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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 23:13
Dindons, volailles et gros chapons
 
L’Etat va mal, très mal. Cinq ans de négligence chiraquienne puis cinq ans d’agitation sarkozyste ont mis l’administration française sur le flanc. Ici, c’est la RGPP qui a frappé, taillant sans vision, sans méthode, à l’aveugle dans les effectifs, dans les moyens des services, dans les budgets d’intervention. Là, c’est Bruxelles qui a sévit avec la complicité tacite, voire explicite du pouvoir, en imposant des transferts de compétence, des privatisations ou la suppression pure et simple de certaines missions. Ici encore, c’est une décentralisation mal pensée qui a conduit l’Etat à maintenir des effectifs là où les  missions sont désormais assurées par d’autres, alors qu'ailleurs, là où l’Etat est attendu, les moyens manquent. Certaines administrations ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, l’agriculture, le tourisme, l’équipement, la culture, les douanes, les services de l’emploi… Ailleurs, dans les ministères dits « régaliens », on a voulu mettre la main sur la haute administration, placer des pions, tisser des réseaux, transformer les hauts fonctionnaires en rouage, en agent docile d’un pouvoir que rien n’arrête, qu'aucun scrupule n’étouffe, qui se sert au lieu de servir. Les meilleurs sont partis, ou ils sont rentrés dans le rang, laissant la place aux plus serviles, aux « encartés », aux copains et parfois aux coquins.
Certaines administrations, certains grands corps ont pu faire de la résistance, parce que leur statut ou leur poids dans le système administratif les protégeait. Les diplomates ont tenu bon sous Kouchner et ils profitent aujourd’hui du bouclier Juppé. Les enseignants bénéficient de la puissance de leurs syndicats. Des contre-pouvoirs se sont organisés à Bercy, autour de l’Inspection des finances, corps presque intouchable. Une partie des cadres supérieurs de l’armée s’est retirée sur l'Aventin ; elle attend son heure et fera payer cher, si elle le peut, à ceux qui ont affaibli notre appareil de défense. Mais ailleurs, partout ailleurs, c’est le découragement, c’est un sentiment profond de gâchis, de dégoût, d’abandon. La mauvaise ambiance générale favorise la gabegie et l’absentéisme à la base, l’opportunisme, l’arrivisme, voire l’affairisme au sommet. On signale de plus en plus souvent des affaires de corruption, y compris des cas graves, des réseaux organisés.  L’administration française à qui le gaullisme avait redonné ses lettres de noblesse est retombée dans la médiocrité, la politisation ou le trafic d’influence, comme sous la IIIe ou sous la IVe République. Les voyous qui nous gouvernent ont fini par construire la voyoucratie dont ils rêvaient.
Cette situation est particulièrement alarmante dans la police. La haute police, celle que l'on appelle "politique", est l’exemple même du système noyauté. MM. Guéant et Hortefeux en ont fait leur chasse gardée. Nul doute que la place Beauvau ne soit le siège l'été prochain, en cas d'alternance, d'une épuration assez sévère. Cette épuration est hautement souhaitable. Trop d'écoutes, trop d'officines, trop de mœurs de cabinets noirs. Comme à l'époque de M. Giscard d'Estaing, un clan s'est ouvertement servi des rouages de l'Etat pour régler ses affaires personnelles, faire espionner ses ennemis, ses anciens amis, des hommes d'affaires, des politiques, des journalistes, et pour mettre la justice sous contrôle. Faute impardonnable, on a utilisé le cœur du système - les services de renseignements intérieurs – dans des conflits purement politiques, des affaires d’argent, des histoires de boniches. La haute police s’est transformée en basse police. Comme si ceux qui ont en charge la sécurité publique n'avaient que cela à faire. Comme s'il ne rodait pas au-dessus de l'Etat et des citoyens des risques suffisamment graves, des dangers suffisamment prégnants pour qu'on puisse distraire un instant ces hommes de leur métier. Au lieu de quoi on les a transformés en dindons, en dindons ridicules, soumis au dernier caprice du prince, terrorisés par la dernière enquête du Monde ou le dernier écho du Canard Enchaîné, emberlificotés dans des histoires de fadettes, d’écoutes illégales, de barbouzeries à trois sous.
Ces dérives rejaillissent sur toute l’institution policière. On en voit les effets dans les récentes affaires de corruption – parmi les plus graves découvertes depuis les débuts de la Ve République – de Lyon et de Grenoble. Les liens – maintenant avérés - de certains des plus hauts responsables de la police judiciaire de ces deux grandes villes avec la pègre et le trafic de stupéfiants sont des symptômes, des symptômes plus qu’inquiétants d’un mal profond. Si la hiérarchie est aussi gangrenée en Rhône Alpes, que se passe-t-il  à Marseille, à Nice, en Corse, en région parisienne, là où l’on trouve les gros bataillons du grand banditisme ? Les gros chapons de Lyon et de Grenoble ont-ils fait ailleurs des émules ? Au-delà des quatre arrestations réalisées début octobre, à quelle niveau de la hiérarchie policière se situent les complices, les hommes de main, ceux qui savaient parce qu'ils en croquaient, ceux qui fermaient les yeux et qui se taisaient ? On nous fera difficilement croire que l’affaire était circonscrite à quelques individus. Les « caponnières » de Lyon et de Grenoble étaient certainement bien fournies et on trouvera peut-être des ramifications ailleurs. Attendons les résultats de l’enquête puisqu’il y a maintenant enquête. Il faut espérer qu’ils arriveront vite et qu’ils permettront de dissiper le malaise que cette affaire a provoqué chez les policiers de la base et notamment chez ceux qui, dans les banlieues, sont engagés dans une lutte à mort contre la criminalité et le trafic de drogue.
L’attitude de la base, voilà la vraie question. Il est difficile de savoir ce qui se passe réellement dans la tête de chaque policier mais l’heure est certainement à la désillusion, à un certain désarroi collectif. M. Sarkozy a construit son mythe sur son passage au ministère de l’intérieur. Il avait su s’attirer la sympathie de la profession en multipliant les annonces et les coups de menton, en obtenant en 2003 la création de 13 500 postes de policiers et de gendarmes supplémentaires, en prenant fait et cause pour la police, y compris dans des affaires où l’attitude des fonctionnaires n’était pas toujours défendable. Cette réputation l’a suivi pendant un temps à l’Elysée. Jusqu’à ce que la logique folle de la RGPP s’abatte également sur les commissariats. Entre 2007 et 2011, près de 5000 postes ont été supprimés et de nombreuses voix s’inquiètent aujourd’hui de la diminution de la présence policière sur la voie publique. En 2009, la Cour des Comptes estimait le nombre d’heures passées sur le terrain à seulement 34% du potentiel disponible. Les syndicats soulignent également le manque de formation des jeunes, embauchés à la hâte, la faiblesse de l’encadrement, les effets des fausses promesses sur une profession soumise à rude épreuve et largement désabusée. Les « volailles », comme disent affectueusement les Français en parlant de leur police, sont, elles aussi, déprimées.
Il est vrai que les dérives que l’on constate au sein de la hiérarchie policière n’ont pas de quoi rassurer la profession, ni les citoyens. D’un côté une politisation extrême, de l’autre des comportements mafieux. Voilà qui nous ramène presque 80 ans en arrière, aux temps bien sombres de Camille Chautemps, d’Eugène Frot et de l’inspecteur Bonny ! Le mélange des affaires, de la police et de la politique est le signe d’un Etat en déroute. Cela se termine généralement mal, lorsque la justice, retrouvant un sursaut de fierté et d’indépendance, finit par mettre les dossiers sous les yeux des citoyens. Ou lorsque la base de la police finit par emboîter le pas à la justice et à demander le départ des mauvais chefs. C’est alors généralement que la clique au pouvoir tire sa révérence et qu’elle disparaît. Volontairement lorsqu’il lui reste trois sous de décence, par obligation lorsque les élections sanctionnent sa défaite, par la force lorsque la manifestation ou l’émeute l’obligent à quitter la place. Pour la plus grande chance du pouvoir actuel, il y aura des élections l’an prochain et il pourra – peut-être – passer au travers des gouttes. Il laissera un Etat en loques. A nous d’imposer à ses successeurs de le restaurer.
Hubert de Marans.
 

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