique qui a accompagné sa préparation, la plupart des instances religieuses ont préféré se faire discrètes et n'envoyer que des observateurs. Les représentants de l'islam, après pas mal d'hésitations, ont estimé qu'ils n'y avaient pas leur place. Les seules sommités à faire le déplacement, le grand rabbin Bernheim et le Père Rougé pour l'épiscopat, ont dénoncé ensemble à la tribune une laïcité qui se radicalise, qui divise et qui tend à devenir une sorte de contre-religion. Quant aux obédiences maçonniques, elles avaient, elles aussi, dénoncé la veille dans un communiqué commun "un débat qui divise la Nation". On imagine la tête des organisateurs devant un tel concert de critiques !
L'affaire se termine donc par un échec pour M. Copé, un de plus. On s'en félicitera car, dans le cas d'espèce, le mensonge, le bourrage de crâne et la démagogie n'ont pas payé. Il n'en reste pas moins que l'UMP et M. Sarkozy ont pris, avec cette initiative, des risques considérables. Pour eux-mêmes et la classe politique, mais surtout pour la paix civile, l'unité du pays, son image et son rôle dans le monde
Le risque est d'abord terrible pour la droite de gouvernement. Il y a désormais deux lignes politiques au sein de la majorité : celle des sarkozystes qui veulent poursuivre leur offensive sur le terrain mouvant de l'islam et de l'immigration et celle des chiraco-centristes qui s'inquiètent de la publicité qu'on donne à ces sujets, en pleine ascension du Front national. «Sur ces terrains-là, nous ne serons jamais crédibles», estime-t-on dans l’entourage de M. Fillon, «les électeurs préféreront toujours l’original à la copie». Le premier bénéficiaire de cette situation, c'est M. Borloo, à qui l'on a fourni un prétexte en or pour quitter le navire sarkozyste et fédérer le "centre social et républicain". Ses initiatives commencent à attirer beaucoup de monde. L'autre gagnante, c'est naturellement Mme Le Pen, qui n'espérait pas tirer si vite les dividendes de son recentrage. Entre les deux, le gros des troupes de la droite classique n'aura bientôt plus le choix qu'entre le ralliement ou la démobilisation.
Il y a aussi un risque pour la classe politique dans son ensemble. M. Copé tient à sa résolution parlementaire sur la laïcité. Son objectif est bien sûr l'opposition et, en première cible, le parti socialiste. Il s'agit de réveiller au sein de la gauche les tendances les plus laïcardes, comme ce fut le cas il y a un an pour la résolution sur l'interdiction du voile intégral, que le PS avait voté après un sérieux débat interne. "Ce sera très intéressant de voir qui vote cette résolution dans l'opposition. Je suis très frappé de voir que le Parti socialiste a été extraordinairement critique, violent, a même été dans le déni par rapport au débat initié par le chef de l'Etat". Et M. Copé d'enfoncer le clou : "les socialistes ont du mal à se prononcer sur le fond parce qu'ils sont profondément divisés entre ceux qui sont communautaristes et ceux qui sont tenants d'une laïcité dure". Diviser, l'objectif est clair. Comme on a divisé la droite, on cherchera aussi à diviser la gauche. A quel résultat aboutira cette politique de gribouille ? A accroître encore la confusion. Le sarkozysme ne prospère jamais aussi bien qu'en eau trouble.
Mais il y a également un risque pour les libertés et pour l'unité du pays, et là le sujet est infiniment plus grave. En jouant avec la laïcité, les dirigeants de l'UMP se sont conduits comme de véritables apprentis-sorciers. Ainsi que le souligne fort justement le rabbin Bernheim, le laïcisme tend de plus en plus à prendre la forme d'une contre-religion assez primaire, "le culte de ceux qui n'en ont pas". Ce sectarisme était jusqu'à présent l'apanage d'une fraction de la gauche, agissante mais minoritaire. Une grande partie de la droite et de l'extrême droite est en passe de s'y rallier, par aversion pour l'islam, par peur de l'autre, par xénophobie. C'est un nouvel épisode de la "guerre de tous contre tous" qui est à craindre. N'est ce pas d'ailleurs ce que l'on cherche ? Car si la guerre laïque ne résout rien, ne débouche sur rien, sinon sur la division et sur la discorde civile, c'est une guerre commode car elle permet les diversions. Elle a l'immense mérite, aux yeux de certains, de faire oublier les vrais sujets, ceux dont souffrent réellement le pays, et d'abord cette question sociale, cette précarisation de la société qui est à l'origine de toutes les tensions. Dieu fasse qu'il reste assez d'esprits clairvoyants pour le dire haut et fort !
C'est enfin l'image et la place de la France dans le monde qui est mise en cause. Le débat sur la laïcité et la place de l'islam préoccupe les capitales arabes et du tiers monde. Au Caire, à Beyrouth, à Rabat, à Tunis et ailleurs, on s'étonne et on s'inquiète de voir la France rouler sur cette mauvaise pente. L'éditorialiste du Quotidien d'Oran signalait fin mars : "cette campagne de mise à l'index de l'islam et des musulmans menée depuis plusieurs années [qui] a pour effet premier de légitimer le discours de l'extrême droite. Les sondages le montrent sans ambages, la grande bénéficiaire du délire antimusulman qui frappe une partie de la droite est Marine Le Pen, chef d'un parti autrefois d'essence pétainiste et antisémite auquel elle a fait opérer un aggiornamento pro-israélien et viscéralement anti-arabe. [...] Mais il serait trompeur de circonscrire cette pathologie à la seule droite : nombreux sont ceux qui, à gauche, au nom d'une laïcité de combat se retrouvent sur une ligne identique" [1]. Preuve, s'il le fallait, qu'on nous voit, qu'on nous connait et qu'on nous juge assez bien. Alors que les peuples d'Orient et d'Afrique du Nord tournent une page de leur histoire, la France n'a-t-elle pas d'autre visage à leur montrer que celui de la démagogie, du populisme et de l'intolérance ? Et pourquoi prétons nous si facilement l'oreille à ceux qui cherchent à influencer notre politique au Proche-Orient, en diffusant, chez nous, une sale propagande anti-arabe ?
Est-ce parce que les  risques que nous venons de décrire sont sérieux que le pouvoir s'apprête à faire machine arrière ? On dit que M. Guéant serait prêt à jeter aux orties les marottes de M. Copé - et en particulier l'idée d'une loi de renforcement de la laïcité - pour revenir à plus de sérénité. Acceptons-en l'augure, même si l'actuel ministre de l'intérieur nous a habitué à varier dans ses positions. M. Guéant s'est dit sensible aux arguments des responsables religieux. Si c'est le cas, la preuve sera faite que c'est le dialogue et l'union des spiritualités qui est le meilleur viatique contre la bétise laïcarde. Nous le pressentions.
  Hubert de Marans.
 

[1].K. Selim, "Délire antimusulman en France", le Quotidien d'Oran, 10 mars 2011.
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Politique
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche